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dimanche 8 juillet 2018

RENE GUÉNON : LA « SCIENCE HISTORIQUE »



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La méthode historique et les falsifications de l’Histoire.

Il n’est pas indifférent de considérer le pouvoir de suggestion que possède l’Histoire officielle sur les mentalités, et il est évident que pour renforcer leurs emprises sur les démocraties occidentales, les acteurs des idéologies modernes ne cessent de s’appuyer sur les résultats de ses méthodes.
 Avec l’extrait ci-dessous d’un texte inédit de Guénon, on peut aisément comprendre la « fabrique de l’Histoire » et son mode opératoire comme le démontre ensuite clairement le même auteur qui précise comment on en vient à la falsifier dans la partie finale de sa Conclusion de L’Erreur spirite (reproduite à la fin de cet article) :

« Il n’y a de science que du général ; or l’histoire ne cherche qu’à établir des faits et des enchaînements de faits particuliers ou singuliers ; elle ne peut donc pas être une science à proprement parler… Le but de l’historien est de connaître les faits exactement tels qu’ils se sont passés et dans l’ordre où ils ont eu lieu ; le moyen pour y parvenir, c’est de vérifier les témoignages que l’on possède sur les faits dont il s’agit ; la méthode historique est donc avant tout la critique du témoignage… On voit combien les chances d’erreur sont grandes ici… Ce n’est pas que l’histoire ne soit susceptible en soi de certitude ; mais les faits sur lesquels elle s’appuie renferment une trop grande part de contingence… [L’histoire présente] les imperfections qui sont inhérentes à toutes les sciences de faits, et les sciences qui se basent sur l’histoire sont même les moins certaines de toutes les sciences de faits. »

Les orientations et les intentions de l’historien moderne influencent sa sélection des faits et l’organisation de son travail ; les « enchaînements des faits particuliers » s’effectuant pour lui en dehors de tout principe spirituel (ou métaphysique) produisent des résultats condamnés à être perpétuellement « révisés » par de nouveaux points de vue venant remplacer les précédents, les uns comme les autres étant soumis aux fluctuations anarchiques qui traversent régulièrement le climat idéologique des sociétés occidentales.


La méthode historique traditionnelle.


Maintenant on peut facilement opposer à la méthodologie incertaine de ces historiens la stabilité des pratiques traditionnelles basée sur la « critique du témoignage » telle qu’elle fut utilisée par exemple au début de l’Islam. Ainsi, l’imam Malik, al-Shâfi‘î, Ibn Hanbal, al-Bukhârî, Muslîm, al-Tirmidhî ont eu recours à cette méthode pour organiser les recueils des paroles et consigner les faits du Prophète Mohammad rapportés par ses Compagnons puis transmis oralement de générations en génération. On procéda ainsi à un regroupement et un recoupement de toutes ces données sous l’égide de ‘Uléma comme Ibn Kathîr, Ibn Hajar, Ibn Salâh, al-Dhahabî, al-Suyûti. Ce travail critique qui perdura sans discontinuer jusqu’au 9è siècle de l’Hégire ne se basait pas exclusivement sur des témoignages obtenus à partir de simples faits empiriques dans une période quelconque comme c’est le cas pour les constructions de l’histoire ordinaire, mais selon la rigueur des moyens dont les principes ont toujours été appliqués dans toutes les traditions ; en l’occurrence, pour ce qui concerne l’Islam, les hadîth furent classés en deux catégories : l’acceptable (maqbûl) et l’inacceptable (mardûd). Dans la classe des hadîth acceptables, les juristes ont retenu en premier lieu le hadîth sain ou authentique (sahîh) puis le hadîth satisfaisant (hasan) et enfin, accompagné d’une certaine réserve, le hadîth faible ou “peu fiable” (da‘îf). La grande différence entre cette méthode traditionnelle et celles utilisées par l’histoire moderne repose sur la « reconnaissance » d’un hadith validé selon deux critères essentiels : sa conformité spirituelle à l’égard du texte sacré coranique et la fiabilité intellectuelle de son transmetteur. Cette méthode critique repose en outre sur la recherche de la science (traditionnelle) qui est une « obligation » pour tous les musulmans*.
La discipline scientifique concernant l’Histoire n’est évidemment pas la seule à devoir être remise en cause. D’un point de vue traditionnel, Il en va de même de toutes les « sciences humaines » qui ne sont, métaphysiquement, que des « savoirs ignorants »** n’apportant que complications et multiplications de problèmes insolubles.


