LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار

jeudi 29 octobre 2026

( III ) Les doctrines dans la correspondance de R. Guénon./ C.R. " Le Djihad en 101 citations ".

 



EXTRAITS DOCTRINAUX

DE LA

CORRESPONDANCE  GUÉNON / GENTY


(mai 1947 – janvier 1949)

 




Le Caire, 2 mai 1947.

Le Swâmî Siddhêswarânanda est le représentant en France de la « Râmakrishna-Vivêkânanda Mission » ; il n’a jamais réalisé son projet d’écrire un livre contre moi, mais il a eu une attitude très hostile et très déplaisante pendant la guerre, cherchant à détourner de mes ouvrages tous les gens qu’il connaissait, ce que je n’ai su naturellement qu’après. Depuis quelque temps, il a changé sa façon d’agir sans que je puisse deviner pour quelles raisons, et il paraît chercher un rapprochement ; l’année dernière, il m’a envoyé ses livres dédicacés, avec l’intention évidente d’entrer en correspondance avec moi ; je ne m’y suis pas prêté, trouvant que ce serait sans aucun intérêt, et je me suis contenté de le faire remercier indirectement de cet envoi. Une de ses « spécialités » est de faire une sorte de propagande dans les milieux ecclésiastiques ; il a fait des séjours dans divers monastères, et, à Toulouse, il a même fait une conférence publique sous la présidence de l’archevêque. 

Il semble bien exact que les Touraniens soient les peuples nomades en général, et non pas une race spéciale ; on trouve réunis sous ce nom des peuples qui n’ont entre eux aucune ressemblance ethnique. Je me demande si les Turons, qui ont donné leur nom à la Touraine, n’auraient pas été aussi des Touraniens ; qu’en pensez-vous ?


Le Caire, 17 juillet 1947.

Une chose dont il faut que je vous parle tout de suite pour ne pas l’oublier : un certain M. Théodore Monod, professeur au Muséum, m’a écrit il y a quelque temps, après avoir lu la « Crise du Monde moderne » ; il n’a rien trouvé de plus important à me demander à ce sujet que… des renseignements sur les relations précolombiennes avec l’Amérique ! Il ne connaît à cet égard que l’histoire des Normands, et il voudrait savoir ce qu’il a pu y avoir d’autre. Malheureusement, je ne me rappelle plus maintenant que d’une façon assez vague les différentes choses dont vous m’aviez parlé autrefois : une colonie de moines irlandais, une histoire de gens dont le costume aurait été semblable à celui des Templiers, je ne sais plus quoi encore… Vous serait-il possible de me redire quelque chose sur tout cela, et de m’indiquer à peu près à quelle époque et à quelles régions d’Amérique cela se rapporte ? Merci d’avance. 

Je ne sais pas du tout si Vâlsan a communiqué à Schuon les remarques dont vous me parlez ; cela doit remonter déjà loin, sans doute au temps de l’interruption des communications qui m’a empêché d’être au courant de bien des choses… – Tout cela est sûrement intéressant, mais c’est bien dommage que tout ce qui touche aux premiers temps du Christianisme soit toujours si obscur ; en tout cas, je crois bien comme vous que, s’il y a eu une langue sacrée, ce ne pouvait être que l’hébreu. Le grec a sûrement encore des possibilités que n’a pas le latin ; mais je ne pensais pas qu’il ait été d’abord employé comme langue liturgique par toutes les Églises d’Occident. Il est exact que le Christianisme puisse être considéré comme un barzakh entre le Judaïsme et l’Islam ; mais d’autre part, pour ce qui est des « six Prophètes de l’Esprit », où trouve-t-on des allusions à ce nombre ? – Quant à la valeur du rite de la confirmation sous sa forme actuelle, je ne saurais rien vous en dire ; il va de soi que tous la reçoivent indistinctement, puisque tout cela, quel qu’en ait été le caractère originel, est tombé entièrement dans le domaine exotérique ; mais il me semblait que du moins elle était toujours conférée à chacun individuellement… – Il y a sûrement encore des méthodes de réalisation et des formules comme celles dont vous parlez en usage dans certains monastères orientaux ; mais, pour ce qui est des monastères d’Occident, cela est fort douteux. Ce qu’on appelle « théologie mystique » n’est en fait que la théorie de certains états ; du reste, il semble qu’en général les théologiens et les mystiques ne s’entendent pas trop bien…



 

Le Caire, 1er septembre 1947.


