LA FIN DES TEMPS MODERNES

LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار

jeudi 29 octobre 2026

( III ) Les doctrines dans la correspondance de R. Guénon./ C.R. " Le Djihad en 101 citations ".

 



EXTRAITS DOCTRINAUX

DE LA

CORRESPONDANCE  GUÉNON / GENTY


(mai 1947 – janvier 1949)

 




Le Caire, 2 mai 1947.

Le Swâmî Siddhêswarânanda est le représentant en France de la « Râmakrishna-Vivêkânanda Mission » ; il n’a jamais réalisé son projet d’écrire un livre contre moi, mais il a eu une attitude très hostile et très déplaisante pendant la guerre, cherchant à détourner de mes ouvrages tous les gens qu’il connaissait, ce que je n’ai su naturellement qu’après. Depuis quelque temps, il a changé sa façon d’agir sans que je puisse deviner pour quelles raisons, et il paraît chercher un rapprochement ; l’année dernière, il m’a envoyé ses livres dédicacés, avec l’intention évidente d’entrer en correspondance avec moi ; je ne m’y suis pas prêté, trouvant que ce serait sans aucun intérêt, et je me suis contenté de le faire remercier indirectement de cet envoi. Une de ses « spécialités » est de faire une sorte de propagande dans les milieux ecclésiastiques ; il a fait des séjours dans divers monastères, et, à Toulouse, il a même fait une conférence publique sous la présidence de l’archevêque. 

Il semble bien exact que les Touraniens soient les peuples nomades en général, et non pas une race spéciale ; on trouve réunis sous ce nom des peuples qui n’ont entre eux aucune ressemblance ethnique. Je me demande si les Turons, qui ont donné leur nom à la Touraine, n’auraient pas été aussi des Touraniens ; qu’en pensez-vous ?


Le Caire, 17 juillet 1947.

Une chose dont il faut que je vous parle tout de suite pour ne pas l’oublier : un certain M. Théodore Monod, professeur au Muséum, m’a écrit il y a quelque temps, après avoir lu la « Crise du Monde moderne » ; il n’a rien trouvé de plus important à me demander à ce sujet que… des renseignements sur les relations précolombiennes avec l’Amérique ! Il ne connaît à cet égard que l’histoire des Normands, et il voudrait savoir ce qu’il a pu y avoir d’autre. Malheureusement, je ne me rappelle plus maintenant que d’une façon assez vague les différentes choses dont vous m’aviez parlé autrefois : une colonie de moines irlandais, une histoire de gens dont le costume aurait été semblable à celui des Templiers, je ne sais plus quoi encore… Vous serait-il possible de me redire quelque chose sur tout cela, et de m’indiquer à peu près à quelle époque et à quelles régions d’Amérique cela se rapporte ? Merci d’avance. 

Je ne sais pas du tout si Vâlsan a communiqué à Schuon les remarques dont vous me parlez ; cela doit remonter déjà loin, sans doute au temps de l’interruption des communications qui m’a empêché d’être au courant de bien des choses… – Tout cela est sûrement intéressant, mais c’est bien dommage que tout ce qui touche aux premiers temps du Christianisme soit toujours si obscur ; en tout cas, je crois bien comme vous que, s’il y a eu une langue sacrée, ce ne pouvait être que l’hébreu. Le grec a sûrement encore des possibilités que n’a pas le latin ; mais je ne pensais pas qu’il ait été d’abord employé comme langue liturgique par toutes les Églises d’Occident. Il est exact que le Christianisme puisse être considéré comme un barzakh entre le Judaïsme et l’Islam ; mais d’autre part, pour ce qui est des « six Prophètes de l’Esprit », où trouve-t-on des allusions à ce nombre ? – Quant à la valeur du rite de la confirmation sous sa forme actuelle, je ne saurais rien vous en dire ; il va de soi que tous la reçoivent indistinctement, puisque tout cela, quel qu’en ait été le caractère originel, est tombé entièrement dans le domaine exotérique ; mais il me semblait que du moins elle était toujours conférée à chacun individuellement… – Il y a sûrement encore des méthodes de réalisation et des formules comme celles dont vous parlez en usage dans certains monastères orientaux ; mais, pour ce qui est des monastères d’Occident, cela est fort douteux. Ce qu’on appelle « théologie mystique » n’est en fait que la théorie de certains états ; du reste, il semble qu’en général les théologiens et les mystiques ne s’entendent pas trop bien…



 

Le Caire, 1er septembre 1947.


Merci pour le renseignement concernant les relations précolombiennes avec l’Amérique ; je l’ai transmis aussitôt à M. Monod ; je me suis fait exactement la même réflexion que vous en voyant que c’était là ce qui paraissait l’avoir le plus frappé dans la « Crise du Monde moderne »

Je ne sais pas du tout s’il peut exister encore des Judéo-Chrétiens remontant aux premiers temps ; dans quelle région suppose-t-on qu’ils se trouveraient ? Pour ce qui est des Églises de Juifs chrétiens d’origine récente, je n’avais jamais entendu parler que des « Frankistes », qu’on désigne ainsi du nom de leur fondateur, mais qui s’appellent eux-mêmes « Fils de la Nouvelle Alliance ».

Il est bien certain, comme vous le dites, que le Messie n’a pas aboli la Loi, puisqu’il l’a même déclaré formellement ; quant à savoir comment certaines observances qui devaient exister au début du Christianisme ont disparu ou sont tombées en désuétude, c’est là une énigme qu’il ne semble guère possible de résoudre. Un cas assez curieux à cet égard est celui de l’interdiction de manger le sang des animaux, qui est expressément formulée dans les Actes des Apôtres ; il paraît qu’elle n’a jamais été abolie par aucun décret d’une autorité ecclésiastique quelconque, mais qu’on a tout simplement cessé d’en tenir compte, à des époques d’ailleurs assez différentes suivant les pays… – Il est bien certain que l’essentiel de la Loi de Moïse ne peut pas différer beaucoup de la shariyah islamique, et surtout que celle-ci est encore plus proche de la Loi d’Abraham ; je ne vois pas trop ce qu’on pourrait objecter à cela, ni où on pourrait ailleurs retrouver cette Loi d’Abraham, puisque, dans le Christianisme tel qu’il existe actuellement, il est évident qu’il n’y a plus rien qui corresponde réellement à la notion même de la shariyah.

Je n’ai jamais rien lu de Casanova, dont je connais seulement le nom ; n’a-t-il pas été professeur au Collège de France ? – Ce que j’ai seulement entendu dire ici et qui peut avoir quelque rapport avec la tradition des « « Prophètes de l’Esprit », c’est que, à un certain moment, l’empereur Héraclius avait été sur le point de reconnaître la mission de Mohammed, parce que la venue d’un nouveau Prophète était attendue précisément pour cette époque ; mais les avis des prêtres qu’il consulta à ce sujet furent partagés, et certains d’entre eux l’en détournèrent finalement. – Il semble difficile de savoir quels auraient été les autres des six Prophètes, sauf naturellement st Jean ; il y a beaucoup de Musulmans qui considèrent aussi st Georges comme un Prophète. Quant à Mani, on n’en sait rien de précis ici, à tel point qu’on le confond assez généralement avec Mazdak, qu’on se représente à tort ou à raison comme une sorte de révolutionnaire quelque peu comparable aux communistes actuels.

Vous avez tout à fait raison au sujet du Soufisme, qui est proprement rûh el-Islâm ; l’idée d’y voir un apport étranger n’est qu’une opinion d’orientalistes, que certains modernistes musulmans ont adoptée parce qu’elle ne s’accorde que trop bien avec leur hostilité à l’égard de tout ésotérisme. Cette attitude est d’ailleurs peut-être encore moins dangereuse que celle d’autres modernistes qui, dans l’Inde surtout, s’efforcent de dénaturer le Soufisme pour le faire rentrer dans leur propre conception ; il va sans dire que ceux-là s’attachent particulièrement à lui enlever son caractère proprement initiatique.

L’ascétique est assurément une méthode, quel que soit le point jusqu’où elle peut conduire, mais la mystique n’implique-t-elle pas au contraire l’absence de toute méthode définie ? D’un autre côté, je me demande si, même dans les cas les plus favorables, la réalisation mystique peut vraiment aller aussi loin que vous semblez le penser, et j’avoue ne pas bien voir quel rapport il peut y avoir entre elle et le « sacerdoce selon l’ordre de Melki-Tsedeq »… –Je ne sais pas si Vulliaud a raison de dire que Ruah peut se traduire par « coeur », qui en hébreu est habituellement leb ; en tout cas, en arabe, on fait très nettement la différence ; Mohyiddin, dans ses commentaires sur le Qorân, assimile très souvent Er-Rûh au soleil et El-Qalb à la lune. – Je ne connais pas le Hadîth qodsî dont vous a parlé Clavelle, mais, bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, car il y en a beaucoup, et il n’y a que les « spécialistes » des hadîth qui puissent les connaître à peu près tous.

Il paraît être assez généralement connu que l’emplacement qui est donné pour celui du St Sépulcre ne le serait pas réellement ; mais, d’autre part, ce qui est dans la Mosquée d’Omar n’est pas le Golgotha, mais le sommet du Moriah ; elle a d’ailleurs été édifiée au lieu même où s’élevait le Temple de Salomon, et c’est précisément à cause de cela que, comme vous le savez peut-être, elle est figurée d’une façon très reconnaissable, quoique « schématisée », sur un des sceaux des Templiers.

J’avais déjà entendu parler, peut-être par vous, de l’histoire de l’Arche d’Alliance transférée en Éthiopie ; mais il y a aussi une autre version d’après laquelle elle aurait été cachée par un Prophète (je ne me rappelle plus au juste si c’est Jérémie ou quelque autre) dans une caverne située à l’intérieur d’une montagne qui serait vraisemblablement le Carmel.

Il y a divers objets sacrés qui sont conservés dans la Kaabah, mais il n’y a pas de pierre sainte autre que la Pierre Noire ; j’en suis d’autant plus sûr que ma femme l’a visitée elle-même intérieurement aussi bien qu’extérieurement. Quant à l’histoire suivant laquelle la Pierre Noire actuelle ne serait qu’une copie, elle n’a sûrement aucun fondement sérieux, mais peut devoir son origine à quelque secte hétérodoxe hostile au pèlerinage (il y en a parmi les Shiites) ; cette pierre (qui en réalité n’est pas absolument noire, mais a des reflets presque métalliques) est tellement ancienne qu’elle risquait de se désagréger en plusieurs fragments, de sorte qu’on a été obligé, pour la maintenir entière, de l’entourer d’une sorte de cercle d’argent.

