LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار

lundi 8 janvier 2018

Y. B. ÉTUDES GUÉNONIENNES










« La figure de l’Archéomètre » est le dernier article de YB que nous mettons en ligne (hormis la suite à venir des « Aperçus sur le “Retournement” ») ; il se distingue de tous ses autres écrits par une signature manuscrite, que nous avons reproduite telle qu’elle figure sur l’original, ainsi que par la mention « Études guénoniennes » apparaissant sur la première page du tapuscrit. Il nous a semblé opportun de garder ce titre générique pour tous les textes de cet auteur qui seront enregistrés sous PDF (bientôt disponibles à l’adresse-mail indiquée dans le message « LA FIN DES TEMPS MODERNES » – PRÉSENTATION 2017 / 2018 – (posté le 14/07/2017).


M.R.



















LA FIGURE DE L’ARCHÉOMÈTRE

I





S’il fallait schématiser l’héritage de l’œuvre de René Guénon, on pourrait dire que celui-ci est représenté par la figure de l’archéomètre qui a été transmis à Saint-Yves D’Alveydre par un initié se réclamant de la tradition hindoue, et qui venait d’une région où l’élite occidentale de la Rose-Croix s’est retirée après les traités de Westphalie (1). On sait que D’Alveydre a plagié Fabre d’Olivet (2), et lorsque Guénon évoque des « indices certains d’un mouvement qui demeure encore imprécis, mais qui peut et doit même normalement aboutir à la reconstitution d’une élite occidentale » (3), il semble faire allusion au courant intellectuel qui passe par Leibnitz, Fabre d’Olivet et Stanislas de Guaïta (4). On connait surtout les études que Guénon a consacrées aux deux premiers auteurs, et on peut même considérer la Psychologie attribuée à ce dernier comme un commentaire « du schéma donné par Fabre d’Olivet » dans L’histoire philosophique du genre humain, et sur lequel notre Maître a attiré l’attention à la fin du chapitre XXI de La Grande Triade. Pour ce qui est de Guaïta, « tout ce qu’il a écrit témoigne d’une “tenue” qui n’admet aucune comparaison avec d’autre productions de la même école occultiste », et son «  point de vue est (…) comme celui de Fabre d’Olivet lui-même, essentiellement cosmologique, et l’on peut dire aussi métaphysique, dans une certaine mesure, car la cosmologie, envisagée traditionnellement ne saurait jamais être séparée des principes métaphysiques, dont elle constitue même une des applications les plus directes » (5). On trouve chez cet « occultiste sérieux » des données sur la science de l’analogie, ou des expressions comme « L’être est l’Être » (Eheieh asher Eheieh) (6) ou encore « réintégration active » et « réintégration passive », dont la distinction est fondamentale d’un point de vue initiatique, et que l’on retrouve aussi dans les écrits de Guénon. Du reste, ce dernier commence sa carrière publique par un sujet, Le Démiurge, qui est très proche de celui par lequel S. de Gaïta termina la sienne : nous pensons à son livre posthume, Le Problème du Mal dans lequel, par ailleurs, on trouve une représentation du « triangle de l’androgyne » qui fit l’objet d’une correspondance entre Guénon et Vâlsan, et qui est tirée de L’Amphithéâtre de l’Eternelle Sapience d’Heinrich Khunrath, dont Gaïta avait déjà publié quelques planches dans Au Seuil du Mystère, avant que le traité ne soit traduit par Grillot de Givry (7).
En outre, des ouvrages comme L’Erreur Spirite et Le Théosophisme paraissent s’inscrire dans le programme de La Rose-Croix kabbalistique, fondé par Gaïta, qui, en dépit de son caractère « fantaisiste », se présentait comme un « Souverain tribunal » dont Guénon a sans doute recueilli les archives par l’intermédiaire de F. Ch. Barlet. Enfin, dans son compte rendu de la réédition de Mission des Souverains de Saint-Yves D’Alveydre, Guénon cautionne le contenu de deux articles parus dans le Voile d’Isis en juillet 35 et mars 36, dont quelques informations ont servi de base à l’introduction anonyme qui provient certainement de la plume de Jean Reyor. Le premier, disponible, est celui de Jean Reyor lui-même : Saint-Yves D’Alveydre et l’Archéomètre (in Études et Recherches… p. 275). Le second, anonyme, qui fut suscité par le contenu du premier, est intitulé À propos de Saint-Yves D’Alveydre et a fait l’objet d’une réédition dans un ouvrage occultiste de R. L. Mary paru en 1993 : La Rose-Croix et le Rosicrusianisme (p. 117 à 121) où quelques lignes manquantes en modifient un peu le sens, et occultent systématiquement toute référence à Guénon, J. Reyor et A. Préau. Cette « très curieuse lettre anonyme », pour reprendre l’expression de l’auteur anonyme de l’introduction de cette réédition de la Mission, signale le rôle de la H.B. of L., à laquelle, on le sait, Guaïta, Barlet et Guénon étaient rattachés, comme l’auteur anonyme de l’article ; et il est plus que probable que cette Fraternité hermétique ait également servit de « support » initiatique à la manifestation de l’Ordre du Temple Rénové, dont les Supérieurs Inconnus représentait le « Cercle intérieur » de la Hermétic Brotherhood of Luxor. Quoi qu’il en soit, on peut trouver dans le courant évoqué plus haut, l’élaboration d’une pensée qui suscitera la figure de l’archéomètre et son commentaire guénonien, puis une rupture s’opéra, marquée par la personnalité d’Oswald Wirth, secrétaire de Gaïta, qui a sans doute été confondu par la double appartenance aux membres de l’O.T.R. à Memphis-Misraïm.
Pour le XXè siècle, on pourrait inclure dans ce courant les travaux de Luc Benoist, Denys Roman et Jean Borella qui représentent l’effort de réaction occidental le plus positif. Afin d’amoindrir l’importance de l’archéomètre, on a voulu le comparer au prognomètre de Wronski, à commencer par Victor-Emile Michelet ; mais en dehors du symbolisme astrologique, qui n’a rien d’exceptionnel en soi, tout distingue la première figure de la « machine » fabriquée par le scientifique polonais. En revanche, on peut considérer que le symbole de l’archéomètre est l’expression la plus achevée des différents schémas et figures qui circulaient à l’époque de la Renaissance parmi les kabbalistes chrétiens et les rosicruciens qui étaient à la recherche d’une clé dont l’application serait universelle (8).
Maintenant, après ces brefs préliminaires historiques, on peut considérer la figure de l’archéomètre comme composée de deux « sceaux de Salomon » qui symbolisent l’analogie inverse du Ciel et de la Terre, mais aussi les « deux voies du monde manifesté », parcouru par le kshatrya, que sont « la voie des hommes » ou pitri-yana et la « voie des dieux » ou dêva-yana ; ou encore la « croix horizontale » et la « croix verticale », le symbolisme des points cardinaux, des orientations et des circumambulations « polaires » et « solaires », et le symbolisme hermétique de la « science des lettres » hébraïques et arabes, des signes astrologiques, des éléments et des couleurs ; si bien que toute l’œuvre proprement symbolique de René Guénon peut être considérée comme un immense commentaire de l’archéomètre qui, rappelons-le, signifie la « mesure du Principe ».
Nous pourrions encore dire que cette figure symbolise « l’unité de l’existence » (Wahdat al-Wujûd), qui semble inintelligible pour les traducteurs de l’œuvre d’Ibn Arabî, parce que, le « Grand Maître » de l’ésotérisme musulman n’a jamais fait usage de cette expression et qu’il est dés lors impossible d’en recomposer la doctrine à l’aide d’un « index ». Du reste, il est aussi absurde d’envisager une « réalité supra-ontologique » de la notion de Wujûd (Existence), qu’une transposition métaphysique de la notion de Khalq (Création), car il n’y a pas lieu d’envisager ces conceptions en dehors du monde manifesté : « faire ainsi abstraction du Non-Être, c’est même proprement exclure tout ce qui est le plus vraiment et le plus purement métaphysique » (9), car « métaphysiquement, la manifestation ne peut être envisagée que dans sa dépendance à l’égard du Principe Suprême, et à titre de simple “support” pour s’élever à la Connaissance transcendante, ou encore, si l’on prend les choses en sens inverse, à titre d’application de la Vérité principielle ; dans tous les cas, il ne faut voir, dans ce qui s’y rapporte, rien de plus qu’une sorte d’“illustration” destinée à rendre plus aisée la compréhension du “non-manifesté”, objet essentiel de la métaphysique, et à permettre ainsi (…) d’approcher de la Connaissance par excellence » (10). Ceci étant, ce n’est pas parce que la possibilité universelle contient le Non-Être et l’Être qu’il faut être tenté de faire une sorte de dualisme entre ces deux conceptions : en tant que principe de la manifestation, l’Être est non-manifesté car c’est au sein de ce dernier que réside la synthèse de la manifestation, comme c’est dans le « non-agir » que réside la plénitude de l’activité, puisque d’un point de vue principiel, c’est le non-être qui contient l’être, et non l’inverse. Il nous faut d’autant plus insister sur ce point que les autorités traditionnelles des formes religieuses accordent de l’importance à la manifestation, à l’immanence et à l’action puisqu’elles s’adressent principalement au type kshatrya, mais cela ne doit pas nous empêcher de reconnaître leur subordination au non-manifesté, à la transcendance et à la contemplation.