Merci pour le renseignement concernant les relations précolombiennes avec l’Amérique ; je l’ai transmis aussitôt à M. Monod ; je me suis fait exactement la même réflexion que vous en voyant que c’était là ce qui paraissait l’avoir le plus frappé dans la « Crise du Monde moderne »

Je ne sais pas du tout s’il peut exister encore des Judéo-Chrétiens remontant aux premiers temps ; dans quelle région suppose-t-on qu’ils se trouveraient ? Pour ce qui est des Églises de Juifs chrétiens d’origine récente, je n’avais jamais entendu parler que des « Frankistes », qu’on désigne ainsi du nom de leur fondateur, mais qui s’appellent eux-mêmes « Fils de la Nouvelle Alliance ».

Il est bien certain, comme vous le dites, que le Messie n’a pas aboli la Loi, puisqu’il l’a même déclaré formellement ; quant à savoir comment certaines observances qui devaient exister au début du Christianisme ont disparu ou sont tombées en désuétude, c’est là une énigme qu’il ne semble guère possible de résoudre. Un cas assez curieux à cet égard est celui de l’interdiction de manger le sang des animaux, qui est expressément formulée dans les Actes des Apôtres ; il paraît qu’elle n’a jamais été abolie par aucun décret d’une autorité ecclésiastique quelconque, mais qu’on a tout simplement cessé d’en tenir compte, à des époques d’ailleurs assez différentes suivant les pays… – Il est bien certain que l’essentiel de la Loi de Moïse ne peut pas différer beaucoup de la shariyah islamique, et surtout que celle-ci est encore plus proche de la Loi d’Abraham ; je ne vois pas trop ce qu’on pourrait objecter à cela, ni où on pourrait ailleurs retrouver cette Loi d’Abraham, puisque, dans le Christianisme tel qu’il existe actuellement, il est évident qu’il n’y a plus rien qui corresponde réellement à la notion même de la shariyah.

Je n’ai jamais rien lu de Casanova, dont je connais seulement le nom ; n’a-t-il pas été professeur au Collège de France ? – Ce que j’ai seulement entendu dire ici et qui peut avoir quelque rapport avec la tradition des « « Prophètes de l’Esprit », c’est que, à un certain moment, l’empereur Héraclius avait été sur le point de reconnaître la mission de Mohammed, parce que la venue d’un nouveau Prophète était attendue précisément pour cette époque ; mais les avis des prêtres qu’il consulta à ce sujet furent partagés, et certains d’entre eux l’en détournèrent finalement. – Il semble difficile de savoir quels auraient été les autres des six Prophètes, sauf naturellement st Jean ; il y a beaucoup de Musulmans qui considèrent aussi st Georges comme un Prophète. Quant à Mani, on n’en sait rien de précis ici, à tel point qu’on le confond assez généralement avec Mazdak, qu’on se représente à tort ou à raison comme une sorte de révolutionnaire quelque peu comparable aux communistes actuels.

Vous avez tout à fait raison au sujet du Soufisme, qui est proprement rûh el-Islâm ; l’idée d’y voir un apport étranger n’est qu’une opinion d’orientalistes, que certains modernistes musulmans ont adoptée parce qu’elle ne s’accorde que trop bien avec leur hostilité à l’égard de tout ésotérisme. Cette attitude est d’ailleurs peut-être encore moins dangereuse que celle d’autres modernistes qui, dans l’Inde surtout, s’efforcent de dénaturer le Soufisme pour le faire rentrer dans leur propre conception ; il va sans dire que ceux-là s’attachent particulièrement à lui enlever son caractère proprement initiatique.

L’ascétique est assurément une méthode, quel que soit le point jusqu’où elle peut conduire, mais la mystique n’implique-t-elle pas au contraire l’absence de toute méthode définie ? D’un autre côté, je me demande si, même dans les cas les plus favorables, la réalisation mystique peut vraiment aller aussi loin que vous semblez le penser, et j’avoue ne pas bien voir quel rapport il peut y avoir entre elle et le « sacerdoce selon l’ordre de Melki-Tsedeq »… –Je ne sais pas si Vulliaud a raison de dire que Ruah peut se traduire par « coeur », qui en hébreu est habituellement leb ; en tout cas, en arabe, on fait très nettement la différence ; Mohyiddin, dans ses commentaires sur le Qorân, assimile très souvent Er-Rûh au soleil et El-Qalb à la lune. – Je ne connais pas le Hadîth qodsî dont vous a parlé Clavelle, mais, bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, car il y en a beaucoup, et il n’y a que les « spécialistes » des hadîth qui puissent les connaître à peu près tous.