 



Le Caire, 13 novembre 1947


Vous avez sûrement raison dans ce que vous dites sur la différence de l’astrologie traditionnelle et de l’astrologie actuelle ; mais toute la question est de savoir jusqu’à quel point cette dernière peut être réellement valable, je veux dire autrement que comme un simple support quelconque de divination. – En tout cas, j’ai vu plusieurs horoscopes qui contenaient des choses assez justes, sauf pour tout ce qui faisait intervenir les nouvelles planètes et qui était complètement faux ; c’est ainsi, par exemple, qu’on m’a affirmé, à cause de je ne sais quelle position d’Uranus, que je n’aurais jamais d’enfants !

Je ne connaissais pas les prédictions dont vous parlez ; mais, à ce propos, on dit ici que le grand Sphinx s’écroulera quand la fin des temps sera proche ; or, depuis qu’on a entrepris de le dégager des sables, il paraît sérieusement menacer ruine…

Sûrement, il y a dans le Christianisme bien des choses qui sont tombées en désuétude sans qu’on sache trop comment, et je crois qu’il y en a encore plus dans l’Église latine que dans l’Église grecque, qui, surtout dans ses monastères, semble tout de même avoir conservé un peu plus de ce qui existait à l’origine (bien que ce que vous dites de l’influence des Alexandrins qui s’y est exercée me paraisse en somme justifié).

Le rapprochement entre le rôle de st Georges et celui du Mahdî est curieux ; seulement, il est bien entendu que le Mahdî n’est jamais considéré comme devant être un prophète, puisque, après Mohammed, il ne doit y en avoir aucun autre jusqu’à la fin du cycle.

La note que vous m’avez copiée me fait comprendre l’erreur qui s’est produite au sujet de la Pierre noire : celle-ci s’appelle proprement el-hajar el-aswad, mais, pour éviter d’employer le mot aswad qui est regardé comme de mauvais augure, on dite communément el-hajar el-asaad, en changeant seulement une lettre, et c’est bien d’une seule et même pierre qu’il s’agit. De plus, je remarque qu’un carré, de quelque façon qu’il soit orienté, ne peut pas avoir à la fois un « angle oriental » et un « angle sud-est », mais seulement l’un ou l’autre, suivant que ce sont les angles ou les côtés qui sont tournés vers les points cardinaux.

Je ne connais pas le livre de Tanqueray dont vous parlez ; il semble bien en effet qu’il y ait certaines divergences sur le sens du mot « mystique », et, en tout cas, la conception du mysticisme dans l’Église grecque diffère notablement de celle de l’Église latine.

Il est bien exact que Ruah en hébreu n’équivaut pas, pour le sens, à Er-Rûh en arabe, mais désigne un élément de l’être qui se situe à un niveau bien inférieur à ce dernier, et qui, suivant la terminologie arabe, fait par conséquent partie d’en-nefs, dont le sens est ainsi beaucoup plus étendu que celui de l’hébreu nephesh ; cela montre bien qu’on risquait souvent de se tromper en s’en rapportant uniquement aux équivalents linguistiques.

Je vois que je ne m’étais pas trompé au sujet de l’histoire de l’Arche cachée par Jérémie, mais il est assurément bien difficile de savoir si ce n’était déjà qu’une copie. Quant à la question des différentes sortes de Sabéens, c’est presque impossible à débrouiller… – À propos de l’Éthiopie, j’ai vu je ne sais plus où qu’on avait reproché aux Swedenborgiens de prétendre que la Nouvelle Jérusalem existait déjà sur terre et était située en Afrique.

Une chose que je ne comprends pas bien, c’est comment le Calvaire aurait pu se trouver à proximité immédiate du Temple, sinon dans son enceinte même…

 

Le Caire, 3 février 1948.

Je n’ai jamais entendu parler de ce tribunal juif qui aurait prononcé la réhabilitation de Jésus ; d’où peut bien venir encore cette histoire plutôt bizarre ?

Au sujet de la prédiction du « Roi du Monde », j’ai toujours pensé que, pour ce qui concerne l’Islam, il devait y avoir là quelque erreur d’interprétation, due peut-être à Ossendowski lui-même, qui, je ne sais pour quelle raison, paraissait avoir une peur intense de l’Islam. En tout cas, le croissant n’a jamais été le symbole de l’Islam que dans l’imagination des Européens qui voulaient y trouver quelque chose à mettre en parallèle ou en opposition avec la croix ; en réalité, il est seulement le symbole de la majesté (divine et humaine).

Votre idée de voir dans le signe ∞ du Tarot un schéma du vajra est assez plausible en elle-même, mais alors sa position sur la tête des personnages, et non dans leurs mains, paraît tout à fait anormale, et il me semble que c’est là une objection assez sérieuse à cette interprétation.


Le Caire, 16 mars 1948.

Sauriez-vous ce que c’est qu’un certain Ordre chevaleresque de Francastel, qui semble d’ailleurs être de fondation récente, mais sur lequel je n’ai aucune précision ? On parle aussi d’un projet de reconstitution templière en France, basée sur ce qui a subsisté au Portugal (je suppose qu’il doit s’agir des Chevaliers du Christ) ; ce serait le baron Surcouf qui serait à la tête de cette organisation ; tout cela ne semble pas bien sérieux et n’aurait sans doute qu’un caractère purement honorifique.

J’ai entendu des Juifs dire que, si certains gouvernements soutenaient le Sionisme, c’est parce qu’ils y voyaient surtout un moyen de se débarrasser des Juifs pauvres en les envoyant en Palestine (on dit même qu’il y a des banquiers juifs qui le favoriseraient aussi pour la même raison) ; en tout cas, il est bien sûr que les Sionistes sont tout à fait occidentalisés et antitraditionnels. – J’ai rencontré le grand mufti de Jérusalem il y a une quinzaine d’années ; c’est certainement un homme très énergique (il a été officier dans l’armée turque et n’est devenu mufti qu’à cause de la mort de son frère aîné qui l’était avant lui), mais il ne donne pas du tout une impression de «  fanatisme ». Je me souviens que l’illustre Dardaud a fait paraître aussi quelques articles contre lui dans l’ «Intransigeant », à peu près à la même époque que celui qui me visait… La vérité est qu’il n’y a pas de place en Palestine pour les immigrants, et que les terres qu’on prétend leur donner sont déjà occupées ; les Musulmans et les Chrétiens sont d’ailleurs entièrement d’accord.

Je n’avais pas pensé à ce que vous dites au sujet de la position du signe ∞ dans les arcanes I et XI du Tarot ; cela pourrait peut-être la justifier en effet.


Le Caire, 24 avril 1948.

Je n’ai jamais eu l’occasion de lire les livres de Paniagua ; contiennent-ils des choses réellement intéressantes ? Dans votre citation, je n’arrive pas lire exactement le nom que les Scythes donnaient, d’après lui, à l’Apollon hyperboréen ; il est bien connu que le griffon est un symbole solaire, mais je ne sais pas du tout ce que peut être le « peuple des Griffons » ; il faudrait pouvoir se reporter au passage d’Hérodote qui est indiqué comme référence pour voir de quoi il s’agit au juste. – Les deux serpents, en tant qu’ils représentent les courants cosmiques, s’enroulent naturellement autour de l’Axe du Monde ; que celui-ci soit représenté par une baguette, par un arbre, par une pierre levée ou un bétyle, etc., cela n’y change évidemment rien ; mais, à part ce symbolisme axial qui se trouve en connexion avec l’un et avec l’autre, je ne vois pas qu’il y ait un rapport très direct entre Shiva et Hermès ; y a-t-il encore d’autres raisons qui vous fassent envisager cela ? – L’article sur l’Apollon Hyperboréen est bien toujours parmi les choses que je voudrais faire un jour ou l’autre, mais il y en a tant et le temps passe si vite que je ne sais pas si je pourrai jamais y arriver…

Il est bien certain que tout ce qui existe dans le Sud de l’Inde n’est pas hétérodoxe ; c’est surtout la connaissance du sanscrit qui est généralement défectueuse dans cette région, sans doute parce que les langues qui y sont parlées sont d’une autre origine et n’ont aucun rapport avec le sanscrit.

 

Le Caire, 18 juillet 1948.

Je pense que vous avez tout à fait raison de considérer les 3 formes issues de la tradition d’Abraham comme correspondant à 3 aspects qui se complètent ; il me semble d’ailleurs bien que c’est ainsi que Schuon les envisage également.

Je vois que vous avez été aussi étonné que moi de l’histoire du soi-disant Chrisme mithriaque, que j’ai d’ailleurs relevée dans le compte rendu que j’ai fait du livre de Déodat Roché. – Je ne connais pas l’ouvrage d’Autran, mais je ne sais plus qui m’a dit que c’était d’une fantaisie assez extravagante.

Les correspondances indiquées pour la pierre levée et la pierre creuse ne semblent pas contestables ; mais est-il exact qu’elles aient été l’une et l’autre des symboles d’Apollon, et chez quels peuples ?

L’article de Maurice de Broglie est vraiment curieux, et ces prévisions ne sont malheureusement que trop vraisemblables ; mais ce qui est assez étonnant, c’est qu’il ait osé écrire cela. Je me demande si déjà certains médicaments qu’on lance à grand renfort de publicité ne seraient pas destinés en réalité à produire des résultats du genre de ceux dont il parle ; en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que la science moderne tourne de plus en plus à la sorcellerie !

 

Le Caire, 21 septembre 1948.

Il semble que la correspondance que vous envisagez entre les 3 aspects de la tradition d’Abraham et ceux de la tradition hindoue puisse en effet se justifier, du moins sous certains rapports et, comme vous le dites, d’une façon générale, car il va de soi qu’il ne faudrait pas vouloir pousser cela trop loin. – L’opinion d’après laquelle l’origine du Shivaïsme serait « pré-âryenne » (mais qu’est-ce que cela veut dire au juste ?) semble être assez répandue actuellement, surtout depuis les découvertes de Mohenjo-Daro ; seulement, il faut toujours se méfier de la tendance des gens qui, quand ils constatent certaines similitudes, veulent toujours y voir des « emprunts » faits par une tradition à une autre ; un point de vue uniquement historique n’est certainement pas suffisant pour rendre compte des rapports existants entre les différentes traditions.

La correspondance entre « Existence et Intelligence » que vous relevez dans le livre de Schuon et « Être et Savoir » de Wronski paraît assez nette à première vue, mais je pense qu’il faut tout de même faire une différence : il ne s’agit certainement pas ici d’une conception aussi « abstraite » que celle de Wronski, dont c’est là un des plus grands défauts ; au fond, malgré tout ce que certains ont voulu y trouver, Wronski est certainement beaucoup plus « philosophe » qu’autre chose, avec toutes les limitations que cela implique.