Afin de mieux comprendre la notion d’ « unicité de l’existence », on peut considérer le Nom divin Al-Ahad (l’Un), comme désignant l’Être en tant qu’il ne se manifeste pas, et qui est « intermédiaire » entre le Non-être (al ’adam al mutlaq) et l’Être pur (al Wujûd al mutlaq), non encore distingué en « essence » et « substance ». Ainsi, l’Unité (al ahad) est, avec l’Être (al wujûd), le principe de la manifestation, tandis que l’Unicité (wahdat [ou wahdah]) désigne ce qui enveloppe cette dernière. Dès lors, la manifestation universelle peut être représentée suivant deux points de vue avec, d’une part, l’aspect « statique » de ce principe qui est la manifestation (wujûd) proprement dite et qui est symbolisée dans notre figure par les deux voies du monde manifesté et, d’autre part, son aspect « dynamique », c’est-à-dire l’Existence universelle (Wujûd) : « En parlant ici d’aspect “dynamique”, nous pensons naturellement (…) à l’action de la double force cosmique [c’est la mashî’a qui métaphysiquement, s’identifie à la Possibilité universelle, dans la terminologie akbarienne], et plus spécialement dans son rapport avec les phases inverses et complémentaires de toute manifestation, phases qui sont dues, suivant la tradition extrême-orientale, à la prédominance alternante du yin et du yang : “évolution” ou développement, déroulement, et “involution” ou enveloppement, enroulement, ou encore “catabase” ou marche descendante et “anabase” ou marche ascendante, sortie dans le manifesté et rentrée dans le non-manifesté. La double “spiration” (et l’on remarquera la parenté très significative qui existe entre la désignation même de la spirale et celle du spiritus ou “souffle”) (…), c’est l’“expir” [an nafas ar Rahmân, en arabe] et l’“aspir” universels, par lesquels sont produites, suivant le langage taoïste, les “condensations” et les “dissipations” résultant de l’action alternée des deux principes yin et yang, ou, suivant la terminologie hermétique, les “coagulations” et les “solutions” : pour les êtres individuels, ce sont les naissances et les morts, ce qu’Aristote appelle genesis et phthora, “génération” et “corruption” ; pour les mondes, c’est ce que la tradition hindoue désigne comme les jours et les nuits de Brahmâ, comme le Kalpa et le Pralaya ; et, à tous les degrés, dans l’ordre “macrocosmique” comme dans l’ordre “microcosmique”, des phases correspondantes se retrouvent dans tout cycle d’existence, car elles sont l’expression même de la loi qui régit tout l’ensemble de la manifestation universelle » (11). On peut encore ajouter que « Hermès est représenté comme le messager des Dieux et comme leur interprètes (herméneutès), rôle qui est bien celui d’un intermédiaire entre les mondes céleste et terrestre, et qu’il a entre la fonction de “psychopompe”, qui, dans un ordre inférieur, se rapporte manifestement aussi au domaine des possibilités subtiles ». (En note :) « Ces deux fonctions de messager des Dieux et de “psychopompe” pourraient,  astrologiquement, être rapporté respectivement à un aspect diurne et à un aspect nocturne [aspects que l’on retrouve dans les deux voies du monde manifesté] ; on peut aussi, d’autre part, y retrouver la correspondance des deux courants descendant et ascendant que symbolisent les deux serpents du caducée » (12).
Nous n’avons pas présentement l’intention de rentrer dans l’application du symbolisme contenu dans l’archéomètre, et nous nous contenterons, dans un premier temps, d’exposer quelques généralités. Du reste, ces applications concernent, au premier chef, « les mystères de la lettre nûn », comme le suggère Guénon lui-même par indication subtile (ishâra), en signalant dans cet article que « suivant certaines correspondances, le nûn est la lettre planétaire du soleil » (13), si bien que nous aurions pu intituler notre travail « introduction au mystère de la lettre nûn ». Mais ce concept a été, comme celui de Centre suprême dont il est connexe, tellement galvaudé que nous préférons nous en abstenir pour le moment.
Récemment, M. Borella écrivait* (V.L.T. n° 78 p. 71) : « Guénon se demande comment expliquer l’absence (à ses yeux regrettable) de langué sacrée dans le christianisme ; la réponse est pourtant simple : dans le christianisme, la parole de Dieu se fait homme (Jésus-Christ) et non livre (le Coran). Que Guénon n’ait pas “vu” cela (avec toutes ses implications) en dit long sur son incompréhension globale du christianisme (…) ».  Ce que Guénon dit, c’est ceci : « Il est évident que si l’hébreu peut jouer ce rôle [de langué sacrée] en Occident, c’est en relation de la filiation directe qui existe entre les traditions judaïque et chrétienne et de l’incorporation des Ecritures hébraïque aux Livres sacrés du christianisme lui-même… » (14), et comme, par ailleurs, à propos du « côté ésotérique » de la Maçonnerie, il souligne « la présence de nombreux éléments hébraïques dans son symbolisme » (15), nous ne voyons pas comment on peut parler d’« absence… de langue sacrée » ! Quant à l’espèce de dichotomie schuonnienne entre le Verbe fait Homme et le Verbe fait Livre, si Guénon ne l’a pas « vue », c’est parce qu’elle est complètement artificielle : « Ce qui est particulièrement à remarquer ici, c’est que la “Révélation” [coranique] est reçue, non pas dans le mental, mais dans le corps de l’être qui est missionné pour exprimer le Principe : Et Verbum caro factum est, dit l’Evangile (caro et non mens), et c’est là, très exactement, une autre expression, sous la forme propre à la tradition chrétienne, de ce que représente laylatul-qadr dans la tradition islamique » (16). En d’autres termes, c’est en raison de la présence de la langue sacrée dans le Coran que le « Verbe se fait chair » pour tout musulman qui le récite rituellement, et nul ne peut prétendre qu’une telle possibilité soit envisageable par la lecture des Evangiles. Or, à cet égard, M Borella a jadis rapporté une tradition chrétienne qu’il a « opportunément » oublié ici : « “ L’Evangile selon les hébreux, dit saint Jérôme, fut écrit en langue chaldéenne et même syrienne (araméenne) mais en caractères hébraïques, et il est en usage jusqu’à ce jour chez les Nazaréens ; certains pensent qu’il est des apôtres, mais la plupart présument qu’il est de Matthieu”. Il parut même si important à saint Jérôme, poursuit Borella,  qu’il en fit une traduction en grec et en latin. Voici d’ailleurs ce qu’on dit aujourd’hui de cet Evangile : “Dans les communautés judéo-chrétiennes orthodoxes, circulait un évangile qui était pour les fidèles de ces Eglises, l’Evangile tout court, car on ne connaissait que celui-là. Les personnes étrangères à ces communautés l’appelaient l’Evangile selon les Hébreux, puisqu’il était en usage parmi les chrétiens parlant hébreu (ou plutôt plus exactement l’araméen)” » (17). Cette tradition est loin d’être insignifiante, d’un point de vue islamique, non seulement parce que le Nouveau Testament est désigné sous le terme générique d’Évangile (al-Injîl) dans le Coran (18), mais aussi parce que, suivant une tradition arabe rapportée par Ibn ‘Abbas, les Compagnons de la Caverne possédaient un livre contenu dans un coffre en or qui était en hébreu (19), ce qui semble bien aller dans le sens d’un usage rituel de la langue hébraïque et rend écho, en quelque sorte, à la tradition chrétienne rapportée par Borella. En réalité, cette polémique montre