LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار

mardi 22 juin 2021

L’ ESPRIT MÉDIÉVAL

 




 

 

 

L’ESPRIT MÉDIÉVAL

&

Les transmissions de la civilisation arabo-islamique

 






René Guénon considère le règne de Philippe le Bel, et plus tard les traités de Westphalie, comme marquant le terme de la période médiévale dont le franchissement va correspondre à des changements profonds. La malédiction des « trois R » (1) fait son entrée sur la scène européenne. Résumons : dès la Renaissance, avec l’idée du progressisme, s’enchainent trois siècles de décadence spirituelle inaugurée par la Réforme : la perspective de profits exclusivement économiques et matériels se répand en Europe et s’étend par la conquête des terres appartenant à d’autres civilisations ; la tentative d’extermination de certaines de leurs ethnies ; le déclin de la Royauté et enfin, la Révolution. On ne pouvait pas mieux préparer le terrain de l’éclosion industrielle et les conditions nécessaires à sa propagation, accompagnées des fureurs du nationalisme dont les guerres mêlées à des massacres ethniques sans précédent seront le résultat immédiat. De nouveaux émigrants arrivent en Amériques exportant la maladie réformatrice et les « lumières » du progrès tout en procédant à la plus grande extermination ethnique de l’histoire de l’humanité. À partir de la Révolution française, en deux siècles, la catastrophe devient presque immédiatement internationale. La perte définitive des vraies connaissances a laissé progressivement la place à tous les déséquilibres contaminant l’ensemble des sociétés gagnées à une nouvelle idole, la « Démocratie ». L’agitation continuelle, la dégradation de la vie sociale, l’obsession de la réussite individuelle, chacun peut facilement prolonger la liste des fléaux accumulés par le Progrès en majesté.

Le bilan est simplement accablant, et, il faut quand même admettre que les penseurs du monde moderne ne doutent vraiment de rien pour qualifier d’« obscurantistes » les mœurs, lois et coutumes des sociétés qui ont précédé la nôtre. À condition de dissiper les préjugés durablement diffusés dans les mentalités, l’Antiquité et le Moyen-âge apparaissent comme tout autre chose que les conceptions fabriquées (2) par l’histoire officielle. On peut facilement constater que la critique des faits rassemblés pour l’élaboration historique de toute la période médiévale est lacunaire ; on pourrait accuser les intentions orientées des historiens et leurs interprétations partisanes sans beaucoup se tromper, mais le plus simple est de considérer déjà ce qu’ils ont été incapable de voir, ou plutôt n’ont délibérément pas voulu voir, ne serait-ce que dans l’apport de la translatio studiorum (3).

Aristote était déjà connu dans le monde oriental avant la naissance de l’Islâm, notamment chez les Nestoriens et les Jacobites, qui associèrent théologie et philosophie (*). On sait également que les doctrines hindoues, notamment la logique et la métaphysique, ont influencé la philosophie grecque (4) ; pourtant, comme l’a noté l’auteur de La crise du monde moderne, l’importance de l’héritage grec dans la « civilisation européenne » revendiquée par la culture officielle, est surévaluée. La science et la philosophie grecque furent effectivement transmises aux européens

« mais seulement après avoir été étudiées et approfondies dans le Proche-Orient par des traducteurs et des savants arabes, persans et indiens (5) »,

ce qu’en général les penseurs et particulièrement les historiens imprégnés de progressisme et de nationalisme se gardent bien de dire. Cette transmission s’effectua en grande partie à partir du califat de Bagdad dont le but premier était l’éducation (adab) de la communauté musulmane par le Savoir qu’il était recommandé d’aller rechercher, même « jusqu’en Chine », si possible.

« Les deux premiers siècles du khalifat correspondent à l’acculturation philosophique des Arabes, à l’essor de la philosophie de l’Islam et dans l’Islam, bref à l’une des plus riches périodes intellectuelles qu’aient connu l’Orient musulman et l’Orient chrétien (6).

 

C’est par le véhicule de la langue arabe que vont nous parvenir, grâce aux traductions des savants arabes et persans, principalement sous le règne d’Haroun al-Rashîd à Bagdad, la ville la plus importante de l’Orient à cette époque (7). De nombreux textes de différentes origines ont été traduits vers le latin, notamment dans l’Espagne musulmane et chrétienne. Mais, déjà,  

 « Le nom d’Haroun était alors célèbre dans les partie les plus reculées du monde connu. La Tartarie, l’Inde, la Chine envoyaient des ambassadeurs à sa cour. Le puissant Empereur Charlemagne, véritable souverain d’Occident, qui régnait de l’Atlantique jusqu’à l’Elbe, mais ne régnait que sur des barbares, chargea des ambassadeurs de lui porter ses vœux et de solliciter sa protection pour les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. Haroun accorda la protection demandée et renvoya les ambassadeurs avec de magnifiques présents. On voyait parmi eux un éléphant richement orné, animal entièrement inconnu en Europe, des perles, des bijoux, de l’ivoire, de l’encens, des étoffes de soi et enfin une horloge qui marquait et sonnait les heures » (8).