Pour les 3 vertus théologales, je crois que généralement les théologiens attribuent une sorte de prééminence à la charité, parce qu’elle est la seule qui ait un caractère d’éternité ; la vision béatifique doit en effet enlever à la foi toute raison d’être, et, quant à l’espérance, elle est nécessairement liée au temps, et, en ce sens tout au moins, elle a un caractère plus contingent que les autres.

Je ne vois pas bien sur quoi on peut se baser pour affirmer que Salomon ne possédait pas la Sagesse intégrale ; il faut avoir bien soin de distinguer entre ce qu’un Prophète est réellement en lui-même et le rôle spécial qu’il peut avoir pour exprimer tel ou tel aspect de la doctrine, ou même tel ou tel ordre particulier de connaissances traditionnelles. – Quant à dire que David n’est pas un Prophète, cela prouve seulement que ce terme est pris en hébreu dans une acceptation beaucoup plus restreinte qu’en arabe (bien que le mot soit exactement le même dans les 2 langues) ; mais, à part ce qui n’est là qu’une question de langage, n’avez-vous pas remarqué qu’il semble y avoir dans le Judaïsme comme une tendance, d’ailleurs plutôt étonnante, à déprécier David et Salomon, qui ont certainement une place beaucoup plus haute dans l’Islam ?

Il n’est pas douteux que l’Église orthodoxe a gardé beaucoup plus de choses que l’Église catholique, et que notamment elle a conservé jusqu’à nos jour, avec l’hésychasme, une véritable transmission initiatique, qui paraît bien se rattacher directement aux Pères du Désert.

Pour l’initiation christique, je comprends bien les correspondances que vous établissez avec les différents mondes, mais je comprends moins la restriction concernant ce qu’elle permet d’atteindre, car toute tradition, si elle est vraiment complète, doit conduire au même but, et il en a été ainsi à toutes les époques. On peut dire que chaque Prophète a ouvert certaines possibilités en ce qui concerne le domaine qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire celui de l’exotérisme ; il n’y a aucune objection à faire contre cela, qui du reste s’accorde bien avec le caractère social ou collectif de l’exotérisme ; mais, quand il s’agit de l’initiation, c’est tout à fait autre chose, et là toutes les possibilités ont toujours été ouvertes, mais seulement pour l’élite (elles ne peuvent l’être effectivement pour tous que quand l’humanité est dans l’état primordial). Les grands mystères ne sont pas d’une origine plus récente que les petits mystères, et leur terme a toujours été la Délivrance finale ; entre le Yogî et le Soufi par exemple, il n’y a absolument aucune différence. Quant aux Prophètes, ils ont tous dû nécessairement atteindre la réalisation complète avant de « redescendre » pour remplir leur mission ; le temps où les uns ou les autres d’entre eux ont paru n’y change rien ; je m’étonne toujours de voir combien le point de vue de la succession historique peut facilement dissimuler ou faire perdre de vue ce qu’il y a en tout cela d’essentiellement intemporel. Tous les Prophètes sont un en principe (et c’est pourquoi le Qorân interdit expressément de faire des différences entre eux), comme tous les Avatâras ne sont que des aspects d’un seul Avatâra éternel.

Ce qui est étonnant n’est pas que le Pape revendique l’infaillibilité dogmatique, mais qu’il soit le seul à le faire dans tout le Christianisme ; il serait beaucoup plus normal qu’au moins tous les patriarches la possèdent également, et je me demande jusqu’à quel point cette sorte d’infaillibilité collective appartenant à un concile peut y suppléer, d’autant plus que les conciles ne sont pas et n’ont jamais été une institution permanente.


Le Caire, 8 novembre 1948.

Je n’avais pas entendu parler du « sérum de vérité », mais j’ai entendu dire, il y a déjà longtemps, que le peyotl était employé précisément au même usage, ce qui expliquerait d’ailleurs assez bien certaines activités plus ou moins suspectes de son « inventeur », lequel aurait joué en quelque sorte, du moins avant la guerre, le rôle de « conseiller technique » des polices de plusieurs pays. Une autre chose qui est encore bizarre, c’est qu’il a fait paraître une brochure sur les parfums, qui aurait été éditée en 1940 à Allahabad ; je me demande si cette indication de lieu n’est pas fictive ; c’est Jules Boucher qui la cite dans son récent livre sur le symbolisme maçonnique.

Ce que vous avez trouvé dans la « Mythologie Larousse » au sujet du nom d’Apollon me paraît quelque peu fantaisiste au point de vue linguistique, car la forme dérivée d’apollumi est Apollyon, qui se trouve d’ailleurs dans l’Apocalypse. Il se peut cependant que la similitude ait donné lieu à un rapprochement après coup ; mais il ne faut pas oublier que les anciens reconnaissaient déjà que, en réalité, les noms des dieux n’étaient pas d’origine grecque.

Âryens et Touraniens sont respectivement des désignations des sédentaires et des nomades, quelle qu’ait été leur race ; mais je ne sais pas si les Dravidiens peuvent être considérés comme ayant jamais été des Touraniens, car il semble bien que, aussi loin qu’on puisse remonter (et je pense aux fouilles récentes de la vallée de l’Indus), ils aient toujours bâti des villes. Quant au rapprochement entre leur nom et celui des Tramilas, je ne sais trop ce qu’il faut en penser ; en tout cas, on ne peut pas s’appuyer sur un texte thibétain, car les transcriptions thibétaines des mots sanscrits sont généralement très déformées, bien qu’un peu moins cependant que les transcriptions chinoises qui sont souvent méconnaissables. Il est vrai que, d’un autre côté, certains ont bien voulu aussi trouver une ressemblance entre le nom des Dravidiens et celui des Druides !

Je ne sais vraiment trop que vous dire pour votre idée sur la tête d’âne et la lettre resh, car le symbolisme de l’âne est le même à peu près partout (sauf peut-être dans le cas du Mazdéisme), et aussi bien là où il n’y a pas d’alphabets plus ou moins similaires à l’alphabet hébraïque ; ainsi, dans l’Inde, l’âne est la monture de l’aspect « infernal » de la Shakti. Ce qui n’est pas douteux, en tout cas, c’est qu’il s’agit, comme vous le dites, d’un reflet inversé et ténébreux du Principe ; ici, on appelle couramment le cri de l’âne dhikr esh-Shaytân. – Je ne connais pas ce que vous dites se trouver dans Daniel, et je n’arrive pas à l’y découvrir ; peut-être est-ce seulement dans le Midrash.

Je crois que vous avez raison de ranger Barlet dans la même catégorie que Warrain ; ce ne sont sûrement pas de véritables ésotéristes, pas plus d’ailleurs que Vulliaud ; seulement, ce dernier n’est pas non plus un philosophe, mais plutôt un « érudit » d’une qualité supérieure à l’ordinaire.

Pour ce que vous me dites des rapprochements entre le Qôran et les Midrashim plus particulièrement, la chose me paraît en effet tout à fait plausible.

Pour la transmission initiatique dans l’Église copte, j’ai entendu dire ici qu’elle n’existait plus que dans un seul monastère, situé près de la Mer Rouge, et où il ne reste maintenant que quelques très vieux moines, qui se refusent absolument à admettre qui que ce soit parmi eux ; il semble donc qu’ils soient bien décidés à la laisser s’éteindre avec eux, ce qui est du reste aussi, d’un autre côté, l’attitude actuelle de certains kabbalistes. – Quant à l’infaillibilité qui, dans le Christianisme, aurait appartenu à l’origine au seul Patriarche de Jérusalem, je n’en avais jamais entendu parler ; j’aurais cru plutôt qu’elle devait appartenir également aux 5 Patriarches qui étaient regardés comme les « têtes » de l’Église (« Karai », mot qui comprend les initiales des noms des villes où ils avaient leurs sièges : Constantinople, Alexandrie, Rome, Antioche, Jérusalem).

Si vous avez voulu dire seulement, au sujet de l’ésotérisme, que les possibilités d’atteindre les états les plus élevés ont été plus ou moins « ouvertes » suivant les époques, nous sommes bien d’accord ; de même aussi en ce qui concerne Metatron et ses manifestations.

 

Le Caire, 6 janvier 1949.

Il est possible en effet que, comme vous le dites, les Dravidiens aient été des nomades à l’origine, mais alors cela doit remonter bien loin, surtout s’il est vrai que ce soient eux qui aient déjà construit les villes récemment découvertes dans la vallée de l’Indus. Sûrement, quand il s’agit d’époques aussi anciennes, il n’est pas facile de savoir exactement quand et comment certaines substitutions de peuples et de langues ont pu se produire sans transition apparente, d’autant plus que les souvenirs qui en ont été conservés se rapportent moins à la description des événements mêmes qu’ils ne tendent à en faire ressortir la valeur symbolique. 

À propos d’étymologie fantaisistes, votre réflexion sur les Bogomiles me rappelle une histoire du même genre : quelqu’un (je crois bien que c’est Otto Rahn) n’a-t’il pas prétendu que le nom de la forêt de Brécilian (il paraît qu’on rencontre quelquefois cette orthographe pour Brocéliande) venait de Priscillien ?

Les Bibles que j’ai (ce sont des Bibles protestantes) ne contiennent pas le 4e livre d’Esdras ; n’est-il pas considéré généralement comme apocryphe ? Cela ne veut d’ailleurs pas dire qu’il faille le considérer comme sans autorité ; il est curieux de voir à quel point ce mot « apocryphe », comme on le comprend habituellement, a été détourné de son sens originel, qui en somme le fait à peu près synonyme d’ésotérique. <

Je ne sais pas jusqu’à quel point l’Église éthiopienne se considère comme indépendante de l’Église copte, mais en tout cas son chef est toujours sacré par le patriarche d’Alexandrie. Quant à st Barthélemy, certains disent que c’est dans l’Inde qu’il aurait été envoyé par st Matthieu ; on peut se demander s’il n’y a pas là quelque confusion entre l’Inde et l’Éthiopie, comme cela paraît être arrivé quelquefois, mais alors duquel des 2 pays s’agit-il en réalité ? Il serait sans doute assez vraisemblable que ce soit plutôt l’Éthiopie, mais pourtant je crois me rappeler qu’il est dit aussi qu’il revint par l’Arménie, ce qui indiquerait qu’il était bien allé vers le Nord-Ouest de l’Inde (tandis que st Thomas serait allé plutôt au Sud, d’après la localisation des communautés chrétiennes qui ont gardé son nom, et qui, si je me souviens bien, ont dû se rattacher par la suite au patriarcat d’Antioche).