Il paraît être assez généralement connu que l’emplacement qui est donné pour celui du St Sépulcre ne le serait pas réellement ; mais, d’autre part, ce qui est dans la Mosquée d’Omar n’est pas le Golgotha, mais le sommet du Moriah ; elle a d’ailleurs été édifiée au lieu même où s’élevait le Temple de Salomon, et c’est précisément à cause de cela que, comme vous le savez peut-être, elle est figurée d’une façon très reconnaissable, quoique « schématisée », sur un des sceaux des Templiers.

J’avais déjà entendu parler, peut-être par vous, de l’histoire de l’Arche d’Alliance transférée en Éthiopie ; mais il y a aussi une autre version d’après laquelle elle aurait été cachée par un Prophète (je ne me rappelle plus au juste si c’est Jérémie ou quelque autre) dans une caverne située à l’intérieur d’une montagne qui serait vraisemblablement le Carmel.

Il y a divers objets sacrés qui sont conservés dans la Kaabah, mais il n’y a pas de pierre sainte autre que la Pierre Noire ; j’en suis d’autant plus sûr que ma femme l’a visitée elle-même intérieurement aussi bien qu’extérieurement. Quant à l’histoire suivant laquelle la Pierre Noire actuelle ne serait qu’une copie, elle n’a sûrement aucun fondement sérieux, mais peut devoir son origine à quelque secte hétérodoxe hostile au pèlerinage (il y en a parmi les Shiites) ; cette pierre (qui en réalité n’est pas absolument noire, mais a des reflets presque métalliques) est tellement ancienne qu’elle risquait de se désagréger en plusieurs fragments, de sorte qu’on a été obligé, pour la maintenir entière, de l’entourer d’une sorte de cercle d’argent.

 



Le Caire, 13 novembre 1947


Vous avez sûrement raison dans ce que vous dites sur la différence de l’astrologie traditionnelle et de l’astrologie actuelle ; mais toute la question est de savoir jusqu’à quel point cette dernière peut être réellement valable, je veux dire autrement que comme un simple support quelconque de divination. – En tout cas, j’ai vu plusieurs horoscopes qui contenaient des choses assez justes, sauf pour tout ce qui faisait intervenir les nouvelles planètes et qui était complètement faux ; c’est ainsi, par exemple, qu’on m’a affirmé, à cause de je ne sais quelle position d’Uranus, que je n’aurais jamais d’enfants !

Je ne connaissais pas les prédictions dont vous parlez ; mais, à ce propos, on dit ici que le grand Sphinx s’écroulera quand la fin des temps sera proche ; or, depuis qu’on a entrepris de le dégager des sables, il paraît sérieusement menacer ruine…

Sûrement, il y a dans le Christianisme bien des choses qui sont tombées en désuétude sans qu’on sache trop comment, et je crois qu’il y en a encore plus dans l’Église latine que dans l’Église grecque, qui, surtout dans ses monastères, semble tout de même avoir conservé un peu plus de ce qui existait à l’origine (bien que ce que vous dites de l’influence des Alexandrins qui s’y est exercée me paraisse en somme justifié).

Le rapprochement entre le rôle de st Georges et celui du Mahdî est curieux ; seulement, il est bien entendu que le Mahdî n’est jamais considéré comme devant être un prophète, puisque, après Mohammed, il ne doit y en avoir aucun autre jusqu’à la fin du cycle.

La note que vous m’avez copiée me fait comprendre l’erreur qui s’est produite au sujet de la Pierre noire : celle-ci s’appelle proprement el-hajar el-aswad, mais, pour éviter d’employer le mot aswad qui est regardé comme de mauvais augure, on dite communément el-hajar el-asaad, en changeant seulement une lettre, et c’est bien d’une seule et même pierre qu’il s’agit. De plus, je remarque qu’un carré, de quelque façon qu’il soit orienté, ne peut pas avoir à la fois un « angle oriental » et un « angle sud-est », mais seulement l’un ou l’autre, suivant que ce sont les angles ou les côtés qui sont tournés vers les points cardinaux.

Je ne connais pas le livre de Tanqueray dont vous parlez ; il semble bien en effet qu’il y ait certaines divergences sur le sens du mot « mystique », et, en tout cas, la conception du mysticisme dans l’Église grecque diffère notablement de celle de l’Église latine.

Il est bien exact que Ruah en hébreu n’équivaut pas, pour le sens, à Er-Rûh en arabe, mais désigne un élément de l’être qui se situe à un niveau bien inférieur à ce dernier, et qui, suivant la terminologie arabe, fait par conséquent partie d’en-nefs, dont le sens est ainsi beaucoup plus étendu que celui de l’hébreu nephesh ; cela montre bien qu’on risquait souvent de se tromper en s’en rapportant uniquement aux équivalents linguistiques.