surtout que les chrétiens sous-estiment l’usage de la langue sacrée dans l’ « alchimie humaine », laissant par ailleurs, le champ libre aux occultistes qui en font un usage magique ; et comment pourrait-il en être autrement dés lors qu’ils parlent manifestement de choses qu’ils ne connaissent pas ? Afin de palier à cette insuffisance, certains d’entre eux voudraient insister sur l’importance de la « théorie du geste » à laquelle Guénon, après Fabre d’Olivet, a fait quelques allusions. Seulement, nous craignons fort que les lettres d’un alphabet sacré sont des signes ou des gestes fixés, et que, de quelque manière qu’on aborde cette question, elle procède entièrement de la « Langue des Oiseaux ». Du reste, « Il est au moins curieux de remarquer que le symbolisme maçonnique lui-même, dans lequel la “Parole perdue” et sa recherche jouent d’ailleurs un rôle important, caractérise les degrés initiatiques par des expressions manifestement empruntées à la “science des lettres” : épeler, lire, écrire. Le “Maître”, qui a parmi ses attributs la “planche à tracer”, s’il était vraiment ce qu’il doit être, serait capable, non seulement de lire, mais aussi d’écrire au “Livre de Vie”, c’est-à-dire de coopérer consciemment à la réalisation du plan du “Grand Architecte de l’Univers” ; on peut juger par là de la distance qui sépare la possession nominale de ce grade de sa possession effective ! » (20).
Ceci étant, il ne faudrait pas se laisser impressionner par les allusions du Sphinx, dans la France Antimaçonnique, sur l’importance de l’élément judaïque dans le « Pouvoir central » occulte, car Guénon a nuancé son propos en signalant que l’importance de l’apport hébraïque « est sans rapport avec la question des influences qui, en fait peuvent s’exercer à notre époque dans la Maçonnerie aussi bien qu’ailleurs… » (21). N’en déplaise à ceux qui s’imaginent que la maîtrise spirituelle est une sorte de conviction dialectique invariable, mais des expressions comme « déviation de la Religion » ou « vengeance des Templiers », sans parler de « pouvoir occulte », deviendront, par la suite, « adaptation traditionnelle », « vengeance d’Abel sur Caïn » et « contre initiation ». Du reste, comment concevoir que Guénon pénétrant dans les milieux occultistes au sortir de l’adolescence ait pu écrire, bien des années plus tard, à propos de la susdite Mission des Souverains : « (…) nous devons avouer que, le relisant nous-mêmes ainsi après une quarantaine d’années, nous en avons éprouvé quelque déception, en dépit des vues intéressantes qu’il contient incontestablement » (22). À vrai dire les choses sont beaucoup plus complexes que ne l’estiment certaines personnes, et bien qu’il y aurait tout un travail à faire sur cette question, nous nous contenterons de donner un exemple de ses « contradictions » : En 1913, Guénon écrivait à propos de Swedenborg qu’« il a décrit symboliquement des “hiérarchies spirituelles” dont tous les échelons pourraient fort bien être occupés par des initiés vivants, d’une façon analogue à ce que nous trouvons, en particulier, dans l’ésotérisme musulman » (23), ce qui ne l’empêchera pas de se « rectifier » en 1940, lorsque rendant compte de La Nouvelle Jérusalem et sa doctrine céleste, il précisera : « Nous ne contestons pas, du reste, que celui-ci [Swedenborg] ait pu pénétrer réellement dans un certain monde d’où il tira ses “révélations” ; mais ce monde, qu’il prit de bonne foi pour le “monde spirituel”, en était assurément fort éloigné, et ce n’était, en fait, qu’un domaine psychique encore bien proche du monde terrestre, avec toutes les illusions qu’un tel domaine comporte toujours inévitablement » (24). Nous voici loin, effectivement, de toute idée de «  hiérarchie spirituelle » ! Cet exemple peut illustrer la précaution qu’il est nécessaire d’observer dans l’utilisation des écrits de jeunesse de Guénon, dont certains font actuellement l’objet d’une réédition et qui peuvent constituer, sous des apparences fallacieuses qui ne l’aurait guère enchanté, une « attaque » plus ou moins consciente contre son œuvre de maturité faite par des personnages sans envergure. Quant à l’« importance de l’élément judaïque », il s’agit plutôt d’une question de « mentalité » qui domine le monde moderne dans son ensemble faisant partie, en quelque sorte, de l’apurva de l’Occident et par laquelle, l’élection dont les Juif ont bénéficié se perpétue illégitimement : « pourquoi les principaux représentants des tendances nouvelles, comme Einstein en physique, Bergson en philosophie, Freud en psychologie, et bien d’autres encore de moindre importance, sont-ils à peu près tous d’origine juive, sinon parce qu’il y a là quelque chose qui correspond exactement au côté “maléfique” et dissolvant du nomadisme dévié, lequel prédomine inévitablement chez les Juifs détachés de leur tradition ? » (25). Dans cette note, on peut trouver tous les éléments constitutifs de la « contre-tradition » qui doit s’instaurer, si on considère que Einstein représente le dogme (la science), même si ce n’est pas lui qui a découvert la « loi de la relativité », Bergson le « culte » (le vitalisme, car l’intuitionnisme bergsonien est une forme de vitalisme transposé), et Freud la « morale » (la psychologie des profondeurs). Ors, s’il est vrai que cette « contre-tradition » est « entretenue » par les occultistes, son influence ne s’arrête évidemment pas là, et ce qui est vraiment extraordinaire, c’est que ceux qui la prônent, quelque soit leur tendance, insistent toujours pour lui attribuer une origine « chrétienne », alors qu’en réalité elle en a ébranlé les fondements.
Ceci dit, les variantes que l’on peut trouver chez Guénon ne concernent pas vraiment la doctrine, mais des considérations relevant du domaine de l’érudition, voire des circonstances ; et c’est à cela, bien évidemment, que nous voulions en venir : peut-on encore affirmer aujourd’hui, de bonne foi, que la langue hébraïque est la seule langue sacrée de l’Occident, si l’on prend en considération l’implantation d’organisations traditionnelles musulmanes en Europe, en Amérique du nord et en Amérique du sud ? Nous ne le pensons pas, et il nous paraît envisageable de dire à cet égard ce que Guénon écrivait le 9 février 1947, à Whitall N. Perry, au sujet d’une autre de ses déclarations, d’ailleurs connexe à celle-ci (« Jamais aucune organisation orientale n’établira de “ branche ” en Occident ») : « Je dirais que ce que j’ai écrit dans Orient et Occident était réellement de nature tout à fait “théorique” et à cette époque il ne pouvait en être autrement, car il était presque impossible de prévoir les possibilités réelles qui s’ouvriraient par la suite » (26). La question est posée : langue sacrée occidentale hébraïque ou arabe ? Nous nous garderons bien de trancher. En effet, Guénon a transmis suffisamment d’éléments témoignant qu’il envisageait les deux possibilités, les racines des langues hébraïque et arabe pouvant généralement s’éclairer l’une par l’autre, et bien que la Kabbale est plus volontiers tournée vers les « dualités cosmiques », elle présente de grandes affinités avec l’ésotérisme musulman. Enfin, leur origine commune étant atlantéenne, raison pour laquelle nous n’avons pas évoqué l’implantation d’organisation initiatique orientale autre que musulmane, la difficulté d’un choix apparaît dès lors comme assez secondaire.