Il y a lieu d’ajouter que Charlemagne, le fondateur du Saint-Empire, reçut également des ambassadeurs d’Haroun al-Rachid, les « clés du Saint-Sépulcre » (9). L’apport de la civilisation arabe au monde européen ne s’arrête pas là. L’influence du savoir traditionnel islamique se fit sentir à Padoue en Italie, en Sicile, à Tolède où Raymond l’archevêque commença la traduction en latin des plus grands auteurs arabes. Le succès de ces nouvelles connaissances, du douzième au treizième siècle, fut considérable ; on connut ainsi Rhazès, Albucasis, Avicenne, Averroès, et, les philosophes grecs : Galien, Hippocrate, Platon, Aristote, Euclide, Archimède, Ptolémée. Plus de trois cents traités de médecine arabe furent également traduits. Quant au domaine des sciences mathématiques,

« (...) ce n’est pas seulement la science grecque qui a été transmise à l’Occident par l’intermédiaire de la civilisation islamique mais aussi la science hindoue. Les Grecs avaient aussi développé la géométrie, et même la science des nombres, laquelle pour eux, était toujours rattachée à la considération des figures géométriques correspondantes (...). Il existe cependant une autre partie des mathématiques appartenant à la science des nombres qui n’est pas connue, comme les autres sous une dénomination grecque dans les langues européennes, pour la raison que les anciens grecs l’ont ignorée. Cette science est l’algèbre, dont la source première est l’Inde et dont l’appellation arabe montre assez bien comment elle a été transmise à l’Occident » (10).

Avec les mathématiques et l’algèbre s’est imposé l’usage des chiffres indiens connus chez nous comme « chiffres arabes » (11). La somme de toutes ces connaissances va constituer un apport intellectuel décisif au cœur des sociétés chrétiennes européennes. Celles-ci vont lui devoir principalement, outre la philosophie d’Aristote accompagnée des commentaires d’Ibn Rush (Averroès), les traités d’Alchimie (al-kimiyah), l’astronomie et l’astrologie (le ´ilm al-nujûm qui désigne en arabe l’une et l’autre de ces deux sciences qui n’en font qu’une en réalité), la physique et les sciences naturelles auxquelles il faut ajouter l’architecture. Pour ce qui concerne la médecine, les musulmans y ont excellé durant tout le Moyen-âge, et leurs ouvrages furent pris en compte par les cercles médicaux de la Renaissance jusqu’au XVIIème siècle.

« Pour les sciences naturelles, nous savons que certaines d’entre elles ont été transmises à l’Europe de façon complète, et ce qu’est devenue la chimie (dont l’origine est l’alchimie), en a même gardé le nom arabe, de même qu’un grand nombre de corps célestes et de termes techniques qui se sont maintenus dans les conceptions modernes de l’astronomie » (12).

La plupart des connaissances concernant les contrées éloignées d’Asie ou d’Afrique ont été acquises par des explorateurs arabes qui visitèrent ces régions. Les récits d’Ibn Battûta, par exemple, sont restés dans toutes les mémoires. On pourrait voir également chez Ibn Khaldûn les premiers travaux d’ethnologie, de sociologie et d’histoire.

Afin de réfuter définitivement la récupération idéologique de quelques nationalistes chrétiens, dès la parution de l’ouvrage de Guggenheim (Aristote au Mont St. Michel), il est nécessaire de préciser que la philosophie connue sous le nom de scolastique est distinguée en musulmane, juive et chrétienne, et que c’est par les arabes qu’elles furent transmises aux élites latines. Même si des personnalités isolées purent connaître Aristote auparavant, à l’instar des Nestoriens et des Jacobites, cela ne modifie en rien la réalité factuelle de la transmission des connaissances qui ne se limitèrent pas comme le voudraient ces pseudos-chrétiens réactionnaires à la seule philosophie d’Aristote. D’ailleurs, il n’y eut pas que la philosophie et la science,

« […] en ce qui concerne la littérature et la poésie, bien des idées provenant des écrivains et des poètes musulmans, ont été utilisées dans la littérature européenne et que même certains écrivains occidentaux sont allés jusqu’à l’imitation pure et simple de leurs œuvres. De même, on peut relever des traces de l’influence islamique en architecture, et cela d’une façon toute particulière au Moyen Age ; ainsi, la croisée d’ogive dont le caractère s’est affirmé à ce point qu’elle à donné son nom à un style architectural, a incontestablement son origine dans l’architecture islamique, bien que de nombreuses théories fantaisistes aient été inventées pour dissimuler cette vérité. Ces théories sont contredites par l’existence d’une tradition chez les constructeurs eux-mêmes affirmant constamment la transmission de leurs connaissances à partir du Proche-Orient.

Ces connaissances revêtaient un caractère secret et donnaient à leur art un sens symbolique ; elles avaient des relations très étroites avec la science des nombres et leur origine première a toujours été rapportée à ceux qui bâtirent le Temple de Salomon » (13).