Je vois que je ne m’étais pas trompé au sujet de l’histoire de l’Arche cachée par Jérémie, mais il est assurément bien difficile de savoir si ce n’était déjà qu’une copie. Quant à la question des différentes sortes de Sabéens, c’est presque impossible à débrouiller… – À propos de l’Éthiopie, j’ai vu je ne sais plus où qu’on avait reproché aux Swedenborgiens de prétendre que la Nouvelle Jérusalem existait déjà sur terre et était située en Afrique.

Une chose que je ne comprends pas bien, c’est comment le Calvaire aurait pu se trouver à proximité immédiate du Temple, sinon dans son enceinte même…

 

Le Caire, 3 février 1948.

Je n’ai jamais entendu parler de ce tribunal juif qui aurait prononcé la réhabilitation de Jésus ; d’où peut bien venir encore cette histoire plutôt bizarre ?

Au sujet de la prédiction du « Roi du Monde », j’ai toujours pensé que, pour ce qui concerne l’Islam, il devait y avoir là quelque erreur d’interprétation, due peut-être à Ossendowski lui-même, qui, je ne sais pour quelle raison, paraissait avoir une peur intense de l’Islam. En tout cas, le croissant n’a jamais été le symbole de l’Islam que dans l’imagination des Européens qui voulaient y trouver quelque chose à mettre en parallèle ou en opposition avec la croix ; en réalité, il est seulement le symbole de la majesté (divine et humaine).

Votre idée de voir dans le signe ∞ du Tarot un schéma du vajra est assez plausible en elle-même, mais alors sa position sur la tête des personnages, et non dans leurs mains, paraît tout à fait anormale, et il me semble que c’est là une objection assez sérieuse à cette interprétation.


Le Caire, 16 mars 1948.

Sauriez-vous ce que c’est qu’un certain Ordre chevaleresque de Francastel, qui semble d’ailleurs être de fondation récente, mais sur lequel je n’ai aucune précision ? On parle aussi d’un projet de reconstitution templière en France, basée sur ce qui a subsisté au Portugal (je suppose qu’il doit s’agir des Chevaliers du Christ) ; ce serait le baron Surcouf qui serait à la tête de cette organisation ; tout cela ne semble pas bien sérieux et n’aurait sans doute qu’un caractère purement honorifique.

J’ai entendu des Juifs dire que, si certains gouvernements soutenaient le Sionisme, c’est parce qu’ils y voyaient surtout un moyen de se débarrasser des Juifs pauvres en les envoyant en Palestine (on dit même qu’il y a des banquiers juifs qui le favoriseraient aussi pour la même raison) ; en tout cas, il est bien sûr que les Sionistes sont tout à fait occidentalisés et antitraditionnels. – J’ai rencontré le grand mufti de Jérusalem il y a une quinzaine d’années ; c’est certainement un homme très énergique (il a été officier dans l’armée turque et n’est devenu mufti qu’à cause de la mort de son frère aîné qui l’était avant lui), mais il ne donne pas du tout une impression de «  fanatisme ». Je me souviens que l’illustre Dardaud a fait paraître aussi quelques articles contre lui dans l’ «Intransigeant », à peu près à la même époque que celui qui me visait… La vérité est qu’il n’y a pas de place en Palestine pour les immigrants, et que les terres qu’on prétend leur donner sont déjà occupées ; les Musulmans et les Chrétiens sont d’ailleurs entièrement d’accord.

Je n’avais pas pensé à ce que vous dites au sujet de la position du signe ∞ dans les arcanes I et XI du Tarot ; cela pourrait peut-être la justifier en effet.


Le Caire, 24 avril 1948.

Je n’ai jamais eu l’occasion de lire les livres de Paniagua ; contiennent-ils des choses réellement intéressantes ? Dans votre citation, je n’arrive pas lire exactement le nom que les Scythes donnaient, d’après lui, à l’Apollon hyperboréen ; il est bien connu que le griffon est un symbole solaire, mais je ne sais pas du tout ce que peut être le « peuple des Griffons » ; il faudrait pouvoir se reporter au passage d’Hérodote qui est indiqué comme référence pour voir de quoi il s’agit au juste. – Les deux serpents, en tant qu’ils représentent les courants cosmiques, s’enroulent naturellement autour de l’Axe du Monde ; que celui-ci soit représenté par une baguette, par un arbre, par une pierre levée ou un bétyle, etc., cela n’y change évidemment rien ; mais, à part ce symbolisme axial qui se trouve en connexion avec l’un et avec l’autre, je ne vois pas qu’il y ait un rapport très direct entre Shiva et Hermès ; y a-t-il encore d’autres raisons qui vous fassent envisager cela ? – L’article sur l’Apollon Hyperboréen est bien toujours parmi les choses que je voudrais faire un jour ou l’autre, mais il y en a tant et le temps passe si vite que je ne sais pas si je pourrai jamais y arriver…