Du reste, par leur forme respectivement carrée et arrondie, on peut considérer les deux langues hébraïque et arabe comme se rapportant aux domaines terrestre et céleste, l’une par rapport à l’autre. L’exemple du « triangle de l’androgyne » est d’ailleurs très explicite à cet égard si on considère que la conjonction arabe wa (et), qui relie l’ensemble « Adam-Ève », donne la même valeur numérique (66) que le Nom du Principe suprême Allâh et lui confère une dimension métaphysique qu’il serait difficile de trouver dans le même « ensemble » avec les lettres hébraïques.


(À suivre)








NOTES



 (1) Sur ces traités, on pourra lire Histoire des deux peuples (continuée jusqu’à Hitler) de Jacques Bainville. En dépit de la perspective nationaliste de l’auteur, cette histoire raconte brièvement les rapports entre l’Allemagne et la France, en tant que Pouvoir temporel et Fille ainée de l’Église catholique, développant certains faits historiques abordés par Guénon dans Autorité spirituelle et Pouvoir temporel.
(2) Compte Rendus p. 106 à 108.
(3) La crise du monde moderne p. 131.
(4) Compte Rendus p. 110 à 113.
(5) Ibid. p. 111.
(6) Exode III, 14
(7) Sans pouvoir nous étendre sur cette question qui ne nous intéresse que très indirectement, signalons que Khunrath semble être avec Knorr Von Rosenroth, un des kabbalistes chrétien parmi les plus sérieux. En outre, dans son article intitulé Alchimie et kabbale (« De la création du monde jusqu’à Varsovie » p. 99 à 168), G. Scholem indique les relations qui existent entre la Kabbala denudata de  Knorr Von Rosenroth et le traité hermético-kabbalistique intitulé Esh metsaref (p. 138-139), dont Eliphas Levi avait publiés quelques fragments (voir Le Théosophisme p. 424, et Jean Reyor, Etudes et Recherches Traditionnelles p. 162). Par ailleurs, en ce qui concerne l’énigmatique  Scholem, on sait qu’il s’est intéressé à l’ésotérisme hébraïque suite à la lecture d’un livre de J. F. Molitor, haut dignitaire du Rite Ecossais Rectifié, qui a aussi écrit une Histoire de l’Ordre des Frères de Saint Jean l’Evangéliste d’Asie et d’Europe, fondée par des « disciples » du pseudo-messie Sabbataï Tsévi qui, par l’intermédiaire de frankistes et des dunmeh, ne furent pas sans relation avec la dissolution des Empires Chrétien et Ottoman, et auquel l’historien de la kabbale manifestait de l’intérêt depuis son adolescence, lui consacrant une biographie monumentale, ainsi que de nombreuses études éparses, à commencer par Alchimie et Kabbale qui peut être considéré comme la synthèse de son œuvre, raison pour laquelle nous avons attiré l’attention sur elle, bien que ce ne sont pas tant les aperçus doctrinaux (qui pourraient aussi s’appliquer à l’Islam), qu’historiques qui nous interpellent ici.
(8) Il n’y a évidemment pas lieu d’inclure, parmi ces schémas, la « structure absolue » de Raymond Abellio qui a théorisé les possibilités infra-humaines du vitalisme bergsonien, lequel agit sur la même « matière » que le magnétisme mesmérien. Cette « abstraction absolue » est, en réalité très proche du « schéma du prétendu inconscient » donné par Léon Daudet dans son Œuvre Philosophique (Paris 1925, p. 61), qui écrit dans l’introduction de cet ouvrage que le problème de l’hérédité « fait partie de la connaissance de l’Être, simplifiée par la culture moderne occidentale, ainsi que l’ont marqué avec tant d’éloquence et de force, MM. Maritain et Guénon » (p. 2). On peut noter que dans sa formulation, cette citation est assez restrictive, bien qu’elle indique par ailleurs tout ce qui distingue les protagonistes de l’Action française du début du XXè siècle de ceux qui s’en réclament actuellement plus ou moins directement et qui ne trouvent d’autres raison d’être que dans la contestation systématique. Bien que Guénon ait écrit : « nous ne voyons pas ce que nous pourrions bien avoir à faire avec “l’esprit latin”, qui nous est totalement étranger pour plus d’une raison » (Articles et Comptes rendus, Tome I, p. 206), Olivier Dard a opportunément rappelé « qu’à l’époque Guénon est soutenu par l’Action française où Léon Daudet lui a rendu un hommage en première page du quotidien, le 15 juillet 1924 avec un article sobrement intitulé “Orient et occident” et que le compte rendu de Marcel Colas (un de ses anciens élèves aux Francs-Bourgeois, il est vrai), paru le 15 novembre dans La Gazette française d’inspiration thomiste est un panégyrique. » (La synarchie - Le mythe du complot permanent, 1998 p. 212). On sait que pour Guénon, il n’y a pas, à proprement parler, de complot dont l’élaboration est plutôt la caractéristique de mystificateur visant principalement à égarer le «  chercheur », et que l’on trouve tant du côté de la maçonnerie occultiste dite « égyptienne » que du côté de l’antimaçonnisme le plus primaire qui assimile la faculté intellectuelle au fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance ( « symbole » de l’inconscient psychanalytique pour les premiers). Dans La crise du monde moderne, Guénon parle plutôt d’un « plan » animé par une « volonté directrice dont la nature exacte demeure forcément assez énigmatique » (p. 25), bien qu’elle semble s’appuyer sur des procédés magiques véhiculés par la kabbale chrétienne, en apparence tout au moins, et qui a pour effets immédiats, un aspect « solidificateur » représenté par l’axe euro-slave, et un aspect « dissolvant » représenté par l’axe atlantiste, qui dirigent le monde moderne, s’abreuvent l’un de l’autre et regroupent dans leur sphère d’influence respective toutes sortes de groupuscules philosophiques et politiques qui entretiennent des courants antagonistes. D’autre part quand on sait que Guénon considérait les nazis comme des « racistes allemands », il faut vraiment être de mauvaise foi pour vouloir l’associer à un mouvement fasciste de quelque nature que ce soit, auquel il fut probablement aussi hostile que l’Action française, bien que pour des raisons très différentes : « si vraiment il y a actuellement en Allemagne quelque idée d’une restauration de l’Ordre Teutonique, cela encore ne peut que rentrer dans la même catégorie de simulacres dépourvus de toute valeur effective, car l’Ordre Teutonique, en tant qu’organisation traditionnelle, est bien mort lorsque son dernier Grand Maître, Albert de Brandebourg, se convertit au luthérianisme ». (Compte Rendus p. 158)
Signalons encore, que suivant une étymologie très fantaisiste, R. Abellio fait dériver le terme Être de Asataroth (La Structure Absolue p. 168-169) qui est, en réalité le nom hébraïque du « dieu à tête d’âne » (Asataroth), invoqué par un grand nombre d’occultistes qui ne sont généralement pas conscients des forces ténébreuses auxquelles ils s’asservissent en lui demandant des avantages temporels.
 (9) Les États multiples de l’Être, ch. V.
(10) L’homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. I. Dans un ordre d’idée assez connexe, il nous paraît également nécessaire de dénoncer le caractère proprement anti-métaphysique de l’expression « réalisation suprême », car il n’y a de suprême que l’identité dans le domaine de la réalisation : « Tant que l’être n’est pas parvenu au monde principiel, d’où il pourra ensuite redescendre dans la manifestation sans en être aucunement affecté, la réalisation ne peut en effet s’accomplir que dans le sens ascendant ; et, pour celui qui s’attacherait à la voie pour elle-même, prenant ainsi le moyen pour la fin, cette voie deviendrait véritablement un obstacle, au lieu de le mener effectivement à la libération, ce qui implique une destruction continuelle des liens le rattachant aux stades qu’il a déjà parcourus, jusqu’à ce que l’axe soit finalement réduit au point unique qui contient tout et qui est le centre de l’être total ». (Symboles de la science sacrée, ch. LXIII). On pourrait en dire autant des investitures, même avatâriques, dont la transmission nécessite un support formel et se situe donc au degré des « petits mystères », au-delà duquel les fonctions ne sont pas spécifiées.
(11) La GrandeTriade ch. V. Les phrases entre crochets nous appartiennent.
(12) Formes traditionnelles et cycles cosmiques p. 130-131.
(13) Symboles de la Science sacrée ch.XXXIII.
(14) Aperçus sur l’ésotérisme chrétien p. 15.
(15) Etudes sut la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage p.15. Quant à ceux qui semblent se féliciter, en quelque sorte, de la dégénérescence extérieure de l’Orient, nous leur dirons que les organisations initiatiques orientales n’ont jamais été atteintes dans leur « cœur » comme ce fut le cas pour l’Ordre du Temple, et que même si celles-ci devaient être amenées à se résorber, leurs représentants demeureront toujours inaccessibles à la vaine activité profane…
(16) Initiation et Réalisation spirituelle p. 250 n. 1.
(17) La Charité profanée p. 300.
(18) Ce terme est mentionné douze fois dans le Coran, celui de Torah (at-tawrat) dix-huit fois, et celui de Coran soixante dix fois. L’addition des deux premiers nombres (trente) est celui de la sourate Ar-Rûm qui est une désignation des chrétiens, celle des trois donne le nombre des 99 Noms d’Allâh, plus le Nom suprême.
(19) François Jourdan, La tradition des sept dormants p. 30.
(20)  Symboles de la Science sacrée ch. VI, n. 49.
(21) Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage I, p. 276.
(22) Compte Rendus p. 107.
(23) Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage II, p. 217.
(24) Le Théosophisme p. 425.
(25) Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps ch. XXXIV, note 1.
(26) Connaissance des Religions (hors série Frithjof Schuon) p. 94.