Je ne savais pas que, dans les premiers temps du Christianisme, le siège patriarcal de Jérusalem avait été transporté à Césarée ; il faut croire que, malgré cela, il a gardé le titre de Jérusalem, puisque c’est toujours ainsi qu’il est désigné, et je ne crois pas qu’on ait jamais parlé d’un patriarcat de Césarée ; mais tout cela est vraiment bien confus…

Il y a au Yémen des Juifs qui y sont établis depuis une époque très ancienne, mais je ne sais pas s’il y a des Kabbalistes parmi eux ; quant à ce que vous citez au sujet d’Aden, je ne vois pas à quoi cela peut bien faire allusion, et je me demande même si ce n’est pas une histoire fantaisiste ; est-ce Brunton (je ne suis pas sûr de bien lire le nom) qui aurait parlé de cela, et où ? Je n’ai rien vu de tel dans ceux de ses livres que je connais.

À propos de Sheol, ce mot est identique à l’arabe su’âl, qui signifie proprement « question » ; cela paraîtrait indiquer qu’il s’agit d’un état « probatoire » en quelque sorte, d’un état de transition dans lequel le sort ultérieur de l’être n’est pas encore fixé d’une façon définitive ; cela s’accorde d’ailleurs bien avec le sens que vous dites.

J’avais toujours cru que l’Ankou était la Mort elle-même ; il est vrai que, dans la tradition hindoue, Yama, qui est identifié à Mrityn ou la Mort, est aussi le « premier mort » ; mais il reste le même pendant toute la durée du Manvantara.

La « nouveauté » que vous me signalez au sujet de la confirmation est assez étonnante et ne s’explique même pas très bien, étant donné que ce sacrement n’a jamais été considéré comme obligatoire.

  (À suivre)…

 

 

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Le Djihad en 101 citations, Didier Hamoneau ; Editions i, Paris 2026.

Il est courant et légitime de distinguer le jihad en « petit » et « grand jihad ». L’agencement des cinq sections de ce recueil rassemblant extraits du Qorân et ahadîth reliés par des commentaires pertinents permet d’aller aussi loin que possible dans la connaissance des «  acceptations et degrés » du mot jihad, mettant en évidence la notion d’« effort » et de « volonté » caractérisant l’Islâm d'une façon générale et spécialement le taçawwuf. On ne saurait trop recommander la lecture et la méditation de ce choix de textes qui, par ailleurs, mettent en évidence les caricatures que les agents médiatiques de la confusion et de l’ignorance s’empressent de diffuser avec toute la perversité que l’on sait.

 


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  سيد القوم خادمهم


« Le Seigneur d’un peuple est son serviteur. »

(Hadîth)

 

Sayyidu l-qawmi khādimuhum


La chaîne de transmission de ce hadîth est considérée comme « faible » par les muhadîthûn. Il est cependant inclus par Ibn ‘Asakir dans son Tarikh Dimashq et par Sulamî, dans son Âdâb al-suhbah wa husn al ‘ishrah.

 

 

 

 أنا عند المنكسرة قلوبهم

 

 « Je suis auprès de ceux dont le cœur est brisé à cause de Moi. » (Hadîth qudsî)

 

« Certes Allâh – ta’âlâ – ne sera pas auprès de toi tant que tu n’auras pas rejeté totalement ta passion et ta volonté propre. Lorsque tu es brisé, que rien de valide ne subsiste en toi, Allâh – ta’âlâ – te recrée et dispose en toi une nouvelle volonté par laquelle exercer le vouloir. Si cependant tu t’immisces encore dans cette volonté neuve créée en toi, le Seigneur t’annihilera à cette existence tienne qui se mêle à elle. C’est pourquoi tu auras perpétuellement le cœur brisé. Il ne cessera de procéder ainsi, renouvelant et détruisant ta volonté jusqu’à ta mort, heure de la rencontre.

Tel est le sens de : ‟auprès de ceux dont le coeur est brisé à cause de Moi” ».

(‘Abd al-qâdir al-jîlânî, l’accès aux mystères, sixième discours ; traduction N. Badrawî)

 

 


 

 

 


dimanche 6 septembre 2026

"L’EAU DE L’INVISIBLE" du cheikh Ahmed Et-tijânî - traduction et notes : Raouf Ghairi / Les dossiers Guénon (suite).

 



 

 

  

L’EAU DE L’INVISIBLE

ET

SON POUVOIR PURIFICATEUR

 

 

 

 

Introduction


Le texte que nous présentons figure dans le livre fondamental de la tarîqa tijâniyyah, à savoir le Jawahîr el-ma’anî  (littéralement : Les joyaux d’entre les significations (1). Il figure dans la troisième section du chapitre cinq, réservée aux réponses données par le cheikh et-tijânî à certaines questions formulées de façon absconses par des maîtres antérieurs. Nous avons omis certaines répétitions propres au style oriental (il s’agit d’ailleurs ici de propos pris sur le vif) et nous nous sommes efforcé de respecter, autant que possible, l’expression du texte original afin que le lecteur puisse participer, fusse imparfaitement, à la leçon du maître.

 

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On interrogea le cheikh Ahmad Et-tijânî sur les célèbres vers suivants :

« Si tu détiens le secret, purifie-toi par l’eau de l’invisible (2).

Sinon aie recours à la purification par la terre et la pierre (3).

Puis, place devant toi un imâm dont tu étais jusqu’ici toi même l’imâm (4).  

Ensuite accomplis la prière rituelle de l’aube au début du ‘aç (5).

Telle est la prière des connaissants par leur Seigneur (6) ;

Si tu en fais partie, alors asperges la terre ferme au moyen de l’océan. »

Il répondit - qu’Allâh soit satisfait de lui - ce qui suit :

Sache que l’eau de l’invisible auquel il est fait allusion pour la purification, est l’épanchement le plus grand (al-fayd el-akbar) qui effuse à partir de la présence sacrée (hadrat el-quds), laquelle n’est autre que la présence du lâhût (7), que les connaissants rendent par le terme de fath (8). Cependant il y a dans cette dernière expression une manière de parler trop radicale ; le fath consiste, en effet, en la disparition des voiles se trouvant entre le serviteur et la présence sacrée. Ces voiles sont au nombre de 165000 (9). C’est la disparition de tous ces voiles qui constitue réellement le fath, car il est bien question de l’ouverture d’un état « cadenassé » (10).

Le serviteur se trouvant, avant cette illumination, dans la situation d’une personne enfermée dans une chambre aux murs épais et ne possédant aucune ouverture (vers l’extérieur), pas même au plafond. De plus, tout autour comme au-dessus de cette chambre, se trouvent 165000 pièces semblables. Le serviteur, prisonnier dans sa chambre, ne peut percevoir aucun filet de lumière mais seulement de l’obscurité.

Si toutes ces cloisons s’écroulaient d’un seul coup, ce serait alors [un état] analogue au fath. Le flux qui submergerait le serviteur serait comparable à la lumière du soleil, étant entendu que les pièces environnantes se seraient écroulées de jour. La personne verrait le soleil se lever en toute clarté, et il ne fait aucun doute qu’aucune ténèbre ne subsisterait devant cet éblouissant rayonnement (ichrâq).

Cet épanchement descendant par effusion depuis la Présence sacrée, et pénétrant dans l’essence même (i.e. du serviteur) purifie l’ensemble des caractères, attributs et propriétés animales, naturelles et diaboliques, tels l’orgueil, l’estime vaniteuse de soi, l’ostentation, l’artificialité, l’attrait pour « ce qui est autre qu’Allâh », l’amour de ce bas-monde et l’oubli de l’autre vie (akhira), le mensonge, la mauvaise foi, la tromperie , la ruse, l’amour des éloges, la détestation des critiques et encore bien d’autre caractéristiques blâmables, mentionnées dans les livres propres aux gens des lois sacrées exotériques (al-charâ’i‘ edh-dhâhira) (11). Lorsque cet épanchement parvient au serviteur, ce dernier est purifié de l’ensemble des caractères évoqués qui sont totalement anéantis à leurs racines comme dans leurs effets.

Par la grâce de ce flux, il acquiert les attributs opposés à ceux qui viennent de disparaître, ceux-là même qui sont le propre des anges, des êtres spirituels (rûhaniyyin) et des prophètes (12). Il devient, en raison de cet épanchement, comme s’il était du genre des anges ; de par ce qu’il constate en lui d’amour pour Allâh et pour son Envoyé. (à savoir un amour enfin pur, pour Lui seul  –  et son Envoyé – et non en vue d’un profit quelconque) (13) ; et encore par son observation (14) du respect des convenances avec Allâh et l’effacement de toute relation avec « autre que lui », par le renoncement (zuhd) à tout ce qui est autre que lui ; l’oubli complet de ce monde et de ses contingences, et l’oubli également de l’autre monde et de ses délices. Par l’amour éprouvé en Allâh et la colère en Allâh, et par bien d’autres qualités. Comme cet épanchement venant toucher le serviteur ne laisse subsister aucune propriété blâmable, ni même aucune racine ni vestige de ce caractère, et que son action ne peut permettre aucune persistance même des traces de cet attribut, [l’auteur du poème] a vivement conseillé au chercheur la purification au moyen de cette eau de l’invisible, laquelle n’est autre que le flux sanctissime (al fayd el aqdas).

Cette purification n’est pas comparable à celle qui résulte de l’effort du serviteur. Par ce dernier elle reste entachée d’imperfection du fait que le serviteur persiste (malgré lui) à considérer sa détermination propre (‘ayn) ainsi que ses actes. Ainsi, cette purification n’atteint pas le but. La purification produite par le flux sanctissime s’impose inexorablement, en vertu d’une théophanie divine, dans laquelle le serviteur n’a aucune part. Elle réduit à néant les fondements des traces de la nature humaine (rusûm el-bashariyya) (15).

Le serviteur quitte [le champ] de sa prise en considération de lui-même et de ses vues et perceptions propres. La théophanie le plonge dans l’océan du fanâ’ al-fanâ’ (extinction de l’extinction) et le projette dans l’océan suprême et le secret le plus grand, auquel fait allusion la parole du Prophète : « Certes Allâh  créa Adam selon Sa forme » (16) ; et elle le projette [encore] dans l’océan de Sa parole transmise par le Prophète [de la part de son Seigneur] dans le hadîth qudsî : « Ne Me contiennent ni Ma terre ni Mon ciel, [seul] Me contient le coeur de Mon serviteur fidèle » (17). Les sens de ces deux hadîth ne peuvent être saisis par les seules paroles, lesquelles sont incapables de dévoiler quoi que ce soit de leurs significations (véritables). Il y a là des secrets élevés, des épanchements sanctissimes qu’Allâh accorde gracieusement à celui qu’il aime et élit d’entre ses serviteurs. Celui-ci perçoit alors les secrets de ces deux hadîth par un goût véritable et une perception certaine, qui le dispensent de tout recours à une expression ou à des symboles de la voie allusive.