Il est bien certain que tout ce qui existe dans le Sud de l’Inde n’est pas hétérodoxe ; c’est surtout la connaissance du sanscrit qui est généralement défectueuse dans cette région, sans doute parce que les langues qui y sont parlées sont d’une autre origine et n’ont aucun rapport avec le sanscrit.

 

Le Caire, 18 juillet 1948.

Je pense que vous avez tout à fait raison de considérer les 3 formes issues de la tradition d’Abraham comme correspondant à 3 aspects qui se complètent ; il me semble d’ailleurs bien que c’est ainsi que Schuon les envisage également.

Je vois que vous avez été aussi étonné que moi de l’histoire du soi-disant Chrisme mithriaque, que j’ai d’ailleurs relevée dans le compte rendu que j’ai fait du livre de Déodat Roché. – Je ne connais pas l’ouvrage d’Autran, mais je ne sais plus qui m’a dit que c’était d’une fantaisie assez extravagante.

Les correspondances indiquées pour la pierre levée et la pierre creuse ne semblent pas contestables ; mais est-il exact qu’elles aient été l’une et l’autre des symboles d’Apollon, et chez quels peuples ?

L’article de Maurice de Broglie est vraiment curieux, et ces prévisions ne sont malheureusement que trop vraisemblables ; mais ce qui est assez étonnant, c’est qu’il ait osé écrire cela. Je me demande si déjà certains médicaments qu’on lance à grand renfort de publicité ne seraient pas destinés en réalité à produire des résultats du genre de ceux dont il parle ; en tout cas, ce qu’il y a de certain, c’est que la science moderne tourne de plus en plus à la sorcellerie !

 

Le Caire, 21 septembre 1948.

Il semble que la correspondance que vous envisagez entre les 3 aspects de la tradition d’Abraham et ceux de la tradition hindoue puisse en effet se justifier, du moins sous certains rapports et, comme vous le dites, d’une façon générale, car il va de soi qu’il ne faudrait pas vouloir pousser cela trop loin. – L’opinion d’après laquelle l’origine du Shivaïsme serait « pré-âryenne » (mais qu’est-ce que cela veut dire au juste ?) semble être assez répandue actuellement, surtout depuis les découvertes de Mohenjo-Daro ; seulement, il faut toujours se méfier de la tendance des gens qui, quand ils constatent certaines similitudes, veulent toujours y voir des « emprunts » faits par une tradition à une autre ; un point de vue uniquement historique n’est certainement pas suffisant pour rendre compte des rapports existants entre les différentes traditions.

La correspondance entre « Existence et Intelligence » que vous relevez dans le livre de Schuon et « Être et Savoir » de Wronski paraît assez nette à première vue, mais je pense qu’il faut tout de même faire une différence : il ne s’agit certainement pas ici d’une conception aussi « abstraite » que celle de Wronski, dont c’est là un des plus grands défauts ; au fond, malgré tout ce que certains ont voulu y trouver, Wronski est certainement beaucoup plus « philosophe » qu’autre chose, avec toutes les limitations que cela implique.

Pour les 3 vertus théologales, je crois que généralement les théologiens attribuent une sorte de prééminence à la charité, parce qu’elle est la seule qui ait un caractère d’éternité ; la vision béatifique doit en effet enlever à la foi toute raison d’être, et, quant à l’espérance, elle est nécessairement liée au temps, et, en ce sens tout au moins, elle a un caractère plus contingent que les autres.

Je ne vois pas bien sur quoi on peut se baser pour affirmer que Salomon ne possédait pas la Sagesse intégrale ; il faut avoir bien soin de distinguer entre ce qu’un Prophète est réellement en lui-même et le rôle spécial qu’il peut avoir pour exprimer tel ou tel aspect de la doctrine, ou même tel ou tel ordre particulier de connaissances traditionnelles. – Quant à dire que David n’est pas un Prophète, cela prouve seulement que ce terme est pris en hébreu dans une acceptation beaucoup plus restreinte qu’en arabe (bien que le mot soit exactement le même dans les 2 langues) ; mais, à part ce qui n’est là qu’une question de langage, n’avez-vous pas remarqué qu’il semble y avoir dans le Judaïsme comme une tendance, d’ailleurs plutôt étonnante, à déprécier David et Salomon, qui ont certainement une place beaucoup plus haute dans l’Islam ?