On sait que dans le domaine particulier de la « littérature », Don Miguel Asin Palacios, un orientaliste espagnol du siècle dernier, a étudié l’œuvre de Dante et a mis en évidence les influences musulmanes en démontrant que

 « des symboles et des expressions employés par ce grand poète l’avaient été auparavant par le plus grand des maîtres çûfî, Sidi Mohyid-dîn Ibn-Arabî » (14).

Il y aurait encore bien d’autres transmissions à mentionner, notamment les échanges qui eurent lieu avec les Templiers durant les Croisades, mais il faut également considérer ce qui est également passé sous silence par les universitaires, à savoir : la transmission et l’inspiration des idées qui ont donné naissance à « l’idéal chevaleresque » qui furent partagées autant par le monde chrétien que musulman.

 

Dès le début du XIe siècle, lorsque débutèrent les croisades bourguignonnes en Espagne, les chevaliers chrétiens entrèrent en contact avec la chevalerie musulmane. Les premières chansons de geste célébrèrent la Vaillance et la chevalerie des « ennemis sarrasins » ; on reconnaissait que des vertus comme la loyauté, la générosité et l’esprit de justice n’étaient pas le monopole des chrétiens et on savait que leurs adversaires musulmans manifestaient les mêmes qualités de noblesse. C’est d’ailleurs un arabe qui déclara « plus haut un peuple place la femme, plus haut il se place lui-même » ; La spiritualité de l’Islâm, diffusée par l’enthousiasme des premiers musulmans gagna de nombreux peuples de l’Inde à l’Occident. Ils insufflèrent la connaissance et la sagesse coranique qui se manifestent fondamentalement avec l’idée de la « Miséricorde » et de l’Amour divin, la « rahmah ». C’est ainsi que l’Amour courtois qui est à la base de l’éducation chevaleresque repose sur «  les vertus de l’Amour (muhabbah) et de Générosité (karamâh) qui impliquent l’éducation et le noble comportement (adab) que la Chevalerie (futuwwah) manifestera par l’ « idéal amoureux » (15). Abû Bakr Ibn Dawûd, un théologien zâhirite, considérant qu’Allâh transcende l’amour humain, voyait comme idéal licite l’amour pur ou « platonique » comme support pour l’élévation spirituelle sur la « voie d’Allâh » :

« La nature du ‟pur amour” (hobb ´odhri) qui d’après la légende aurait été conçu et pratiqué pour la première fois par les poètes de la tribu arabe des Banû al-‘Odhrah (Fils de la virginité) ».

 Un siècle plus tard,

« c’est dans l’Espagne mauresque que nous retrouvons le  ‟pur amour”, surtout chez Alî Ibn Hazm, auteur du célèbre […] « Collier de la Colombe » […] ».

On trouve, en effet, dans cette œuvre, de nombreux termes arabes correspondants à la terminologie provençale, ainsi le terme

« washi n’est autre que le « Iosengier » (médisant, calomniateur), familier à tous les provençalisants » […].

 « Même en Espagne il n’y eut pas de frontière close entre Chrétiens et Musulmans ; entre beaucoup d’émirs sarrazins et de rois espagnols existaient des liens d’amitiés.

Le roi et “empereur” Alphonse de Castille ne faisait guère de distinction entre sujets chrétiens et musulmans ; il aimait à se dire “roi des hommes des deux religions”. De cet Alphonse de Castille les troubadours disaient qu’il avait “conquis la joie” ; la signification courtoise en était que ce roi-chevalier avait atteint le terme de “science du bonheur”, de la “gaie science” ou du “gai savoir” (gay saber), suprême degré de sagesse chevaleresque dont “joven”, la jeunesse du cœur, et “joye”, la joie de l’esprit, étaient des attributs perpétuels.

Le gendre de ce roi de Castille était Alphonse d’Aragon, lui-même troubadour, que les chevaliers provençaux appelaient leur “confrère en courtoisie”.

[…]

Après son retour de Syrie, Guillaume d’Aquitaine se rendait à plusieurs reprises en Espagne pour assister ses deux beaux-frères espagnols, poussant jusqu’à Cordoue, centre du nouveau genre de chanson lyrique andalouse et résidence d’Ibn Qûzman, l’illustre maître de ce genre. Après ces séjours en Espagne, Guillaume brusquement changea le style et la structure de ses poèmes, conformes désormais aux poésies courtoises d’Ibn-Qûzman. (16)

Selon F. Vreede, il faut encore prendre en compte l’Hermétisme,  en raison de certaines allusions à l’Alchimie chez Guillaume de Poitier, duc d’Aquitaine. Quant à Marie,

« Comtesse de Champagne, grande dame et petite souveraine de Cours d’amour, [elle] était la fille de l’illustre Eléonore (Aliénor) qui successivement fut reine de France et reine d’Angleterre, qui était elle-même la fille de Guillaume [X] d’Aquitaine, et qui par la tradition courtoise de son père se propagea dans la France du Nord (17) ».