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ANNEXE




* Le commencement de la phrase figurant dans le texte est : «  Récemment, M. Borella écrivait ici même (V.L.T. n° 78 p. 71)  … » ; vraisemblablement, YB rédigea cet article (peu de temps après janvier 2000) avec l’intention de le faire publier dans la revue Vers la Tradition. Nous n’avons trouvé nulle trace de ce texte ni d’aucun courrier attestant d’un contact quelconque entre YB et Roland Goffin, après que l’administrateur de cette revue nous ait transmis (en 2008) les archives conservées avec soin par son directeur, archives qu’il avait réussi à récupérer non sans difficultés à sa mort.
Nous avons fait appel à la collaboration d’Y.B. dès le premier des douze numéros dont nous avons eu la charge (voir le n° 116 : « L’ ALCHIMIE HUMAINE ET LES QUATRE ELEMENTS », mis en ligne ci-dessous le 25/01/2016).


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A propos de la note 21.

Sur les rapports du Judaïsme et de la Maçonnerie : extrait de EFMC t. I (p. 276) : compte-rendu de sept. 1937 (revue Vita Italiana, art. de M. Gherardo Maffei).
« L’auteur fait remarquer très justement que, en ce qui concerne l’origine de la Maçonnerie, la présence de nombreux éléments hébraïques dans son symbolisme ne prouve rien, d’autant plus que, à côté de ceux là, il s’en trouve beaucoup d’autres qui se rattachent à des traditions toutes différentes ; en outre ces éléments  hébraïques se rapportent à un côté ésotérique qui n’a assurément rien à voir avec les aspects politiques ou autre que visent ceux qui combattent le Judaïsme actuel, et dont beaucoup prétendent lui associer étroitement la Maçonnerie. Naturellement, tout cela est sans rapport avec la question des influences qui, en fait, peuvent s’exercer à notre époque dans la Maçonnerie aussi bien qu’ailleurs, mais c’est précisément cette distinction que, par ignorance ou parti pris, on oublie trop souvent ; et nous ajouterons plus nettement encore, quant à nous, que l’action des Maçons et même des organisations maçonniques, dans toute la mesure où elle est en désaccord avec les principes initiatiques, ne saurait en aucune façon être attribuée à la maçonnerie comme telle. »

Il est à peine besoin de préciser que, depuis qu’ils ont été écrits, ces propos n’ont jamais cessé d’être d’actualité.