Il n’est pas douteux que l’Église orthodoxe a gardé beaucoup plus de choses que l’Église catholique, et que notamment elle a conservé jusqu’à nos jour, avec l’hésychasme, une véritable transmission initiatique, qui paraît bien se rattacher directement aux Pères du Désert.

Pour l’initiation christique, je comprends bien les correspondances que vous établissez avec les différents mondes, mais je comprends moins la restriction concernant ce qu’elle permet d’atteindre, car toute tradition, si elle est vraiment complète, doit conduire au même but, et il en a été ainsi à toutes les époques. On peut dire que chaque Prophète a ouvert certaines possibilités en ce qui concerne le domaine qui est commun à tous les hommes, c’est-à-dire celui de l’exotérisme ; il n’y a aucune objection à faire contre cela, qui du reste s’accorde bien avec le caractère social ou collectif de l’exotérisme ; mais, quand il s’agit de l’initiation, c’est tout à fait autre chose, et là toutes les possibilités ont toujours été ouvertes, mais seulement pour l’élite (elles ne peuvent l’être effectivement pour tous que quand l’humanité est dans l’état primordial). Les grands mystères ne sont pas d’une origine plus récente que les petits mystères, et leur terme a toujours été la Délivrance finale ; entre le Yogî et le Soufi par exemple, il n’y a absolument aucune différence. Quant aux Prophètes, ils ont tous dû nécessairement atteindre la réalisation complète avant de « redescendre » pour remplir leur mission ; le temps où les uns ou les autres d’entre eux ont paru n’y change rien ; je m’étonne toujours de voir combien le point de vue de la succession historique peut facilement dissimuler ou faire perdre de vue ce qu’il y a en tout cela d’essentiellement intemporel. Tous les Prophètes sont un en principe (et c’est pourquoi le Qorân interdit expressément de faire des différences entre eux), comme tous les Avatâras ne sont que des aspects d’un seul Avatâra éternel.

Ce qui est étonnant n’est pas que le Pape revendique l’infaillibilité dogmatique, mais qu’il soit le seul à le faire dans tout le Christianisme ; il serait beaucoup plus normal qu’au moins tous les patriarches la possèdent également, et je me demande jusqu’à quel point cette sorte d’infaillibilité collective appartenant à un concile peut y suppléer, d’autant plus que les conciles ne sont pas et n’ont jamais été une institution permanente.


Le Caire, 8 novembre 1948.

Je n’avais pas entendu parler du « sérum de vérité », mais j’ai entendu dire, il y a déjà longtemps, que le peyotl était employé précisément au même usage, ce qui expliquerait d’ailleurs assez bien certaines activités plus ou moins suspectes de son « inventeur », lequel aurait joué en quelque sorte, du moins avant la guerre, le rôle de « conseiller technique » des polices de plusieurs pays. Une autre chose qui est encore bizarre, c’est qu’il a fait paraître une brochure sur les parfums, qui aurait été éditée en 1940 à Allahabad ; je me demande si cette indication de lieu n’est pas fictive ; c’est Jules Boucher qui la cite dans son récent livre sur le symbolisme maçonnique.

Ce que vous avez trouvé dans la « Mythologie Larousse » au sujet du nom d’Apollon me paraît quelque peu fantaisiste au point de vue linguistique, car la forme dérivée d’apollumi est Apollyon, qui se trouve d’ailleurs dans l’Apocalypse. Il se peut cependant que la similitude ait donné lieu à un rapprochement après coup ; mais il ne faut pas oublier que les anciens reconnaissaient déjà que, en réalité, les noms des dieux n’étaient pas d’origine grecque.

Âryens et Touraniens sont respectivement des désignations des sédentaires et des nomades, quelle qu’ait été leur race ; mais je ne sais pas si les Dravidiens peuvent être considérés comme ayant jamais été des Touraniens, car il semble bien que, aussi loin qu’on puisse remonter (et je pense aux fouilles récentes de la vallée de l’Indus), ils aient toujours bâti des villes. Quant au rapprochement entre leur nom et celui des Tramilas, je ne sais trop ce qu’il faut en penser ; en tout cas, on ne peut pas s’appuyer sur un texte thibétain, car les transcriptions thibétaines des mots sanscrits sont généralement très déformées, bien qu’un peu moins cependant que les transcriptions chinoises qui sont souvent méconnaissables. Il est vrai que, d’un autre côté, certains ont bien voulu aussi trouver une ressemblance entre le nom des Dravidiens et celui des Druides !