Les arabes ont les premiers intégrés les sciences hermétiques (18). Ils exprimaient l’analogie du microcosme et du macrocosme avec cette parole : ‟le monde est un grand homme et l’homme un petit monde ” (al-‘âlam insân kabir wa al-insân ‘âlam çaghir).  De cette idée, le principe de réalisation exprimé dans un hadîth très souvent mentionné par Ibn ‘Arabî, « man ‘arafa nafsahu arafa rabbah* », devient la réalité spirituelle de la « sagesse chevaleresque se transcendant en ‟sainteté” » :

« […] cette “philosophie des chevaliers” montrait un double aspect, spéculatif et réalisateur : elle comportait un enseignement préparatoire et théorique, de caractère “ cosmologique”, et, y correspondant, une discipline pratique de caractère “alchimique”, comparable aux “techniques de réalisation intérieure” orientale. Les chevaliers arabes appelaient cette discipline “al-kimia es-saâdah” (l’alchimie de la félicité) : c’était la même discipline que l’“art royal” des chevaliers chrétiens, ayant pour but le développement complet de la personnalité humaine » (19).

Il est remarquable que l’on retrouve ce même esprit chevaleresque dans l’Europe chrétienne durant toute la période médiévale :

« La Chrétienté était identique à la civilisation occidentale, fondée alors sur des bases essentiellement traditionnelles, comme l’est toute civilisation normale, et qui allait atteindre son apogée au XIIIe siècle ; la perte de ce caractère traditionnel devait nécessairement suivre la rupture de l’unité même de la Chrétienté. Cette rupture, qui fut accomplie dans le domaine religieux par la Réforme, le fut dans le domaine politique par l’instauration des nationalités, précédée de la destruction du régime féodal ; et l’on peut dire, à ce dernier point de vue, que celui qui porta les premiers coups à l’édifice grandiose de la Chrétienté médiévale fut Philippe le Bel, celui-là même qui, par une coïncidence qui n’a assurément rien de fortuit, détruisit l’Ordre du Temple, s’attaquant par là directement à l’œuvre même de saint Bernard » (20).

 

On connaît la suite de l’histoire de France et des autres pays européens. À la Renaissance, le contenu spirituel des connaissances transmises  par la tradition arabo-islamique (21) échappera aux héritiers humanistes de la tradition chrétienne et on s’empressera d’oublier l’essence spirituelle que doit animer toute connaissance dans une civilisation digne de ce nom. Le Christianisme déclinera rapidement et le Savoir va progressivement s’amoindrir jusqu’à se réduire à son plus bas niveau pour servir la volonté de puissance et la folie ethnocidaire de l’homme moderne (22). Sur ce dernier aspect, on peut évaluer à leurs justes mesures les faits humains retenus par l’histoire officielle.

 

* « Qui se connaît connaît son Seigneur. »

 

 

 

 


 


 

 



 

NOTES

 

 

 

Traduction du hadîth :

 

« Abû Huraîrah (radî Allâh ‘anhu) a rapporté : ‟L’Envoyé d’Allâh (çalla ‘alayhi wa salâm) a dit : - Celui qui connait une des sciences permettant d’obtenir l’agrément (wajhi) d’Allâh (‘aza wa jal) et qui ne l’intègre que pour tirer profit de ce bas-monde ne sentira pas le goût du Paradis au jour de la Résurrection -” ».

 

 

 (1) Renaissance, Réforme, Révolution : « Il serait nécessaire de marquer nettement l’étroite solidarité qui existe entre ces trois idoles de l’esprit moderne : Renaissance, Réforme, Révolution, et de montrer qu’il y a entre elles un enchaînement logique, une continuité qui ne permet pas de les séparer si on veut en comprendre la signification profonde, car elles ne sont que les manifestations successives d’un même esprit de négation (qu’on peut justement qualifier de « satanique », car « satanisme » signifie proprement négation, inversion, destruction). Les trois termes de cette trilogie (appelons-les abréviativement « les trois R » pour en synthétiser la corrélation d’une façon plus saisissante) forment un tout, un bloc qu’il faut accepter ou rejeter intégralement ; et, si on a reconnu la nécessité de combattre ce dont ils sont l’expression historique, il ne faut pas s’arrêter à mi-chemin, mais il faut remonter jusqu’à l’extrémité de cette chaîne, où l’on a plus de chances qu’en aucun autre point de trouver la marque caractéristique des influences plus ou moins obscures qui ont présidé à la soi-disant « évolution » du monde occidental moderne » (Guénon, Notes inédites).

 (2) « Fabriqué » est un terme utilisé sans vergogne par certains animateurs d’une émission de France-Culture : « fabrique de l’histoire » ; ce qui sous-entend, fabrique de l’idéologie, fabrique de la politique, fabrique de la propagande et naturellement fabrique de la culture. La terminologie est chose bien instructive : une radio fabriquée pour une « pensées fabriquée ». 

(3) Cf. Alain de Libéra, La Philosophie médiévale ; PUF.