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A propos de « la langue des Oiseaux » (Symboles de la Science Sacrée, ch. VII, p. 57-59) :

« Il est souvent question, dans diverses traditions, d’un langage mystérieux appelé “langue des oiseaux” : désignation évidemment symbolique, car l’importance même qui est attribuée à la connaissance de ce langage, comme prérogative d’une haute initiation, ne permet pas de la prendre littéralement. »



« Wa eç-çâffâti çaffan, faz-zajirâti zajrân, fal-tâlîtyât dhikrân… »
(Al-Çâffât, 1-3)

« Par ceux qui sont rangés en ordre, et qui chassent en repoussant, et qui récitent l’invocation…»



« wa waritha sulaymânu dâwûda wa qâla yâa yuhâl-nâsu ‘ullimnâ mantiqat-tayri… »

« Et Salomon fut l’héritier de David ; et il dit : Ô hommes ! nous avons été instruit du langage des oiseaux et comblé de toutes choses… »
(Al-Naml, 15)


« Dans le texte qorânique que nous avons reproduit ci-dessus, le terme eç-çâffât est considéré comme désignant littéralement les oiseaux, mais comme s’appliquant symboliquement aux anges (el-malaïkah) ; et ainsi le premier verset signifie la constitution des hiérarchies célestes ou spirituelles*. Le second verset exprime la lutte des anges contre les démons, des puissances célestes contre les puissances infernales, c’est-à-dire l’opposition des états supérieurs et des états inférieurs (...). Enfin, dans le troisième verset, on voit les anges récitant le dhikr, ce qui, dans l’interprétation la plus habituelle, est considéré comme devant s’entendre de la récitation du Qorân, non pas, bien entendu, du Qorân exprimé en langage humain, mais de son prototype éternel inscrit sur la “table gardée” (el-lawhul-mahfûz), qui s’étend des cieux à la terre comme l’échelle de Jacob, donc à travers tous les degrés de l’Existence universelle. »

* (Note 3) : « Le mot çaff, “rang”, est un de ceux, d’ailleurs nombreux, dans lesquels certains ont voulu trouver l’origine des termes çûfî et taçawwuf ; bien que cette dérivation ne semble pas acceptable au point de vue purement linguistique, il n’en est pas moins vrai que, de même que plusieurs autres du même genre, elle représente une des idées contenues réellement dans ces termes, car les “hiérarchies spirituelles” s’identifient essentiellement aux degrés de l’initiation. »


« Nous sommes ainsi ramené directement, comme on le voit, à ce que nous disions au début sur la “langue des oiseaux” que nous pouvons appeler aussi “langue angélique”, et dont l’image dans le monde humain est le langage rythmé, car c’est sur la « science du rythme », qui comporte d’ailleurs de multiples applications, que se basent en définitive tous les moyens qui peuvent être mis en œuvre pour entrer en communication avec les états supérieurs. C’est pourquoi une tradition islamique dit qu’Adam, dans le Paradis terrestre, parlait en vers, c’est-à-dire en langage rythmé ; il s’agit ici de cette “langue syriaque” (loghah sûryâniyah) dont nous avons parlé dans notre précédente étude sur la “science des lettres”, et qui doit être regardée comme traduisant directement l’ “illumination solaire” et “angélique” telle qu’elle se manifeste au centre de l’état humain. C’est aussi pourquoi les Livres sacrés sont écrits en langage rythmé, ce qui, on le voit, en fait tout autre chose que les simples “poèmes” au sens purement profane que veut y voir le parti pris antitraditionnel des “critiques” modernes ; et d’ailleurs la poésie, originairement, n’était point cette vaine “littérature” qu’elle est devenue par une dégénérescence qu’explique la marche descendante du cycle humain, et elle avait un véritable caractère sacré. »











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mercredi 6 décembre 2017

Y. B. Extrait des « Aperçus sur le “Retournementˮ » - Wahdat al-Wujûd -








« L’Unicité de l’Existence »
(Wahdat al-Wujûd)







Dans son premier ouvrage sur René Guénon, Mr Gilis établit une distinction entre la doctrine de la Wahdat al-Wujûd exposé par Guénon qui « la comprend uniquement comme une désignation de l’“Unicité de l’Existence” » et la doctrine concernant Al-Wujûd qui « se rapporte ici [c’est-à-dire, dans la doctrine de l’ésotérisme islamique], en effet, non pas au domaine infra-ontologique auquel Guénon fait référence, et qui est celui de l’existence universelle, mais bien à la réalité supra-ontologique de la pure essence principielle » (1).
A vrai dire, cette manière de voir les choses exprime parfaitement la conception que Mr Gilis se fait de la métaphysique. La doctrine de l’Unicité de l’existence est probablement celle qui caractérise le mieux les doctrines islamiques car, en raison de l’importance que celles-ci accordent à l’ « Extérieur » et qui implique un « Retournement » de point de vue, l’Unité métaphysique y est envisagée dans sa relation avec la multiplicité. Cependant, à partir du moment où il est question d’unicité (wahdat) on ne peut pas affirmer, à proprement parler, que nous nous trouvons dans le domaine « infra-ontologique », puisque l’Existence universelle est envisagée du point de vue de son Unité à partir de laquelle s’opère la distinction entre la non-manifestation et la manifestation universelle ; et comme celle-ci n’a elle-même de réalité que par rapport aux possibilités de non-manifestation dont elle tire son existence, le point de vue « ontologique » peut très bien être adopté pour exposer les réalités métaphysiques à condition de n’être pas affecté par l’esprit de système. Si Guénon n’adopte pas le point de vue « islamique » d’al-wujûd, c’est parce que cette doctrine est universelle, et selon l’enseignement du Cheikh al-akbar, al-wujûd nûr, c’est-à-dire « al-Wujûd est lumière » (2) ; à cet égard, Guénon a exposé une doctrine analogue à travers le symbolisme d’autres formes traditionnelles que l’Islam. Seulement, nous reconnaissons volontiers à Mr Gilis l’arrogance de ses montrer plus érudit que Guénon, non pas sur les doctrines de l’Islam, mais sur la terminologie akbarienne, « et on sait avec quel succès ».
À la suite de ces dernières ces considérations, Mr Gilis conclut « qu’il n’y a aucune divergence entre l’enseignement d’Ibn ‘Arabî et celui de René Guénon », non sans souligner au passage et sans en avoir l’air, l’insuffisance métaphysique de Guénon à l’égard d’al-Wujûd (3).
Il nous faut insister quelque peu sur la notion de « Possibilité universelle », car l’exposé de Mr Gilis sur cette question ne reproduit pas exactement celui de René Guénon.
La Possibilité universelle, en tant qu’
 « aspect de l’Infini, dont celle-là ne se distingue que par notre façon de l’envisager, comprend toutes les possibilités particulière de manifestation et de non-manifestation » (Les Etats Multiples de l’Être, ch. I, p. 18).
Elle
 « contient nécessairement la totalité des possibilités, et on peut dire que l’Être et le Non-Être sont ses deux aspects (…) L’Être contient donc tout le manifesté ; et le Non-Être contient tout le non-manifesté, y compris l’Être lui-même ; mais la Possibilité universelle comprend à la fois l’Être et le Non-Être » (ibid., ch. III, p. 31-32).
Or, à propos de l’être, Mr Gilis écrit : « Rappelons que celui-ci est uniquement le principe de la manifestation universelle, c’est-à-dire des possibilités de manifestation en tant qu’elles sont effectivement manifestées, alors que la mashi’a [c’est-à-dire l’énergie productrice] régit la totalité des possibilités particulières (…) elle n’est rien d’autre qu’une “hypostase” de la Possibilité Universelle qui, rappelons le, “embrasse à la fois dans son Infinité, le domaine de la manifestation et celui de la non-manifestation” » (4).
Seulement, l’Être n’est pas « uniquement » le principe de la manifestation universelle car en tant que tel « il est lui-même non-manifesté » (5) ; autrement dit,
« l’Unité primordiale n’est pas autre chose que le Zéro affirmé, ou, en d’autres termes, l’Être universel qui est cette unité n’est que le Non-Être affirmé » (6) ;
et on peut trouver une expression doctrinale analogue chez Ibn ‘Arabî :
« La non-existenciation (‘adam) dans l’être contingent (mumkin) est plus puissante que l’existenciation (wujûd) car le rapport qui relie cet être à l’état de non-manifestation est plus étroit que celui qui le relie à l’état de manifestation » (7).
Pour en revenir à Guénon, rappelons que
« si l’on parle corrélativement de l’Infini et de la Possibilité, ce n’est pas pour établir entre ces deux termes une distinction qui ne saurait exister réellement ; c’est que l’Infini est alors envisagé plus spécialement sous son aspect actif, tandis que la Possibilité est son aspect passif (8) ; mais, qu’il soit regardé par nous comme actif ou comme passif, c’est toujours l’Infini, qui ne saurait être affecté par ces points de vue contingents, et les déterminations, quel que soit le principe par lequel on les effectue, n’existent ici que par rapport à notre conception. C’est donc là, en somme, la même chose que ce que nous avons appelé ailleurs, suivant la terminologie de la doctrine extrême-orientale, la “perfection active” (Khien) et la “perfection passive” (Khouen), la Perfection, au sens absolu, étant identique à l’Infini entendu dans toute son indétermination ; et, comme nous l’avons dit alors, c’est l’analogue, mais à un autre degré et à un point de vue bien plus universel, de ce que sont, dans l’Être, l’“essence” et la “substance” » (9).
Guénon donne encore des indications qui peuvent s’appliquer à Khouen à propos du symbolisme des deux chaos :
« L’ensemble des possibilités formelles et celui des possibilités informelles sont ce que les différentes doctrines traditionnelles symbolisent respectivement par les “Eaux inférieures” et les “Eaux supérieures” ; les Eaux, d’une façon générale et au sens le plus étendu, représentent la Possibilité, entendue comme la  “perfection passive”, ou le principe plastique universel, qui, dans l’Être, se détermine comme la “substance” (aspect potentiel de l’Être) ; dans ce dernier cas, il ne s’agit plus que de la totalité des possibilités de manifestation, les possibilités de non-manifestation étant au delà de l’Être » (10) ;
et ailleurs, il précise encore :
 « si l’on dit que le monde a été formé à partir du “chaos”, c’est qu’on l’envisage uniquement au point de vue substantiel, et alors il faut d’ailleurs considérer ce commencement comme intemporel, car, évidemment, le temps n’existe pas dans le “chaos”, mais seulement dans le “cosmos”. Si donc on veut se référer à l’ordre de développement de la manifestation, qui, dans le domaine de l’existence corporelle et du fait des conditions qui définissent celle-ci, se traduit par un ordre de succession temporelle, ce n’est pas de ce côté qu’il faut partir, mais au contraire de celui du pôle essentiel, dont la manifestation, conformément aux lois cycliques, s’éloigne constamment pour descendre vers le pôle substantiel. La “création”, en tant que résolution du “chaos”, est en quelque sorte “instantanée”, et c’est proprement le Fiat Lux biblique ; mais ce qui est véritablement à l’origine même du “cosmos”, c’est la Lumière primordiale elle-même, c’est-à-dire l’“esprit pur” en lequel sont les essences de toutes choses » (11) ;
et tel semble bien être le point de vue d’Ibn Arabî (12), mais que valent réellement les rapprochements opérés par Mr Gilis qui ne respecte même pas la terminologie adoptée par Guénon ?