Al-Ghazâlî, (450-505 H.), a clairement situé la raison et défini par là-même les limites de son usage :
« Les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules ; il y en a d’autres auxquelles notre entendement est absolument incapable de parvenir ; force nous est de les accepter, quoique nous puissions les déduire, à l’aide de la logique, de principes connus. Il n’y a rien de déraisonnable dans une supposition qu’au dessus de la sphère de la raison il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine ; si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité *** ».

De la sorte, le ‘aql (mental, raison, ou intellect au sens restreint) mis à la place qu’il doit occuper normalement devient légitime et adéquate à son objet,  pour établir les lois et les méthodes traditionnelles de la science. Il importe de retenir la part de certitude relative, mais fiable, acquise pour l’homme au moyen du ‘aql et de l’application de la logique dans la mesure où ces activités restent soumises à « la sphère de la manifestation divine ».

* Dans une du’a, le Prophète Mohammad (‘a s) prie Allâh : « Je cherche refuge auprès de Toi contre une science qui ne soit pas utile ».
** « Maintenant, dissociant les deux tendances principales de la mentalité moderne pour mieux les examiner (…), nous pouvons nous demander ceci : qu’est exactement cette “science” dont l’Occident est si infatué ? Un Hindou, résumant avec une extrême concision ce qu’en pensent tous les Orientaux qui ont eu l’occasion de la connaître, l’a caractérisée très justement par ces mots : “La science occidentale est un savoir ignorant”. » (Orient et Occident, ch. II ; Éd.Traditionnelles. 1924)
*** Cité par Gustave le Bon, La Civilisation des Arabes (Livre V et VI, p. 43).











Extrait de la Conclusion de L’ERREUR SPIRITE :