En vertu de ce fait, il devient un connaisseur parfait, par Allâh, et un serviteur pur et total. Ce qui le mène à percevoir la théophanie suprême (et-tajallî al-akbar) qui ne connait ni limite ni fin [atteignable]. Le serviteur comprend [dans le sens de contenir] sa détermination essentielle (‘ayn), et connait ainsi l’être (wujûd) de ce bas-monde et de l’autre, la raison de leur existenciation et ce que l’on veut faire comprendre [par ces dénominations].

Cet épanchement [qui vient d’être évoqué] est la purification totale (et-tathîr el-kâmal). De celui qui parvient (‘athara alayhi) (18) à le rencontrer, il est dit : « c’est un serviteur réalisé » (‘abd wâçil).

Quant à la parole [suivante du poème] : « si tu détiens le secret », elle signifie : purifie-toi de cette purification sanctissime qui est désignée par « l’eau de l’invisible ». En effet, ce flux sanctissime et le fath concomitant n’adviennent qu’aux seuls « gens des secrets » – Le « secret » dont il s’agit ici est un épanchement provenant des lumières divines qui atteint le serviteur avant le fath. Il s’écoule dans sa personne (dhât) et dans son cœur, l’incitant à rechercher le Vrai (al-haqq), à s’y conformer en s’abstenant de tout ce qui est vain et en cessant de le poursuivre. Ces attitudes devant se réaliser aussi bien dans le domaine des actes que dans celui des états intérieurs. Le sens de « si tu détiens le secret » devient clair. Le fath et le flux sanctissime ne peuvent advenir que  pour celui qui a déjà reçu le secret en question. En dehors de cette condition, il est inutile d’espérer les recevoir. C’est pourquoi l’auteur enchaîne en disant : « sinon aies recours à la purification par la terre et la pierre ». Il fait allusion, par ces symboles, aux aspects exotériques de la Loi sacrée. Dans ce dernier domaine la purification résulte de l’effort du serviteur et de sa soumission à l’astreinte légale.

On sait que la purification par la terre (tayammum) n’égale point celle effectuée par l’eau. Toutefois, elle est permise par le législateur en cas de nécessité et par absence d’eau ; eau qui demeure cependant le but ultime. C’est pourquoi l’auteur (du poème) a dit au chercheur (tâlib) : « Si tu fais partie des maîtres des secrets, purifies toi avec l’eau de l’invisible, car c’est en cela que consiste la purification totale et universelle qui atteint réellement le but poursuivi ».

Par cette purification, le serviteur devient un serviteur angélique, seigneurial ; un serviteur absolu et divin. Il obtient la théophanie divine, puisque « celui qu’on ne peut atteindre » (el-jabbâr) (19) se dévoile à lui depuis les tentures de son mystère.

L’un des grands connaissants a dit : « Lorsque Allâh  projette sa théophanie sur un serviteur, il le met en possession de l’ensemble des secrets (asrâr) et lui fait rejoindre le degré des [hommes] libres (ahrâr) ». Ce serviteur a « la faculté d’agir à son gré » ( taçarruf dhatî) [ou action naturelle]. Un tel serviteur a été ainsi décrit par Abu el-Qâssim el-Junayd : « Il avance en piétinant sa nafs. Il demeure relié au souvenir (dhikr) de son Seigneur. Il s’acquitte parfaitement du droit (haqq) de son seigneur. Il regarde avec son cœur. Les lumières de Son ipséité (huwwiyya) (20) ont brûlé son cœur. Sa boisson, puisée dans la coupe de Son affection, lui a été rendue pure ; « Celui qu’on ne peut atteindre » (al jabbâr) s’est manifesté à lui depuis les tentures de son mystère.

On désigne le cœur de ce serviteur comme étant la « demeure interdite » (el-bayt al-muharram), dont l’entrée est interdite à tout ce qui autre que le Vrai (el-haqq) ». Tous ces privilèges ont résulté de la purification susdite. Si, ô chercheur, tu n’es pas d’entre les maîtres des secrets, purifies-toi par la terre et la pierre, comme celui à qui l’eau vient à manquer et qui a recours à la substitution du tayammum. Ce dernier cas concerne le hadîth : « Caractérisez-vous par les caractères d’Allâh », ainsi que le hadîth el-qudussi : « Voici une religion (dîn) que j’ai agréée pour moi-même et pour ceux que j’aime et rien ne la consolide comme la libéralité et la bienfaisance [qui honore autrui] ; consolidez donc et réparez ceux que vous fréquentez par la générosité et la libéralité ». Il y a également le hadîth : « Allâh aime les choses (umûr) élevées et hait les choses viles ». Et encore le hadîth : « Ayez de la pudeur vis-à-vis d’Allâh, de la véritable pudeur ! Les compagnons répondirent : “nous avons la pudeur, et la louange appartient à Allâh”. Mais le Prophète leur dit : “ non ce n’est pas ainsi ! la pudeur [consiste] en la garde de la tête et de ce dont elle prend conscience ; en la garde du ventre et de ce qui y entre ; dans le rappel de la mort et de l’épreuve. [Seul] celui qui agit de la sorte a réellement de la pudeur devant Allâh ». Bien d’autres règles éparses figurent dans les hadîth prophétiques et les versets coraniques. Que le serviteur s’y astreigne, selon ses capacités, tout en étreignant fortement le dhikr. Je veux dire par le dhikr, celui qui a été régulièrement transmis par un sheikh réalisé, et non celui que choisit le serviteur par lui-même. Il faut également maintenir constamment le lien du cœur avec un sheikh parfait.

C’est en demeurant constant en ces préceptes que le serviteur parvient au point ou le secret seigneurial descendra sur lui, et qui lui permettra d’atteindre la grande purification que nous avons mentionnée et qui est le but des buts (ghayâ al-ghayât) et l’ultime objet des désirs. Ce but est exprimé dans les paroles suivantes rapportées d’Allâh : « Celui auquel Je dévoile mes attributs, Je lui impose le respect des convenances (adab) – celui auquel Je dévoile mon essence, Je lui impose la peine et l’épuisement (‘itab). Cet « épuisement » est l’ultime demande du serviteur. C’est le lieu de la perte et de l’effacement où le serviteur se voit retirer les attributs humains et revêtir la robe des attributs seigneuriaux. Il devient la « source de la source » (21), où s’anéantissent la différence et la distance. Ce qui est désigné comme la synthèse de la synthèse (jam’ el- jam’). Voilà donc le commentaire de « Aie recours à la purification par la terre et la pierre ».

Quand à la phrase : « place devant toi un imâm, dont tu étais jusqu’ici toi-même l’imâm » ; sache que pour l’imâm dont la mise à l’honneur s’impose ici, il est valable d’affirmer qu’il s’agit du Législateur (que la grâce et la paix soient sur lui) ; et il est tout aussi juste de dire qu’il s’agit de l’intellect (‘aql).

Si nous disons : c’est le législateur, c’est en raison du fait qu’étant parvenu, Ô serviteur, à la purification par l’eau de l’invisible, tu as atteints son objectif et que tu désires maintenant accomplir la prière (rituelle) pour ton Seigneur, mets en avant l’imâm le plus grand et le guide suprême, le plus célèbre, prends-le comme modèle dans la Présence de ton seigneur, puisque tu as vérifié par contemplation directe que sa « réalité » est bien l’intermédiaire entre toi et ton seigneur et qu’aucun bien venant de ton seigneur ne te parvient en dehors de son cercle. Le sens de « place devant toi » réside dans l’adoption de ses conduites spirituelles (adab) ; astreins -toi à le suivre en chaque chose, fais de lui la qibla de ta face dans toutes tes orientations afin de pouvoir gagner la satisfaction de ton Seigneur.

Le sens de « dont tu étais l’imâm », est le suivant : Avant cette purification, tu t’installais à la première place, devançant le législateur lui-même, par injustice manifeste. Tu décidais pour toi-même selon ta passion. Tu ne t’évertuais qu’à la poursuite de ta propre volonté, n’éprouvant d’intérêt que dans la satisfaction de ton nafs. Tu te tenais loin de la présence divine, t’interdisant toute assimilation des caractères spirituels, noyé dans l’océan de la ténèbre, dans la mesure même ou tu étais éloigné des lumières miséricordieuses ; sans égard pour les règles du Législateur, sans même les prendre en considération à cause de la domination de la passion et de la propagation de son poison dans ta totalité. En réalité, tu es bel et bien un associateur  (muchrik) à Allâh, érigeant ta nafs en un dieu que tu adores en dehors (22) d’Allâh.

Le Prophète a dit en ce sens : « Il n’y a point, sous la coupole du ciel, un dieu adoré en dehors d’Allâh, plus grand qu’une passion à laquelle on obéit ». C’est pourquoi l’auteur (du poème) ajoute : « dont tu étais jusqu’ici l’imâm ». Car si tu étais placé derrière lui, tu ne lui aurais pas désobéi en suivant ta passion et la satisfaction de ta nafs (de toi-même), en t’appliquant à la contenter et à la choyer ; et en fuyant tout ce qui lui déplait et la désavantage, même si tu n’ignorais pas que ton attitude appelait le courroux de ton seigneur. Voila donc la réalité de « s’avancer devant le Législateur », acte explicitement interdit dans sa parole : « Ô vous qui portez la foi, ne vous avancez pas devant Allâh et son envoyé. » (Coran 49/1). Ou encore : «  [Je jure] par ton seigneur, ils ne seront pas [vrais] croyants tant qu’ils ne t’établiront pas comme juge de leurs différents ; et qu’ensuite ils ne ressentent [en eux-mêmes] aucune gène par rapport à ce que tu décides, et qu’ils se soumettent totalement » (Coran, 4/65). Tel est la signification de « dont tu étais l’imâm ».

Si maintenant nous considérons que l’imâm devant être mis en avant est l’intellect (‘aql) – nous entendons ici par ‘aql, « l’intellect seigneurial », lequel est caché dans la présence du mystère (ghayb) (23). Ce ‘aql était un attribut de l’esprit (rûh) au début, avant l’incorporation de ce dernier. Il était par rapport au rûh ce que la vision est à l’oeil. De même que par la vision se révèlent à l’œil les réalités des choses visibles, de même c’est par l’intellect seigneurial, qui fut un attribut de l’esprit (rûh) avant l’incorporation de ce dernier, que se dévoilent les réalités des choses cachées.