(4) « Après Aristote, les traces d’une influence hindoue dans la philosophie grecque deviennent de plus en plus rares, sinon tout à fait nulles, parce que cette philosophie se renferme dans un domaine de plus en plus limité et contingent, de plus en plus éloigné de toute intellectualité véritable, et que ce domaine est, pour la plus grande partie, celui de la morale, se rapportant à des préoccupations qui ont toujours été complètement étrangères aux Orientaux. Ce n’est que chez les néo-platoniciens qu’on verra reparaître des influences orientales, et c’est même là qu’on rencontrera pour la première fois chez les Grecs certaines idées métaphysiques, comme celle de l’Infini. Jusque là, en effet, les Grecs n’avaient eu que la notion de l’indéfini, et, trait éminemment caractéristique de leur mentalité, fini et parfait étaient pour eux des termes synonymes ; pour les Orientaux, tout au contraire, c’est l’Infini qui est identique à la Perfection. Telle est la différence profonde qui existe entre une pensée philosophique, au sens européen du mot, et une pensée métaphysique (...) » (R. Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, ch. IV). 

 (5) R. Guénon, Apercus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme ; chap. VIII, « Influence de la civilisation islamique en Occident ».

(6) La Philosophie médiévale, p. 70, ibid. Notons que la philosophie n’est pas à elle seule toute la richesse « intellectuelle qu’ai connue l’Orient musulman… ».

(7) « Qu’ils soient chrétiens ou musulmans c’est en arabe que les philosophes et les penseurs s’expriment à la fin du IX e siècle apr. J.-C. / IIIe siècle H. Ce changement de langue correspond à une nouvelle étape de la translation des études. La philosophie pratiquée par les nestoriens et les jacobites dans l’horizon de la théologie chrétienne passe désormais dans la sphère politique culturelle des khalifes musulmans. Le changement de terrain social de la philosophie correspond à un changement de fonction idéologique et à une extension du corpus philosophique lui-même : on lit plus de textes avec les khalifes qu’on ne le faisait dans les monastères ou les écoles chrétiennes, et, surtout, on lit d’autres textes. Aristote, l’Aristote logicien des syriaques cède la place à un Aristote intégral et plus qu’intégral : proliférant, apocryphe, pseudépigraphe.  Les péripatéticiens – Alexandre d’Aphrodise – et les néo-platoniciens – Plotin, Porphyre, Proclus – réapparaissent au jour ; bref la quasi-totalité des grands auteurs de l’Antiquité tardive passe dans les mains des Arabes. La reconstitution du volume de production et de discussion philosophiques du VIe siècle, quatre siècles plus tard, suppose un mouvement de traduction sans exemple dans l’histoire de l’humanité. C’est grâce à la volonté politique du pouvoir abbâsside qu’il se réalise en quelques décennies » (Ibid. p. 72).

8) Il s’agissait d’une « horloge à eau ». On rapporte qu’à la cour de Charlemagne, lorsqu’elle tomba en panne, personne ne fut capable d’en comprendre le mécanisme pour la réparer  (Extrait de La Civilisation des Arabes, Gustave Le Bon).

(9) On sait que le « pouvoir des clés » est une notion spécifiquement hermétique. C’est sans doute là que furent inaugurés les liens entre l’hermétisme chrétien et l’hermétisme islamique (Cf. Aperçus sur l’Initiation, chap. XLI).

(10) AEIT, chap. VIII, opus cite.

« Après Aristote, les traces d’une influence hindoue dans la philosophie grecque deviennent de plus en plus rares, sinon tout à fait nulles, parce que cette philosophie se renferme dans un domaine de plus en plus limité et contingent, de plus en plus éloigné de toute intellectualité véritable, et que ce domaine est, pour la plus grande partie, celui de la morale, se rapportant à des préoccupations qui ont toujours été complètement étrangères aux Orientaux. Ce n’est que chez les néo-platoniciens qu’on verra reparaître des influences orientales, et c’est même là qu’on rencontrera pour la première fois chez les Grecs certaines idées métaphysiques, comme celle de l’Infini » (Guénon, ch. IV, IGEDH).

(11) « (...) les nombres 3, 4, et 5, dont les figures géométriques correspondantes sont le triangle, le carré et le cercle. En effet, les Arabes, qui ont transmis leur numérotation au monde occidental, figurent le chiffre cinq par un cercle », (Denys Roman : René Guénon et le Destin de la Franc-Maconnerie, ch. I  « Pythagorisme et Maçonnerie »).

(12) « Influence de la civilisation islamique en Occident », ibid.

(13) Ibid.

(14) Ibid.

(15) Cf. L’IDÉAL CHEVALERESQUE ET COURTOIS DANS LA LITTERATURE FRANCAISE DU MOYEN ÂGE, LEÇON INAUGURALE ; Frans Vreede, professeur de langue française à la faculté des lettres de l’université à Djakarta. Ed. J. B. Wolters – Djakarta, Groningue – 1954. (On peut lire l’intervention de F. Vreede dans René Guénon et l’actualité de la pensée traditionnelle - Actes du colloque international de Cerisy-la-salle :13-20 juillet 1973 – qui est certainement la plus intéressante, et la moins bien comprise, si l’on s’en tient à la table ronde qui lui fait suite - en l’absence de Vreede-).

(16) Ibid.

(17) Ibid.

(18) Les sciences hermétiques qui seront dévoyées à partir de la Renaissance et surtout du XXVIIIème siècle par les spirites et les occultistes qui sont à l’origine  des courants psychiques résiduels, tels que l’anthroposophisme contemporain et toutes les dérives du « new-âge ».