« (...) l’histoire du spiritisme, à nos yeux, ne constitue qu’un épisode de la formidable déviation mentale qui caractérise l’Occident moderne ; il conviendrait donc, pour la comprendre entièrement, de la replacer dans cet ensemble dont elle fait partie ; mais il est évident qu’il faudrait pour cela remonter beaucoup plus loin, afin de saisir les origines et les causes de cette déviation, puis d’en suivre le cours avec ses péripéties multiples. C’est là un travail immense, qui n’a jamais été fait en aucune de ses parties ; l’histoire, telle qu’elle est enseignée officiellement, s’en tient aux événements extérieurs, qui ne sont que des effets de quelque chose de plus profond, et qu’elle expose d’ailleurs d’une façon tendancieuse, où se retrouve nettement l’influence de tous les préjugés modernes. Il y a même plus que cela : il y a un véritable accaparement des études historiques au profit de certains intérêts de parti, à la fois politiques et religieux ; nous voudrions que quelqu’un de particulièrement compétent ait le courage de dénoncer notamment, avec preuves à l’appui, les manœuvres par lesquelles les historiens protestants ont réussi à s’assurer un monopole de fait [*], et sont parvenus à imposer, comme une sorte de suggestion, leur manière de voir et leurs conclusions jusque dans les milieux catholiques eux-mêmes ; ce serait une besogne fort instructive, et qui rendrait des services considérables. Cette falsification de l’histoire semble bien avoir été accomplie suivant un plan déterminé ; mais, s’il en est ainsi, comme elle a essentiellement pour but de faire passer pour un “progrès”, devant l’opinion publique, la déviation dont nous avons parlé, tout paraît indiquer que celle-ci doit être elle-même comme l’œuvre d’une volonté directrice. Nous ne voulons pas, pour le moment du moins, être plus affirmatif là-dessus ; il ne pourrait s’agir, en tout cas, que d’une volonté collective, car il y a là quelque chose qui dépasse manifestement le champ d’action des individus considérés chacun à part ; et encore cette façon de parler d’une volonté collective n’est peut-être qu’une représentation plus ou moins défectueuse. Quoi qu’il en soit, si l’on ne croit pas au hasard, on est bien forcé d’admettre l’existence de quelque chose qui soit l’équivalent d’un plan établi d’une manière quelconque, mais qui n’a d’ailleurs pas besoin, évidemment, d’avoir jamais été formulé dans aucun document : la crainte de certaines découvertes de cet ordre ne serait-elle pas une des raisons qui ont fait de la superstition du document écrit la base exclusive de la “méthode historique” ? Partant de là, tout l’essentiel échappe nécessairement aux investigations, et, à ceux qui veulent aller plus loin, on a vite fait d’objecter que ce n’est plus “scientifique”, ce qui dispense de toute autre discussion ; il n’y a rien de tel que l’abus de l’érudition pour borner étroitement l’“horizon intellectuel” d’un homme et l’empêcher de voir clair en certaines choses ; cela ne permet-il pas de comprendre pourquoi les méthodes qui font de l’érudition une fin en elle-même sont rigoureusement imposées par les autorités universitaires ? Mais revenons à la question que nous envisagions : un plan étant admis, sous n’importe quelle forme, il faudrait voir comment chaque élément peut concourir à sa réalisation, et comment telles ou telles individualités ont pu, à cet effet, servir d’instruments conscients ou inconscients ; qu’on se souvienne ici que nous avons déclaré, à propos des origines du spiritisme, qu’il nous est impossible de croire à la production spontanée de mouvements de quelque importance. En réalité, les choses sont encore plus complexes que nous ne venons de l’indiquer : au lieu d’une volonté unique, il faudrait envisager plusieurs volontés diverses, ainsi que leurs résultantes ; il y aurait même là toute une “dynamique” spéciale dont les lois seraient bien curieuses à établir. Ce que nous en disons n’est que pour montrer combien la vérité est loin d’être généralement connue ou même simplement soupçonnée, en ce domaine comme en beaucoup d’autres ; en somme, presque toute l’histoire serait à refaire sur des bases entièrement différentes, mais, malheureusement, trop d’intérêts sont en jeu pour que ceux qui voudront le tenter n’aient pas à vaincre de redoutables résistances. Cela ne saurait être notre tâche, car ce domaine n’est pas proprement le nôtre ; nous ne pouvons, en ce qui nous concerne, donner à cet égard que des indications et des aperçus, et d’ailleurs une telle œuvre ne pourrait guère être que collective. En tout cas, il y a là tout un ordre de recherches qui, à notre avis, est autrement intéressant et profitable que l’expérimentation psychique ; cela demande évidemment des aptitudes que tout le monde n’a pas, mais pourtant nous voulons croire qu’il en est au moins quelques-uns qui les possèdent, et qui pourraient avantageusement tourner leur activité de ce côté. Le jour où un résultat appréciable serait obtenu en ce sens, bien des suggestions seraient par là même rendues désormais impossibles ; peut-être est-ce là un des moyens qui pourront contribuer à ramener, dans un temps plus ou moins éloigné, la mentalité occidentale aux voies normales dont elle s’est si fort écartée depuis plusieurs siècles. »
 (Éd. Traditionnelles, 1984, p. 403 – première édition : 1923 –) 

[* Depuis la dernière guerre mondiale on peut ajouter les historiens imprégnés de l’idéologie anti-traditionnelle et anti-orientale du nationalisme sioniste.]





Rien n’a changé aujourd’hui à l’égard de ce jugement critique, si ce n’est que, pour ceux qui ont gardé le sens des proportions et la faculté intellectuelle de se soustraire à l’extraordinaire propagande « démocratiste », la situation du monde occidental en est arrivée à un point de non retour « aux voies normales dont elle s’est si fort écartée depuis plusieurs siècles ».















NB : Des remarques sourcilleuses se sont manifestées suite à la première mise en ligne, en janvier 2015 (remplacée par celle-ci), de l’extrait inédit de Guénon sur la « Science historique » au prétexte d’une absence de référence sérieuse. Cet extrait figure -tel que- à la page 98 du Recueil annuel 2016 des Cahiers de l’Unité (Mirroir des textes – Études critiques – à propos de l’ouvrage Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof schuon de Patrick Ringgenberg), mais sans plus de précisions. Les esprits chagrins devront se contenter de la probité intellectuelle de P. Brecq qui nous avait aimablement communiqué cet inédit.










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