Par lui est connue la réalité (haqiqa) du vrai ; le faux (bâtil : vain) n’ayant point de réalité. La réalité est connue par un dévoilement certain non susceptible de confusion ou de méprise devant les grandes questions difficiles, causes (habituelles) des séditions (fitan - pl. de fitna). Le ‘aql est le fléau axial [de la balance] entre les deux plateaux du vrai et du faux. Par lui est connu le mode de pesée de chaque chose et la place qu’elle doit tenir, soit sur le plateau du vrai, soit sur celui du faux, ainsi que ce qui s’impose de préexcellence ou d’égalité entre les choses. Cet « intellect seigneurial » tient sa science directement d’Allâh sans intermédiaire. Il n’a pas besoin d’un enseignement prodigué par un enseignant, ni d’une information communiquée par un informateur. Tout ce qu’il veut savoir, il le prend d’Allâh, sans intermédiaire. C’est à cet intellect-là auquel on doit accorder la première place.

Sache donc que les degrés de l’intellect sont au nombre de trois. Le premier degré consiste en cet intellect seigneurial, à savoir la lumière seigneuriale logée dans la profondeur de la réalité du rûh (fi bâtin haqiqa el-rûh). Il est le guide apte à mener jusqu’au but - seul atteint cet intellect le parfait connaissant par Allâh. Le deuxième degré est celui de l’intellect universel (kullî) caché sous des écorces dont la substance est de ténèbre (24) subtile. La vérité des réalités cosmologiques, extérieures et intérieures, lui est dévoilée. La différence entre ces deux intellects est la suivante : Les réalités (achiâ’) sont dévoilées extérieurement et intérieurement à « l’intellect seigneurial », il voit les secrets de la présence sacrée. Il siège sur le trône (kursî) du pouvoir (sultâna) suprême et décrète en toute chose comme il l’entend. Les réalités (chay’) lui obéissent et ne s’opposent jamais à lui.

Pour l’« Intellect universel », la présence divine reste dissimulée par de nombreux voiles. Il ne peut rien comprendre (25) des secrets de la présence sacrée. Par contre, les réalités extérieures et intérieures de l’univers lui sont dévoilées par le moyen d’une lumière divine projetée sur lui. Il décide pour les choses comme il le veut, mais sa volonté est parfois réalisée et parfois contrariée. Il connait les tenants et les aboutissants des choses à partir des apparences de l’univers, mais non de l’intérieur de la présence sacrée. Il y a une grande différence entre la connaissance qui vient de l’intérieur de la présence sacrée (avec les réalités propres à l’univers, extérieurement et intérieurement) et la connaissance qui s’effectue à partir de l’extérieur des mondes invisibles, lequel est certes caché, mais toujours extérieur [aux réalités de la présence sacrée].

L’Intellect universel, dans ce degré, évalue les choses par le « fléau axial » (el-qistâs el-mustaqîm). Il connaît ainsi les réalités et leur devenir. Il figure parmi les buts les plus élevés à atteindre, et même s’il reste en deçà du degré de « l’intellect seigneurial », il reçoit un profit immense qui lui octroie des sciences et des connaissances prodigieuses. Celles-ci ne concernent cependant que les formes des mondes [c'est-à-dire la cosmologie]. A cet intellect [universel] participent le croyant comme le mécréant (kafîr). C’est ainsi que certains « mécréants » peuvent recevoir ce deuxième intellect en rétribution de leur patiente ascèse faite d’opposition à leur passion et de leur effort de vigilance dirigé vers la présence divine.

Ces efforts ne leur seront pas réellement utiles en raison, chez eux, de l’absence de la Foi. Toutefois, ils se manifestent par les vertus de cet intellect universel dans ce bas monde. Ils [les mécréants] parviennent à percevoir certaines choses cachées et à obtenir des pouvoirs de taçarruf par le moyen de certains modes opératoires, de certains secrets et de la force d’exécution de leur parole dans beaucoup de domaines. Cependant tous ces pouvoirs sont [en réalité] le signe d’une « ruse divine » qui prépare leur perte dans l’au-delà - Qu’Allâh nous en préserve par sa bonté et sa générosité.

Le troisième degré du ‘aql, le plus bas des degrés, désigne le raison ordinaire [el-‘aql el-ma’ashî], celle du quotidien, c’est elle qui s’occupe de ce monde et de ses apparences : L’attachement aux désirs, l’amour de la paresse, la plongée dans la poursuite des passions et la fuite de tout ce qui s’oppose à ces tendances. A cet intellect (ou raison) participent l’être humain et les animaux (bahima) (26). Or l’intellect qu’il faut placer au rang d’imâm, c’est (évidemment) « l’intellect seigneurial », le plus élevé, qui est encore au delà de « l’intellect universel ». C’est pourquoi l’auteur dit « mets-le en avant » [qaddamuhu, traduit ici par « place devant toi »].

C’est ainsi qu’il faut procéder, car cet intellect appelle à la relation parfaite avec Allâh et à la pureté totale qui allège de tout ce qui n’est pas Lui, en principe et en effets, en relation, en demeure, en considération, en intimité, en volonté. Le mettre en avant s’avère obligatoire car il attire celui qui le suit à la présence d’Allâh exalté soit-Il, purifié de tout ce qui n’est pas elle. Et la phrase qui suit (dans le poème) : « dont tu étais jusqu’ici toi-même l’imâm » fait allusion à l’état du serviteur lorsque la nature humaine le dominait. Il ne se préoccupait que de suivre sa passion, laquelle toujours devant sa vue était bien « un imâm sur lequel il s’alignait ». Il avait rejeté l’intellect seigneurial et son ordre « derrière son dos » ! Le vers suivant, « accomplis la prière du fajr au début du ‘açr », signifie : fais une prière semblable à celle du fajr au début du temps réservé au ‘açr. Le fajr dont il s’agit ici est l’« aube » de l’existenciation des Esprits, lorsque leur soleil est apparu, s’élevant de la présence du non-être (‘adam) jusqu’à la présence de l’être (wujûd). Le nom « aube » a été donné, car la clarté des esprits, laquelle est l’essence de l’être (‘ayn  el-wujûd) a éclaté depuis la ténèbre du non-être (‘adam), tout comme l’aube s’illumine dans la ténèbre nocturne. « Au début du ‘açr » signifie : au début de la durée (27) de l’existence (‘umr) des esprits lors de leur « première manifestation » (nacha’ât), allusion à l’état (premier) de l’esprit et sa condition première, toute de pureté et limpidité, de parfaite connaissance d’Allâh - exalté soit-Il -, de parfait amour pour son essence et d’ignorance [litt. oubli] de tout ce qui autre que lui, de constant service et de respect des convenances envers Lui et de soins appliqués. Caractère natif disposé à révérer et à glorifier Allâh, ne prêtant aucune attention à autre que Lui, tel était l’état de l’esprit au début de leur  création (nacha’at), c'est-à-dire au début de leur temps propre (‘açr), lequel est l’éclatement de l’aube de leur existenciation. L'auteur du poème (ici considéré) veut dire : « Ô chercheur, si tu prie Allâh (28),  - exalté soit-Il, - prie selon  une prière semblable à celle des esprits au début de leur existence, alors qu’ils jouissaient de la complète connaissance d’Allah, selon la condition que nous venons d’évoquer. Seule cette prière-là est digne de la présence divine, et nulle autre. Chaque fois que dans la prière, « autre qu’Allâh » passe devant ton cœur, tu n’es pas un orant, et telle n’est pas la prière des « connaissants par leur seigneur ».

Dans certaines copies (de ce poème) on peut trouver une expression légèrement différente ; à savoir : « accomplis la prière du dhor (29) au début du ‘açr ». On a alors l’intention de faire allusion par le mot dhor, au début de la manifestation (dhuhûr) (30) des esprits, à partir de la ténèbre du non-être (‘adam) et vers la clarté de l’être (wujûd), « événement » primordial de leur existence, que l’on désigne par « l’aube » [dans la version prise en compte ici].

L’auteur dit : « telle est la prière des connaissants par leur seigneur ». En effet, lorsque le connaissant se lève pour la prière, il rejette toute l’existence derrière lui [litt. derrière son dos] (31) et s’ouvre (aqbala) (32) en sa totalité au Vrai, extérieurement et intérieurement. Pour lui, il n’y a [plus] d’amour, ni de respect, ni de crainte révérencielle, ni de considération, ni d’être, ni d’imagination, ni [même] de sensible – si ce n’est Allâh (gloire à lui) - il est en tout point conforme à l’état d’esprit que nous avons rappelé. Ensuite l’auteur dit : « si tu en fais partie, asperges la terre ferme au moyen de l’océan ». La « terre ferme » désigne l’exotérique de la Loi sacrée, consistant en astreintes légales. Lorsque ces dernières sont accomplies pour Allâh, « l’observance » (‘ibada) « l’obédience » (‘ubûdiyya) [puis]

la « dévotion » (‘ubûda) sont réalisées. L’« océan » désigne la mer de la « haqiqa » [réalité-vraie]. L’auteur veut signifier ici que tu ne dois accomplir un acte d’entre ceux exigés par les astreintes légales sans être le témoin du Vrai, [présent] devant toi, t’entourant de tous cotés, et portant Son regard sur toi. [Tu dois sentir] que tu es dans sa « main » et dans sa présence, et que c’est sa puissance qui te met en mouvement ou t’immobilise (33). Cette contemplation n’est pas une croyance, mais une constatation effective et une perception certaine. Elle est le fruit de la pureté des états [intérieurs], offert par le parfait accomplissement dans les stations de la « réalisation descendante » [*] (kamâl el-tahqîq fi maqâmât el inzâl) – les mots n’en permettent pas la compréhension – Cette condition (amr) est exprimée par « l’aspersion de la terre de la charî’a par l’océan de la haqiqa » (34). Et que la paix soit avec vous (35). 

[Après avoir donné la réponse du cheikh, le texte ajoute une note sur la différence entre les notions « d’observance, d’obédience et dévotion ».]

L’observance (‘ibada’) : c’est la prise en charge de l’ordre d’Allâh dans la « station de l’islâm» : l’être n’a ici que très peu de présence avec Allâh, et encore après avoir déployé de grands efforts.


L’obédience (‘ubûdiyya) est la prise en chargée active de l’ordre d’Allâh, dans la « station de la foi ». Le serviteur est alors présent avec Allâh ; au début derrière un voile épais qui s’affine progressivement.


La dévotion (‘ubûda) est la prise en charge de l’ordre d’Allâh dans la « station de l’excellence » (ihsân). Pour ce serviteur, il n’y a dans sa vision point d’être sinon le Vrai (gloire à lui et exalté soit-Il) – Il voit l’observance (‘ibada), c’est la prise en charge active (el-qiyâm) de l’ordre d’Allâh dans le Vrai effectivement, par « l’œil » de sa vue intérieure et la lumière de sa certitude.