« Il faut noter tout d’abord que ce mot  ‟hermétisme” indique qu’il s’agit d’une tradition d’origine égyptienne, revêtue par la suite d’une forme hellénisée, sans doute à l’époque alexandrine, et transmise sous cette forme, au moyen âge, à la fois au monde islamique et au monde chrétien, et, ajouterons-nous, au second en grande partie par l’intermédiaire du premier (*), comme le prouvent les nombreux termes arabes ou arabisés adoptés par les hermétistes européens, à commencer par le mot même d’ ‟alchimie” (el-kimyâ)  » (Ibid. Guénon, A I, ÉT, § XLI).

  (*) Ceci est encore à rapprocher de ce que nous avons dit des rapports qu’eut le Rosicrucianisme, à son origine même, avec l’ésotérisme islamique [note] ». 

(19) Ibid.

(20) Guénon, Saint Bernard, Éditions Traditionnelles.

(21) Tout le monde aujourd’hui peut accéder à l’histoire de cette « transmission des connaissances » et connaître la diversité des conditions par lesquelles elles nous sont parvenues. Il y a là-dessus des faits historiques incontestables (voir l’ouvrage d’Alain de Libera ; La philosophie médiévale, opus cite).

 (22) Aujourd’hui, comme à l’aube du XXe siècle, nous subissons les conséquences que l’Occident moderne a déclenché à partir d’une exploitation exclusivement matérielle et commerciale de l’ensemble de ce savoir transmis par la civilisation arabo-islamique. Si l’homme moderne peut s’enorgueillir de son progrès technique, c’est au prix de son intellectualité, de son intelligence et de sa mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

dimanche 9 mai 2021

Y B : L’ ANNEXE – Cosmologie – des « Aperçus sur le ‟Retournement” »





ANNEXES

Cosmologie

 

Suivant certaines correspondances, Caïn est en relation avec l’Est (Vénus) et Abel avec l’Ouest (Mars) et la signification cosmologique de leurs noms correspond respectivement

« au principe de compression représenté par le temps et au principe d’expansion représenté par l’espace » (Le Règne de la Quantité et les signes des Temps), ch. XXI, p. 145).

À propos de la notion d’équilibre, Guénon fait remarquer que

« Les forces de l’ordre subtil aussi bien que celles de l’ordre corporel, sont ou attractives ou répulsives ; les premières peuvent être considérées comme force compressives ou de contraction, les secondes comme forces expansives ou de dilatation ; et, au fond, ce n’est pas là autre chose qu’une expression, dans ce domaine, de la dualité cosmique fondamentale elle-même » (Les Principes du Calcul infinitésimal, p. 106).

- Selon Jurjânî :

« le pôle est sur le cœur d’Azrafîl en raison des propriétés angéliques qui sont en lui…Gabriel joue le rôle de l’âme raisonnable dans la nature humaine ; Mikaïl, le rôle de la faculté attractive, et Azraïl, celui de la faculté répulsive » (cité par Blochet in Études sur l’ésotérisme musulman).

Seulement Guénon ajoute en note que

 « Si l’on considère la notion ordinaire des forces centripètes et centrifuges, on peut se rendre compte sans peine que les premières se ramènent aux forces compressives et les secondes aux forces expansives ; de même, une force de traction est assimilable à une force expansive, puisqu’elle s’exerce à partir de son point d’application, et une force d’impulsion ou de choc est assimilable à une force compressive, puisqu’elle s’exerce au contraire vers ce même point d’application ; mais, si on les envisageait par rapport à leur point d’émission, c’est l’inverse qui serait vrai, ce qui est d’ailleurs exigé par la loi de la polarité. – Dans un autre domaine, la ‟coagulation” et la ‟solution” hermétiques correspondent aussi respectivement à la compression et à l’expansion » (Les Principes du Calcul infinitésimal, p. 106, n. 1)

– C’est le qabd et le bast de l’ésotérisme islamique (cf. Martin Lings : Qu’est-ce que le soufisme ?, p. 108 à 116) voir aussi le chapitre VI de La Grande Triade intitulé Solve et Coagula). Dans son étude sur les Dualités cosmiques, Guénon précise encore :

« c’est seulement par leur participation du chaud et du froid qu’on peut rattacher les éléments, feu et air d’une part, eau et terre d’autre part, à ces deux tendances expansive et attractive (…) l’abaissement de la température traduit une tendance à la différenciation, dont la solidification marque le dernier degré, le retour à l’indifférenciation devra, dans le même ordre d’existence, s’effectuer corrélativement, et en sens inverse, par une élévation de température (…) si la chaleur paraît représenter la tendance qui mène vers l’indifférenciation, il n’en est pas moins vrai que, dans cette indifférenciation même, la chaleur et le froid doivent être également contenus de façon à s’équilibrer parfaitement; l’homogénéité véritable ne se réalise pas dans un des termes de la dualité, mais seulement là où la dualité a cessé d’être » (Études traditionnelles, 1972, n° 430, p. 53-56 et 58).