Y. B.






NOTES


(1) Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, p. 77.
(2) Les Sept Etendards du Califat, p. 50.
(3) « Il ya une nuance importante à observer ici entre “unicité” [wahdat] et “unité”[ahad] : la première enveloppe la multiplicité comme telle, la seconde en est le principe. » (L’homme et son devenir selon le Vêdantâ, ch. VI).
(4). Les Sept Etendards du Califat, ch. VII, p. 56-57.
(5). Les Etats Multiples de l’Être, ch. III, p. 31-32.
(6) Ibid., ch. V, p. 46 ; voir aussi L’homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. 22).
(7) Les Sept Étendards du Califat, ch. VIII, p. 65-66.
(8) « C’est Brahma et sa shakti dans la doctrine hindoue », précise-t-il en note. Ailleurs, Guénon écrit « Brahma même est Purushottama [c’est-à-dire « l’Essence divine (cf. Mélange, p. 32)], tandis que Prakriti représente seulement, par rapport à la manifestation, Sa Shakti, c’est-à-dire Sa « Volonté productrice » qui est proprement la « toute puissance » (activité « non-agissante » quant au principe, devenant passivité quant à la manifestation ; L’homme et son devenir selon le Vêdantâ, p. 91, note 1). La non-manifestation d’une possibilité est plus essentielle que sa manifestation mais c’est par cette dernière que sa puissance se réalise, même si elle ne modifie rien en apparence.
(9) Les Etats Multiples de l’Être, ch. I, p. 21-22. Khien et Khouen représentent « la plénitude du Yang qui s’identifie au Ciel, et celle du Yin, qui s’identifie à la Terre » (La Grande Triade, ch. VII, p. 36). « Dans les koua de Fo-hi, khien est représenté par trois traits pleins, et khouen par trois traits brisés (Le Symbolisme de la Croix, ch. XXIII, p. 157, n. 1) et ceux-ci sont sont figurés respectivement au pôle « Nord » et au pôle « Sud »de la figure de l’Archéomètre. Par ailleurs, à propos de l’assimilation par le Bouddhisme extrême-oriental de certains symboles d’origine taoiste, Guénon signale que Khouen Yin est parfois identifiée à un Boddhisattwa « ou plus exactement à un aspect féminin d’Avalokiteshwara, en raison de la fonction providentielle qui leur est commune » (Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, p. 180). Ainsi, Khien semble correspondre à Ahad et Khouen à Wahda ; selon la même transposition, la Perfection absolue correspond à Witr (Mashia), Irada à la non-manifestation et Qudra à la manifestation.
(10) Les Etats Multiples de l’Être, ch. XII, p. 94-95.
(11) Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Ch. XI, p. 84.
(12) Les Sept Étendards du Califat, ch. VIII, p. 66-67.










mercredi 15 novembre 2017

27 safar 1439 / 15 novembre 2017 (Doriphorie 22)