Ibn ‘Atta’Allâh a dit :

« La radiation de la vue intérieure te rend témoin de Sa proximité ». L’ « œil » de ta vue intérieure te tend témoin de ton extinction dans son être. La « vérité » de ta vue intérieure te rend témoin de son être, et non de ton extinction ni de ton être. La radiation de la vue  intérieure n’est autre que la lumière de l’intellect (‘aql) et l’adoration à ce niveau est appelé ‘ibada. L’« œil » de la vision intérieure est la lumière de la science, et l’adoration à ce niveau est appelée ‘ubudiyya ; la « vérité » de la vue intérieure est la lumière du Vrai ; et l’adoration à ce niveau est appelée ‘ubûda ;

Et sa parole [il s’agit du cheikh Tijânî dans ce qui a précédé] : « et il lui fait rejoindre le degré des hommes libres » a pour signification : « l’homme libre, lequel s’est libéré du licou des autres, dans son amour, sa volonté, son penchant, sa vénération, son intimité, sa demeure et sa prise en considération. Il est noyé dans la présence du Tout-puissant réparateur (jabbâr). Il n’a aucune connaissance de ce qui est autre que Lui. Il n’a point, avec autre qu’Allâh, de repos ni de demeure, ni avec autre qu’Allâh, de choix à faire ; les créatures deviennent à ses yeux comme des fétus de paille sur la surface de l’eau ».

L’un des grands a dit : « je désire quelque chose d’impossible que m’accorderait mon époque, c’est que la pupille de mes yeux puisse voir un homme libre ».

 

Traduction et notes : Raouf Ghairi

 

 

 

 

NOTES

 

(1) Notre propos actuel ne concerne pas ce livre ni la tarîqa en question. Le texte est simplement présenté pour son intérêt intrinsèque.

(2) Le mot ghayb peut se traduire aussi par mystère ; il désigne ce qui n’est pas perçu par les sens.

(3) Cette purification, appelée tayammum, est régulièrement prévue par la sharî‘a dans le cas ou l’eau viendrait à manquer (ou bien serait susceptible d’aggraver certaines maladies).

(4) L’imâm, au sens courant, est la personne qui se tient devant les fidèles rassemblés en prière. Ces derniers exécutent derrière lui leur prière en suivant ses mouvements. Le texte veut dire que jusqu’à présent « tu maintenais l’imâm derrière toi ». Dans la suite du texte le terme imâm prendra une acception plus profonde.

(5) Le terme ‘açr désigne la çalah qui doit être effectuée au milieu du temps écoulé entre le midi vrai et le coucher de soleil ; il signifie également : siècle, époque, ou le temps (qui notamment s’écoule rapidement en fin de journée).

(6) En arabe on ne dit pas : « connaître Dieu » mais « connaître par Dieu ». Le lecteur appréciera la doctrine suggérée par l’emploi de cette préposition « bi » [il s’agit de la consonne bâ’, vocalisée en i] qui signifie à la fois « par », « avec » et « en ». Les lecteurs chrétiens se souviendront, par exemple, d’une certaine formule dite pendant le rite de la messe.

(7) Lâhût : Dans le taçawwuf (comme dans la qabalah), on considère quatre degrés de la présence divine correspondant aux quatre niveaux de la conscience que peut avoir l’homme de cette présence. On les nomme « mondes » ; le lâhût est le degré supérieur de la fonction divine, présence des attributs et noms, c’est le degré de l’être ; Ensuite vient le jabarût ou « monde informel », puis le malakût ou « monde subtil » et enfin le mulk ou « monde sensible ». Parfois les désignations des degrés par jabarût et malakût sont inversées, ce qui correspond aux plus anciens enseignements. « La cinquième présence », en réalité, n’est pas « distinguée » par notre intelligence, comme le sont les quatre autres ; elle est la source de tout et le mystère des mystères (on l’appelle parfois le hahût, i. e. le « monde de la syllabe sacrée HA », laquelle fut accordée à Abraham selon la Thorah, et qui en islâm désigne l’Essence inconditionnées…).

(8) Fath signifie victoire, illumination, ouverture. Il connaît des degrés relatifs au cours de la voie initiatique jusqu’à l’atteinte du fath total.

(9) Ce nombre doit se lire ainsi : 165 correspond à la valeur numérique de la première attestation de foi : la ilaha illâ-llah ; 1000 symbolise l’indéfini (comme l’a indiqué R. Guénon). Ainsi l’intention du texte est « toutes les créatures (en nombre indéfini, 1000) ne sont que des manifestations particulières de Dieu (165) » ; elles constituent autant de voiles devant la présence, autrement évidente, de Dieu.

(10) Fath ‘an anghilâq : En utilisant le terme anghilâq, l’auteur suggère la fonction dévolue au Prophète « Qui ouvre ce qui était clos » selon la çalât el-fatihî… (Prière sur le Prophète en usage dans les rites propres à cette tarîqah).

(11) À noter cette expression de la reconnaissance, en islâm, des lois sacrées des autres traditions.

(12) Le texte précise : min çifât, c'est-à-dire qu’il acquiert certains attributs des anges, des ruhaniyyn et des prophètes.

(13) Cette phrase entre parenthèse explicite l’expression : li-dhâtihî.

(14) Al-qiyâm, dans ce contexte, a été rendu par observation. Il faut préciser que qiyâm signifie d’abord se tenir debout (ou vertical) d’où le terme de résurrection (qiyâma), de même racine verbale : il s’agit d’une attitude active de prise en charge, de gestion. Le Coran parle de « ceux qui érigent la prière » (alladhîna yaqimouna eç-çalât) et non de « ceux qui prient »

(15) Rusûm signifie les contours, les traces. Cette expression suggère que la nature humaine n’est que le contenant d’un contenu qui reste à découvrir par l’être lui-même.

(16) Notons que le pronom possessif Sa peut aussi bien se rapporter à Allâh qu’à Adam.

(17) Il est mentionné un serviteur, au singulier : il s’agit en réalité de « l’homme universel ». Si l’on compare avec la Bible (Rois 8/27) : « Le ciel et les cieux ne sauraient le contenir, combien moins le cœur humain ». On pourra comprendre à la suite de notre indication qu’il n’y a pas de réelle contradiction, mais des considérations différentes et également vraies (la Bible parle ici du cœur de l’homme individuel)

(18) litt. « Trébuche dessus, le heurte (par hasard) ». Bien que le hasard n’existe pas, cette expression exprime parfaitement que ce n’est point par le vouloir individuel que l’on y parvient. Elle suggère aussi la rareté de l’occurrence.

(19) Jabbâr : Cette traduction est de M.Gloton (cf. Traité sur le nom d’Allah, p. 297) et semble la plus appropriée au présent contexte. Jabbâr peut signifier aussi celui qui répare, qui contraint.

(20) Huwwiyya : ipséité ; en arabe, ce mot se construit sur le pronom « lui » (huwa) : Le lecteur nous sera gré de souligner, sans le commenter davantage pour le moment, que le mot huwwiyya  est l’anagramme de « IHWH », et l’expression arabe  « huwwiyyat Allâh » (ou ipséité d’Allâh) a pour valeur numérale (26 + 66) = 92, c'est-à-dire la valeur du nom Mohammed.

(21) ‘Ayn al-‘ayn  ou « l’œil de l’œil », ce qui rappelle une « sagesse » du cheikh el-Alawî (faisant allusion au Soi) : « l’œil voit toute chose, mais ne se voit pas lui-même ».

(22) Il s’agit d’une expression coranique ; l’association consiste à considérer les choses « en dehors » d’Allâh. L’idolâtrie réside dans le point de vue partiel pris comme un absolu…

(23) Inutile de souligner qu’il ne s’agit nullement ici de la raison des idéologues musulmans modernes.

(24) Il s’agit ici de la ténèbre.

(25) comprendre, au sens étymologique : prendre avec soi, englober, entourer de toutes parts.

(26): Bahima désigne la bête, la brute, l’animal. L’intention du cheikh est surtout de créer un choc par cette comparaison afin d’éveiller l’auditoire à la réalité du fonctionnement du mental ordinaire. Le lecteur est prié, justement, de ne pas objecter par réaction que « ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est le ‘aql »… Par ailleurs tous les règnes naturels participent selon des modes différents à l’Intellect universel – tous les univers résidant en lui.

(27) ‘Açr traduit ici la durée, l’âge (cf. note n° 3).

(28) Li-Llâh : litt. vers Allâh (ou pour Allâh). La préposition li indique la direction. Les prières sont ainsi un cheminement continuel vers Allâh. C’est pourquoi, selon un hadîth, il est toujours dans la Qibla de l’orant.

(29) Le dhor est la prière de la mi-journée venant après le temps du soleil au zénith.

(30) Dhuhûr : manifestation, apparition, terme de même racine que dhor.

(31) Le dos se dit dhahr (toujours la même racine) ; le dos représente « l’apparent » et le devant du corps, « le caché » [car le ventre se dit « batn »] – tout comme caché se dit « batin ». « Rejeter derrière son dos » revient concrètement à intérioriser, à se tourner vers le plus intérieur en soi – il ne s’agit nullement d’une fuite devant l’existence !

(32) Ce verbe signifie s’ouvrir, se donner totalement ; même racine que QBL, accepter, recevoir dont un anagramme est QLB, le cœur, de même valeur numérique que le mot « Islâm » (=132), d’où l’on aperçoit le sens de « l’ouverture totale du cœur » dont des Maîtres comme Ibn Arabi, l’Émir Abdelqader ou encore le cheikh al-Allawî, pour ne citer que ceux-là, ont témoigné.

(33) « Te met en mouvement ou t’immobilise », c'est-à-dire t’apporte la paix habitée (de la racine SKN, repos, immobilité et habiter, demeurer). Il est possible de voir là aussi un enseignement pour ceux qui cherchent « à faire silence », à méditer…

(34) Nous pourrons développer, dans une autre étude, les significations données ici aux symboles de la mer et de la terre ferme, dans la tradition islamique, si Dieu le veut.(35) C’est la salutation finale qui clôt traditionnellement un discours.


* Ce texte est paru dans le numéro 122 de la revue Vers la Tradition, décembre – février 2011.

 

[**] La traduction de « kamâl el-tahqîq fi maqâmât el-inzâl » par « Réalisation descendante » peut surprendre ici venant de la part de R. Ghairi...Wa Allâhu a’lam. 


 



وقال فكرك فيك يكفيك

« Et il a dit : ta méditation sur toi-même te médite »

ou encore : « Ta pensée de toi-même te pense », ce qui est le propre de la méditation.

Qui médite sur soi-même, médite sur son Seigneur, cela concerne l’Etre, al wujûd.





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*       *




RENÉ GUÉNON et l’actualité de la PENSÉ TRADITIONNELLE – Actes du collogue international de Cerisy-la-Salle : 13 - 15 juillet 1973 – sous la direction de René Alleau et Marina Scriabine, Editions Arché Milano 1980.