Les deux principes qui sont représentés par l’espace et le temps

« sont ceux que les doctrines de l’Inde désignent par les noms de Vishnu et de Shiva: d’une part, principe conservateur des choses; d’autre part, principe, non pas destructeur comme on le dit d’ordinaire, mais plus exactement transformateur. Il faut remarquer, d’ailleurs, que c’est la tendance attractive qui semble s’efforcer de maintenir les êtres individuels dans leur condition présente, tandis que la tendance expansive est manifestement transformatrice, en prenant ce mot dans toute la valeur de sa signification originelle »

et Guénon ajoute, en ce qui concerne les « points d’arrêt dans l’histoire du monde aussi bien que dans la vie des individus :

« c’est comme si, lorsque l’équilibre est près d’être rompu par la prédominance de l’une des deux tendances adverses, l’intervention d’un principe supérieur venait donner au cours des choses une impulsion en sens inverse, donc en faveur de l’autre tendance. Là réside en grande partie l’explication de la théorie hindoue des avatâras, avec sa double interprétation suivant les conceptions shivaïste et vishnuiste; pour comprendre cette double interprétation, il ne faut pas penser seulement à la correspondance des deux tendances en présence, mais surtout à cette sorte d’antinomie à laquelle donne lieu la conception de l’équilibre cosmique (…) : si l’on insiste sur le maintien, par cet équilibre, de l’état actuel de différenciation, on a l’aspect vishnuiste de la doctrine; si l’on envisage au contraire l’équilibre comme reflétant l’indifférenciation principielle au sein même du différencié, on en a l’aspect shivaïste » (Ibid. É.T. n° 431, p.97 et 99 – à la note 1 de la page 97,

Guénon donne comme exemple

« d’une dualité de propriétés contenues dans un même élément (…) la polarisation de l’élément igné en lumière et chaleur, sur laquelle des données particulièrement curieuses sont fournies par les traditions musulmanes relatives à la création et à la chute »…


Le livre intitulé Les Principes du Calcul infinitésimal est une étude sur le « mouvement » qui 

« est en quelque sorte doublement continu, car il l’est à la fois par sa condition spatiale et par sa condition temporelle »  (p. 70, 133-134, n.1)

et sur le « changement » qui le caractérise et dans lequel intervient la notion de « force » (p. 121). C’est un développement « pratique » du livre intitulé Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps qui étudie les différentes conditions de l’existence corporelle en partant du principe que

« les modifications artificielles du monde, pour pouvoir se réaliser, doivent présupposer des modifications naturelles » (chap. VII, p.58 –

Le « Spiritisme » en est un exemple cf. RQST, ch. XXXII, p. 214), et que

« les réactions générales du milieu cosmique lui-même changent effectivement suivant l’attitude adoptée par l’homme à son égard » (ch. XVII, p. 117).

Ce qu’il faut retenir de tout cela, c’est que

« les époques du temps sont différenciées qualitativement par les évènements qui s’y déroulent » (ch. V, p. 44) : 

ceux-ci peuvent être considérés comme des phénomènes d’ordre mental solidifiés par le temps dans l’espace et c’est la raison pour laquelle si

« l’homme peut agir d’une façon plus profonde sur l’ambiance, c’est plutôt psychiquement que corporellement » (ch. XIX, p. 128).

Seulement,

« certaines facultés se sont atrophiées au point d’être complètement abolies. C’est d’ailleurs à cette condition seulement que le monde peut (…) apparaître comme un ‟système clos ” »  (ch. XV, p. 106-107)

et ailleurs il parle

« de la disparition de ces facultés quant à leur exercice effectif (…) car elles existent seulement malgré tout à l’état latent en tout être humain ; mais cette sorte d’atrophie peut atteindre un tel degré que leur manifestation devienne complètement impossible, et c’est bien là ce que nous constatons chez la grande majorité de nos contemporains » (Mélange, p. 137, n. 2).

« Les communications du domaine corporel avec le domaine subtil, s’étant réduites en quelque sorte au minimum, il faut, pour pouvoir les constater, un plus grand développement des mêmes facultés qu’autrefois » (RQST, ch. XVII, p. 133).


         Subtiliser les possibilités individuelles afin de transcender la « rigueur » cyclique : c’est une nécessité vitale mais certains veulent arrêter la baraka en ne la transmettant que sous des conditions sans fondements traditionnels.

Du reste Guénon a envisagé cette question à propos de l’« intégration » en rappelant que la réalisation des « confins de l’infini » qui « est un facteur important de l’unification de l’être » doit s’opérer tant dans le sens de l’ampleur que dans celui de l’exaltation puisque

« c’est dans la plénitude de l’expansion que s’obtient la parfaite homogénéité, de même que, inversement, l’extrême distinction n’est réalisable que dans l’extrême universalité » (Les Etats Multiples de l’Être, ch. IX, p. 84 et note 1).

Maintenant, il ne s’agit pas de « hâter la fin » par « la rédemption dans le péché » comme le proclame une certaine forme de messianisme, car qui peut savoir si certaines échéances ne peuvent pas être reculées jusqu’à une certaine « limite » en s’efforçant seulement d’éviter que certains « évènements » ne se manifestent : et n’est-ce pas en cela même que réside la fonction de Guénon ?