La cause véritable* du déshonneur subi par Mr Tariq Ramadan en ce mois de safar est plus à rechercher dans le fait d’avoir mené un combat en développant divers arguments contestables sur le terrain des adversaires de la tradition avec les « armes » mêmes de ces adversaires, que sur les faits dont on l’accuse publiquement. Et, peu importe au fond que les « dénonciations » qu’il subit aujourd’hui soient imaginaires ou avérées, puisque l’objectif des méthodes et des points de vue portés par les idéologies anti-traditionnelles auxquels Ramadan s’est associé en débattant avec des profanes sous les feux médiatiques, réussi une fois de plus à renforcer « des conceptions qui n’ont été inventées que pour ruiner toute religion » et contribuer d’une façon ou d’une autre à « compromettre la doctrine ». Nous avons fait allusion à l’ambiguïté des intentions de Ramadan** où nous remarquions avec une certaine surprise que dans l’un de ses nombreux ouvrages, il s’était intéressé au taçawwuf en citant des paroles de quelques maîtres çûfî, et en mentionnant un extrait de Guénon sur la Science des nombres dans un état d’esprit délibérément universitaire sans même se rendre compte d’ailleurs qu’il signait là toute son incompétence en la matière.
Bien évidemment Ramadan, n’est qu’un religieux (et par rapport à l’Islâm traditionnel, un religieux bien « moderne », puisqu’il s’inscrit dans un courant ayant de fortes visées politiques), mais néanmoins, il prétendait là à autre chose, et c’est précisément pour cette raison que nous avions rédigé ce bref compte-rendu avec les réserves d’usage sur l’attitude du polémiste, car en effet, représenter l’Islâm exige aussi, en principe, de la droiture et une certaine modestie :
« Ceux qui sont qualifiés pour parler au nom d’une doctrine traditionnelle n’ont pas à discuter avec les “profanes” ni à faire de la “polémique” ; ils n’ont qu’à exposer la doctrine telle qu’elle est, pour ceux qui peuvent la comprendre, et, en même temps, à dénoncer l’erreur partout où elle se trouve, à la faire apparaître comme telle en projetant sur elle la lumière de la vraie connaissance ; leur rôle n’est pas d’engager une lutte et d’y compromettre la doctrine, mais de porter le jugement qu’ils ont le droit de porter s’ils possèdent effectivement les principes qui doivent les inspirer infailliblement. Le domaine de la lutte, c’est celui de l’action, c’est-à-dire le domaine individuel et temporel ; le “moteur immobile” produit et dirige le mouvement sans y être entraîné ; la connaissance éclaire l’action sans participer à ses vicissitudes ; le spirituel guide le temporel sans s’y mêler ; et ainsi chaque chose demeure dans son ordre, au rang qui lui appartient dans la hiérarchie universelle ; mais, dans le monde moderne, où peut-on trouver encore la notion d’une véritable hiérarchie ? Rien ni personne n’est plus à la place où il devrait être normalement ; les hommes ne reconnaissent plus aucune autorité effective dans l’ordre spirituel, aucun pouvoir légitime dans l’ordre temporel ; les “profanes” se permettent de discuter des choses sacrées, d’en contester le caractère et jusqu’à l’existence même ; c’est l’inférieur qui juge le supérieur, l’ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l’erreur qui prend le pas sur la vérité, l’humain qui se substitue au divin, la terre qui l’emporte sur le ciel, l’individu qui se fait la mesure de toutes choses et prétend dicter à l’univers des lois tirées tout entières de sa propre raison relative et faillible. “Malheur à vous, guides aveugles”, est-il dit dans l’Évangile ; aujourd’hui, on ne voit en effet partout que des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, et qui, s’ils ne sont arrêtés à temps, les mèneront fatalement à l’abîme où ils périront avec eux ».
(La Crise du monde moderne, p. 81 ; Gallimard 1946)






* Ou «  cause substantielle » (selon le Nyaya).
** Voir le « message » du samedi 19 décembre 2015 ; « Rabî‘ al-Âwwal 1437 – Décembre 2015 / Janvier 2016 » (libellé : Textes critiques).





*   *   *








Dans l’une de ses trois plaquettes* consacrées à la science astrologique, Michel de Socoa (Luc Benoist) avait défini les cycles cosmiques en relation avec les cycles planétaires et les grandes conjonctions dont il avait relevé les différentes positions de la période allant du début de l’ère chrétienne à l’An 2000. Il avait en outre érigé le thème de douze doriphories qu’il définissait comme « des conjonctions de conjonctions particulièrement importantes et traditionnellement d’effets redoutables » et notait à ce sujet que « les années 55, 1351, 1999 sont tout à la fois des années cycliques et des années de doriphories ». Il présentait un tableau des 29 doriphories qui ont jalonnées l’histoire de cette période en précisant que « plus le siècle s’agite relativement au nombre de doriphories qu’il comporte, plus il se caractérise par des transformations et des révolutions ». Les deux dernières grandes doriphories du XXè siècle étaient relevées par De Socoa, respectivement pour Berlin, le 23 avril 1941 à midi (correspondant à la seconde guerre mondiale), et pour Moscou, le 26 décembre 1989, dont il n’eut pas le temps de constater les « effets** ».
Depuis, bien qu’aucune conjonction vraiment marquante ne se soit produite, les choses se sont considérablement dégradées et la constance du désordre pourrait bien subir encore d’irréversibles modifications à l’occasion de la prochaine grande conjonction qui aura lieu au mois de février 2022 autour du Signe du Verseau. Dans le thème de cette conjonction reproduit ici, nous pouvons distinguer l’écart qui augmente entre les trois planètes trans-saturniennes ; désormais la conjonction d’au moins deux d’entre elles plus ou moins équivalente à la dernière doriphorie du XXè siècle ne se renouvellera pas avant longtemps (leurs révolutions étant, pour Uranus, de 83 ans ; Neptune, 165 ans et Pluton, 248 ans). Bien qu’il n’y ait pas lieu de tenir compte en Astrologie traditionnelle de ces planètes découvertes par la technologie moderne, Luc Benoist, dans sa correspondance avec Guénon, faisait remarquer qu’elles sont susceptibles de correspondre avec certains aspects du monde moderne, notamment du point de vue de l’astrologie mondiale.


Thème monté pour Washington le 28 février 2022 à midi.






De Socoa signalait encore que les doriphories qu’il avait retenu « se distribuent sur tous les signes excepté le Verseau et les Poissons ». Ors, c’est précisément autour du premier de ces deux Signes que se regroupent ici toutes les planètes du septénaire traditionnel, depuis le 25ème degré du Capricorne avec la conjonction Vénus-Mars, jusqu’au 13ème degré des Poissons. Cette conjonction inclue la trans-saturnienne Pluton mais elle s’élargit jusqu’au 25ème degré des Poissons si l’on tient compte de Neptune. Quant à la position d’Uranus, à 16° du Taureau, bien que ne s’associant pas à cette grande conjonction, elle reste malgré tout menaçante par le carré qu’elle envoie au Milieu du Ciel conjoint à la Lune, à Mercure et à Saturne. L’Ascendant de ce thème tombe dans le Signe des Gémeaux qui correspond, en astrologie mondiale, aux Etats-Unis. Pour ce qui est des significations du verseau, il convient naturellement de retenir ici qu’elles sont liées aux innovations d’ordre technique que « les progressistes » qualifient de révolutionnaires ; Uranus est donné par les modernes comme le second maître de ce Signe traditionnellement sous la domination de Saturne.

Pour ceux qui ne pourront se procurer cette plaquette, voici un résumé du chapitre VI concernant les différentes significations par Signe des doriphories dont De Socoa a relevé les positions : « Les doriphories qui intéressent le Cancer correspondent à des évènements particulièrement essentiels dans le domaine traditionnel, à la fois quant aux biens terrestres et quant aux idées fondamentales du groupe humain. Celles du Lion intéressent le pouvoir ; celles de la Vierge sont importantes quant aux liens d’unité intellectuelle comme d’ailleurs celles des Poissons. Celles de la Balance possèdent un caractère de bénéficité et de paix qui correspondent à des époques de stabilisation et d’expansion. Avec le Scorpion, nous revenons aux temps durs de transformation brutale et de corruption dans tous les domaines, tandis que celles du Bélier influencent le despotisme exercé par le fer et par le feu.
Celles qui touchent le Taureau visent le domaine très matériel des biens de ce monde et leur distribution nouvelle. Enfin les doriphories du Capricorne sont parmi les plus déterminantes. Ce sont d’ailleurs deux de celles-ci qui terminent le second millénaire de l’ère chrétienne, et qui semblent présider à une reconstitution totale de la figure du monde ».
Cette « reconstitution », éminemment instable, manipulée de toute part non plus par « le règne » mais par une véritable « dictature de la quantité », comporte en elle-même tous les éléments « implosifs » susceptibles de provoquer sa chute définitive, abyssum abyssus invocat.


* Les grandes conjonctions ; Éditions traditionnelles, Paris 1981.
** il s’agit en réalité de « correspondances analogiques » entre le « milieu cosmique » et le « milieu terrestre » et non d’« effets » à proprement parler.











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