Sur les seize intervenants ayant participé à cette rencontre, nous retiendrons Nadjmoud-din Bammate, Jean Hani et Jean Baylot. Dans son discours inaugural, René Alleau rend justice à la critique guénonienne du monde moderne en profitant de l’occasion pour y joindre quelques réflexions personnelles, également critiques, mais nettement influencées par la pensée contemporaine : « L’homme est capable de prendre conscience de son inachèvement et, cet inachèvement constaté, de faire être par ses efforts ce qui, au-delà du constat n’est plus jamais limité par une opposition entre la réussite et l’échec, mais par les seules bornes des forces humaines par rapport à l’idéal entrevue. C’est ce que je nomme la nature dialectique du processus de l’initiation. Or rien ne s’éloigne davantage de ce processus que la fixation et la conservation de ses étapes en tant que valeurs qui n’auraient plus besoin d’être constamment ‟ re-créées” pour être, et qu’il suffirait, dés lors, de connaitre idéologiquement pour comprendre et pour juger. » En s’en tenant au seul plan théorique, on peut se demander si Alleau a bien compris la nature de la réalisation spirituelle ou même plus simplement s’il a lu les Apercus sur l’initiation. Donner des exemples de pensées en apparence concordantes peut prêter à confusion si l’on ne prend garde de bien situer le point de vue à partir duquel les choses sont ainsi formulées. Les organisateurs du colloque ont confié à Bammate le « Discours inaugural » ; nous ne voudrions pas ternir la politesse de ce dernier à l’égard de René Alleau qui le liait, disait-il, a « une chaine d’amitié et de transmission », ni minimiser « les liens qui, partant de René Guénon [l’] unissaient à lui », mais il reste que plusieurs déclarations d’Alleau dans les discutions faisant suite aux interventions vont démentir la qualification « au sens plein, au sens initiatique du mot », accordée à celui-ci pour « ouvrir ces travaux consacrés à la pensée traditionnelle et à René Guénon ». Cependant, la conclusion d’Alleau, dans son « Introduction », correspond par défaut à l’exigence requise de la part de toute personne ayant pris conscience de la chute de la civilisation occidentale ; ce qui permet au seuil de cette rencontre de tisser un premier lien unanime accordée à la critique guénonienne concernant le « Règne de la Quantité ».

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre l’intitulé « Guénon et la politique » que Jean Hani a choisi pour sa communication, il s’agit ici de l’« Art de gouverner » au sens noble et non des « élucubrations fumeuses » des politiciens modernes  auxquelles ce dernier « ne voulait se mêler ni de près ni de loin ». L’agitation parodique des partis politiques relève de la « critique impitoyable de notre monde actuel » et de sa mentalité, largement traité dans O&O, CDMM, et RQST. Mentionnant les considérations de Guénon avec l’actualité l’ayant amené à « utiliser certaines circonstances favorables ou entrer en contact avec telle ou telle individualité du monde politique » ne doit pas faire illusion sur « les relations de Guénon avec les représentants du Mouvement de l’Action Française ». Les individualités en question ont-elles vraiment été en contact avec Guénon ? Il est certain qu’on ne trouvera jamais aucune trace d’une relation factuelle de Guénon avec un courant politique quelconque. Le « nationalisme intégral » du courant maurassien, d’un point de vue traditionnel, ne pouvait qu’entrainer une rupture definitive avec ses adhérents (tel Daudet ou Bainville) qui s’est confirmée dans la remise à leur place des conceptions de Massis dans la CDMM. Hani mentionne « la condemnation en 1926, par le pape, de l’Action Française et la décision de celle-ci de ne pas se soumettre et de résister à l’autorité de l’Église », décision qui aurait été pour lui en 1929, « l’occasion d’écrire Autorité spirituelle et pouvoir temporel, qui reste son ouvrage capital en matière de doctrine politique et sociale ». Les principes directeurs de cet ouvrage étaient déjà présents dans l’IGDH ; il ne restait qu’à les appliquer aux péripéties de la royauté dans le monde chrétien. Ce sera le sujet de l’exposé de Hani, simple et fidèle aux principes de l’« Art royal » de gouverner.

La participation de Jean Baylot est instructive pour comprendre la première partie de l’activité initiatique de Guénon dans les différents milieux de la maçonnerie et des courants pseudo-ésotériques. Les discutions qui s’en suivent, contrairement à la « table ronde » succédant l’intervention de Hani, apportent de informations intéressantes. Cela tient au fait qu’à l’exception de Bammate, les animateurs et les participants de ce colloque sont des occidentaux engagés dans des voies spéculatives, maçonniques pour la plupart, ou dans des carrières littéraires et universitaires.

« L’homme et le monde dans le Corpus hermeticum » de Maurice de Gandillac, par l’érudition de son auteur, offre l’avantage de faciliter les recherche de ceux qui désireraient approfondir l’histoire des idées et des courants de la science hermétique en Europe. Gandillac semble connaitre les écrits de Guénon bien qu’il ne s’en réfère directement que pour dire (lors des discutions qui font suite à son discours) qu’il ne croit pas « que Guénon ait parlé des textes sur lesquels portait [son exposé] ». Et effectivement, Guénon mentionne directement les connaissances hermétique, divers courants hermétiques, plus rarement des écrits ou des auteurs. Les « remarques allusives » de Laurant à l’égard de Guénon qui ne se référait qu’à l’hermétisme chrétien induisent en erreur. C’est oublier La Grande Triade et tous les articles sur le symbolisme hermétique concernant la tradition islamique, et surtout, passer sous silence le fait pourtant clairement  reconnu que la transmission de l’Hermétisme à la civilisation chrétienne se fit par l’intermédiaire de la civilisation arabo-musulmane. Laurant n’a pas tenu compte du fait que l’Hermétisme en Occident a laissé des traces signées par des personnalités plus facilement identifiables qu’en terre d’Islâm où les individus s’effacent naturellement comme dans le cas des Ikhwân al-çafâ. Il est par ailleurs curieux de constater, qu’aujourd’hui encore, la connaissance qu’avait Guénon des textes arabes, et plus particulièrement de l’œuvre d’Ibn ‘Arabî, est largement sous-estimée.

La publication de ces Actes du colloque de Cerisy donne une aperçus de la réception de l’œuvre de Guénon au début des années soixante dix dans les milieux littéraires et universitaires. À cette occasion, les lecteurs de cette époque ont découvert les témoignages de quelques anciens correspondants de Guénon (Bammate, Tourniac, Vreede et Georgel) qui ont levé un premier voile sur les qualités d’une personne qui ne fut soucieuse que de vérités traditionnelles et de « conformité » spirituelle –. Peu de chose au fond ont changé depuis si ce n’est l’intérêt grandissant porté à cette œuvre par quelques personnalités du monde arabo-musulman dont l’influence s’exerce notamment dans les cercles du taçawwuf.

 



Les Cahiers de l’Homme-Esprit - n° 3, 1973.


Robert Amadou, le directeur de cette revue, prit pour titre de sa Présentation « Pour ou contre Guénon ? » et fit appel à J. P. Laurant pour l’organisation du sommaire de ce numéro qui parut la même année que le colloque de Cerisy dont nous venons de rendre compte. Il n’y a donc aucun doute sur le caractère hostile de cette association littéraire qui aurait pu aussi bien titrer « Pour ou contre la Tradition ? », ce qui aurait eu l’avantage d’être plus clair. On connait bien aujourd’hui les intentions de Laurant ; à l’époque, on découvrait celles d’Amadou qui se déclarait comme un adversaire acharné de Guénon. On comprend aisément la virulence de ses propos et la constance de ses attaques quand on sait qu’il s’obstina tout au long de sa carrière à créditer l’occultiste et les courants pseudo-ésotériques. Par contre, on peut se questionner sur la présence d’André Préau*. Concernant Daniel Giraud, l’explication est simple : il avait antérieurement rédigé son article qui dormait en réserve dans les tiroirs d’Amadou. Il découvrit avec surprise à la parution de ce Cahier qu’il avait servi de « bouche-trou ». Cela donne une idée suffisamment nette de cette publication pour nous dispenser d’en dire plus.


* Il est donc probable que son article « La disparition de l’esprit » ne fut pas rédigé spécialement pour cette revue puisqu’il s’agit là principalement d’une critique de « l’anti-intellectualisme du XXe siècle » : (extraits)

« En attendant, le matérialisme pratique dénoncé par M. René Huyghe est devenu plus fort que jamais ; et il ne cesse d’étendre son empire grâce à ces tout-puissants porte-parole de la mentalité collective que sont la presse et les ondes. Dans ces conditions il va pour ainsi dire de soi que, dans notre pensée comme dans notre action, seul le quantitatif va être pris en considération, ce quantitatif qui va, de la formule la plus abstraite des physiciens à la cote de la bourse et aux sondages d’opinions. Le résultat pratique est que seuls les corps et les intérêts matériels sont tenus pour importants. Ainsi la pensée est-elle abandonnée à ses nouvelles tendances, l’âme et l’intelligence sont laissées à l’abandon. Il n’est plus question de dépasser le cercle de la pensée scientifique et technique, ni aucun espoir d’y réussir. Or cette limitation entraine des conséquences qui vont loin. Des maux, autrefois acceptés avec un courage qui nous surprend, sont devenus intolérables. L’homme qui voit dans sa courte vie terrestre le tout de sa destinée, ne songe plus qu’à la rendre agréable, et toute inégalité à cet égard est ressentie comme une injustice. Sur ce point tout le monde est d’accord, car, ayant mangé du fruit de l’Arbre de la science, l’homme s’est constitué juge du bien et du mal. Le souci impérieux d’égaliser les conditions de vie n’a de sens que dans une perspective matérialiste, pour laquelle l’homme a réduit son corps et sa destinée à la vie terrestre. Il représente un trait caractéristique de l’âge moderne et met en lumière ses convictions implicites. Un Hindou, qui croit à la transmigration, ne jugerait pas du sort d’un homme suivant la façon plus ou moins agréable dont il se voit vivre. Il connait des inégalités beaucoup plus graves que celles impliquées dans l’ordre social. Son univers comporte des gouffres, des abîmes, il n’est pas rapetissé aux dimensions de la science humaine. Et si le souci de supprimer les injustices apparentes n’est pas antérieur au XVIIème siècle, si la justice humaine autrefois ne cherchait pas à se substituer à la Justice divine, si cette confiance dans l’harmonie finale des choses s’observe dans tous les temps et sur toute la terre, il a fallu une raison très grave pour justifier une attitude pour nous aussi extraordinaire ; et où cette raison peut-elle se trouver, sinon dans la persistance d’un horizon intellectuel très élargi, répondant aux illuminations sans cesse renouvelées des saints et des contemplatifs ? »

 

 

 

 

 

 

 

 







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