Je ne sais vraiment trop que vous dire pour votre idée sur la tête d’âne et la lettre resh, car le symbolisme de l’âne est le même à peu près partout (sauf peut-être dans le cas du Mazdéisme), et aussi bien là où il n’y a pas d’alphabets plus ou moins similaires à l’alphabet hébraïque ; ainsi, dans l’Inde, l’âne est la monture de l’aspect « infernal » de la Shakti. Ce qui n’est pas douteux, en tout cas, c’est qu’il s’agit, comme vous le dites, d’un reflet inversé et ténébreux du Principe ; ici, on appelle couramment le cri de l’âne dhikr esh-Shaytân. – Je ne connais pas ce que vous dites se trouver dans Daniel, et je n’arrive pas à l’y découvrir ; peut-être est-ce seulement dans le Midrash.

Je crois que vous avez raison de ranger Barlet dans la même catégorie que Warrain ; ce ne sont sûrement pas de véritables ésotéristes, pas plus d’ailleurs que Vulliaud ; seulement, ce dernier n’est pas non plus un philosophe, mais plutôt un « érudit » d’une qualité supérieure à l’ordinaire.

Pour ce que vous me dites des rapprochements entre le Qôran et les Midrashim plus particulièrement, la chose me paraît en effet tout à fait plausible.

Pour la transmission initiatique dans l’Église copte, j’ai entendu dire ici qu’elle n’existait plus que dans un seul monastère, situé près de la Mer Rouge, et où il ne reste maintenant que quelques très vieux moines, qui se refusent absolument à admettre qui que ce soit parmi eux ; il semble donc qu’ils soient bien décidés à la laisser s’éteindre avec eux, ce qui est du reste aussi, d’un autre côté, l’attitude actuelle de certains kabbalistes. – Quant à l’infaillibilité qui, dans le Christianisme, aurait appartenu à l’origine au seul Patriarche de Jérusalem, je n’en avais jamais entendu parler ; j’aurais cru plutôt qu’elle devait appartenir également aux 5 Patriarches qui étaient regardés comme les « têtes » de l’Église (« Karai », mot qui comprend les initiales des noms des villes où ils avaient leurs sièges : Constantinople, Alexandrie, Rome, Antioche, Jérusalem).

Si vous avez voulu dire seulement, au sujet de l’ésotérisme, que les possibilités d’atteindre les états les plus élevés ont été plus ou moins « ouvertes » suivant les époques, nous sommes bien d’accord ; de même aussi en ce qui concerne Metatron et ses manifestations.

 

Le Caire, 6 janvier 1949.

Il est possible en effet que, comme vous le dites, les Dravidiens aient été des nomades à l’origine, mais alors cela doit remonter bien loin, surtout s’il est vrai que ce soient eux qui aient déjà construit les villes récemment découvertes dans la vallée de l’Indus. Sûrement, quand il s’agit d’époques aussi anciennes, il n’est pas facile de savoir exactement quand et comment certaines substitutions de peuples et de langues ont pu se produire sans transition apparente, d’autant plus que les souvenirs qui en ont été conservés se rapportent moins à la description des événements mêmes qu’ils ne tendent à en faire ressortir la valeur symbolique. 

À propos d’étymologie fantaisistes, votre réflexion sur les Bogomiles me rappelle une histoire du même genre : quelqu’un (je crois bien que c’est Otto Rahn) n’a-t’il pas prétendu que le nom de la forêt de Brécilian (il paraît qu’on rencontre quelquefois cette orthographe pour Brocéliande) venait de Priscillien ?

Les Bibles que j’ai (ce sont des Bibles protestantes) ne contiennent pas le 4e livre d’Esdras ; n’est-il pas considéré généralement comme apocryphe ? Cela ne veut d’ailleurs pas dire qu’il faille le considérer comme sans autorité ; il est curieux de voir à quel point ce mot « apocryphe », comme on le comprend habituellement, a été détourné de son sens originel, qui en somme le fait à peu près synonyme d’ésotérique. <

Je ne sais pas jusqu’à quel point l’Église éthiopienne se considère comme indépendante de l’Église copte, mais en tout cas son chef est toujours sacré par le patriarche d’Alexandrie. Quant à st Barthélemy, certains disent que c’est dans l’Inde qu’il aurait été envoyé par st Matthieu ; on peut se demander s’il n’y a pas là quelque confusion entre l’Inde et l’Éthiopie, comme cela paraît être arrivé quelquefois, mais alors duquel des 2 pays s’agit-il en réalité ? Il serait sans doute assez vraisemblable que ce soit plutôt l’Éthiopie, mais pourtant je crois me rappeler qu’il est dit aussi qu’il revint par l’Arménie, ce qui indiquerait qu’il était bien allé vers le Nord-Ouest de l’Inde (tandis que st Thomas serait allé plutôt au Sud, d’après la localisation des communautés chrétiennes qui ont gardé son nom, et qui, si je me souviens bien, ont dû se rattacher par la suite au patriarcat d’Antioche).

Je ne savais pas que, dans les premiers temps du Christianisme, le siège patriarcal de Jérusalem avait été transporté à Césarée ; il faut croire que, malgré cela, il a gardé le titre de Jérusalem, puisque c’est toujours ainsi qu’il est désigné, et je ne crois pas qu’on ait jamais parlé d’un patriarcat de Césarée ; mais tout cela est vraiment bien confus…

Il y a au Yémen des Juifs qui y sont établis depuis une époque très ancienne, mais je ne sais pas s’il y a des Kabbalistes parmi eux ; quant à ce que vous citez au sujet d’Aden, je ne vois pas à quoi cela peut bien faire allusion, et je me demande même si ce n’est pas une histoire fantaisiste ; est-ce Brunton (je ne suis pas sûr de bien lire le nom) qui aurait parlé de cela, et où ? Je n’ai rien vu de tel dans ceux de ses livres que je connais.

À propos de Sheol, ce mot est identique à l’arabe su’âl, qui signifie proprement « question » ; cela paraîtrait indiquer qu’il s’agit d’un état « probatoire » en quelque sorte, d’un état de transition dans lequel le sort ultérieur de l’être n’est pas encore fixé d’une façon définitive ; cela s’accorde d’ailleurs bien avec le sens que vous dites.

J’avais toujours cru que l’Ankou était la Mort elle-même ; il est vrai que, dans la tradition hindoue, Yama, qui est identifié à Mrityn ou la Mort, est aussi le « premier mort » ; mais il reste le même pendant toute la durée du Manvantara.

La « nouveauté » que vous me signalez au sujet de la confirmation est assez étonnante et ne s’explique même pas très bien, étant donné que ce sacrement n’a jamais été considéré comme obligatoire.

  (À suivre)…

 

 

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Le Djihad en 101 citations, Didier Hamoneau ; Editions i, Paris 2026.

Il est courant et légitime de distinguer le jihad en « petit » et « grand jihad ». L’agencement des cinq sections de ce recueil rassemblant extraits du Qorân et ahadîth reliés par des commentaires pertinents permet d’aller aussi loin que possible dans la connaissance des «  acceptations et degrés » du mot jihad, mettant en évidence la notion d’« effort » et de « volonté » caractérisant l’Islâm d'une façon générale et spécialement le taçawwuf. On ne saurait trop recommander la lecture et la méditation de ce choix de textes qui, par ailleurs, mettent en évidence les caricatures que les agents médiatiques de la confusion et de l’ignorance s’empressent de diffuser avec toute la perversité que l’on sait.

 


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  سيد القوم خادمهم


« Le Seigneur d’un peuple est son serviteur. »

(Hadîth)

 

Sayyidu l-qawmi khādimuhum


La chaîne de transmission de ce hadîth est considérée comme « faible » par les muhadîthûn. Il est cependant inclus par Ibn ‘Asakir dans son Tarikh Dimashq et par Sulamî, dans son Âdâb al-suhbah wa husn al ‘ishrah.

 

 

 

 أنا عند المنكسرة قلوبهم

 

 « Je suis auprès de ceux dont le cœur est brisé à cause de Moi. » (Hadîth qudsî)

 

« Certes Allâh – ta’âlâ – ne sera pas auprès de toi tant que tu n’auras pas rejeté totalement ta passion et ta volonté propre. Lorsque tu es brisé, que rien de valide ne subsiste en toi, Allâh – ta’âlâ – te recrée et dispose en toi une nouvelle volonté par laquelle exercer le vouloir. Si cependant tu t’immisces encore dans cette volonté neuve créée en toi, le Seigneur t’annihilera à cette existence tienne qui se mêle à elle. C’est pourquoi tu auras perpétuellement le cœur brisé. Il ne cessera de procéder ainsi, renouvelant et détruisant ta volonté jusqu’à ta mort, heure de la rencontre.

Tel est le sens de : ‟auprès de ceux dont le coeur est brisé à cause de Moi” ».

(‘Abd al-qâdir al-jîlânî, l’accès aux mystères, sixième discours ; traduction N. Badrawî)

 

 


 

 

 


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