Il y a aussi deux choses qui importent dans ce domaine : l’extraordinaire

« pouvoir d’illusion qui a un intérêt un intérêt capital à (…) empêcher [le « chercheur »] de parvenir au terme de sa recherche » (RQST, ch. XXXI, p. 205),

C'est-à-dire, avant tout, « l’Ether dans le cœur » : et la situation actuelle de notre état que Guénon décrit ainsi :

« la marche de l’humanité actuelle ressemble véritablement à celle d’un mobile lancé sur une pente et allant d’autant plus vite qu’il est plus près du bas ; même si certaines réactions en sens contraire, dans la mesure où elles sont possibles, rendent les choses un peu plus complexes, ce n’en est pas moins là une image très exacte du mouvement cyclique pris dans sa généralité » (Ibid. ch. V, p.46-47). 







dimanche 18 avril 2021

7 shahr al-Ramadân 1442 / 19 avril 2021

 




 

 

L’écroulement des systèmes

 

 

« Il paraît qu’on a tort lorsqu’on veut être plus positif que les positivistes, plus rationnel que les rationalistes, et plus logique que les logiciens. Pourtant, il est bien difficile de ne pas constater dans la philosophie au moins quatre grands illogismes : celui des sceptiques, qui cherchent des raisons de nier la raison, celui de Kant, qui a fait une métaphysique pour nier la métaphysique, celui d’Auguste Comte, qui a fondé une religion contre les religions, et celui de Nietzsche, qui a établi une morale contre la morale. Et Descartes, lorsqu’il disait : « Cogito, ergo sum », alors qu’il aurait dû dire : « Cogito, quia sum » (je pense parce que je suis), faisait-il une faute de latin ou une faute de logique ? Descartes était un physicien, Kant un astronome, Auguste Comte un mathématicien, Nietzsche un poète, et les sceptiques sont tous des malades ; pourquoi donc en avoir fait des philosophes ? La chose la plus intéressante que Kant ait laissée, bien que d’un intérêt encore relatif, c’est la théorie cosmogonique de Laplace : « Sic vos, non vobis »*, disait déjà Virgile. Et, parmi les grands hommes, plus d’un n’a été grand que parce qu’un autre a voulu paraître petit ; des deux, quel est en vérité le plus grand ? Tout est renversé parmi les hommes qui n’ont ni tradition, ni caste, ni famille, et qui ont remplacé l’incantation par la prière, la méditation par la rêverie, et l’action par l’agitation. »

 (Inédit de R. Guénon - 30 décembre 1910 -)

*« Ainsi vous -travaillez- et ce n’est pas pour vous », allusion à une anecdote entre l’empereur Auguste et Virgile.

 

 

 

 

 

Complot et Complotisme

 

Définition

 

« Action explicitement coordonnée d’un petit groupe agissant en vue de fins moralement ou légalement répréhensibles à l’insu du plus grand nombre ».

 

Le sens de ce terme n’est autre que celui d’une résolution concertée en commun et faite secrètement dans un but coupable. Le complot donc n’est que la préparation du crime tandis que l’attentat en sera l’exécution. Il y a complot dès lors que la résolution d’agir est concertée et arrêtée. De même, Conspirer : « concourir ou s’accorder dans un seul but. Préméditer, préparer en secret ». L’usage correct de ce terme, lié étroitement au complot, présuppose la prise en compte et l’évaluation de l’objet du complot. Il faut donc, pour en valider l’usage, l’entendre dans un sens plus vaste et précis que celui attribué généralement car ce terme comporte également un sens de subversion à l’égard d’une société ordonnée comme c’est le cas dans une civilisation traditionnelle où il prend alors la plénitude de son sens ; et c’est précisément ainsi que l’entendait Georges Bernanos, au début du XXè siècle, lorsqu’il écrivait :

 « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle est une conspiration universelle* contre toute espèce de vie intérieure ».

 

 Aujourd’hui, l'utilisation du terme  « théorie du complot » semble être un artifice rhétorique de langage dont la connotation négative sert à disqualifier l'adversaire sans mener de débat. Cette technique de manipulation dont toutes les modalités possibles furent exposées par Gustave Le Bon en 1895 (cf. Psychologie des foules) fonctionne très bien auprès des esprits naïfs ou peu éduqués. Elle a été notamment utilisée par les Etats-Unis dans les années 60.

Peut-on utiliser légitimement le terme « complot » pour qualifier les intentions du projet porté actuellement par les acteurs du progrès technique illimité et ceux de l’économie mondialiste dés lors qu’ils travaillent de concert pour un projet de remplacement définitif de civilisation, rejetant par là même, tout peuple soumis à une « norme spirituelle » ? Si la réponse est affirmative – aucune civilisation n’ayant vu le jour hors d’une spiritualité –, c'est selon un point vue qui tient compte de la dérive subversive du monde moderne depuis son apparition. Mais alors, serait-il légitime de soupçonner d’intention « complotiste » la volonté de ces agents qui réfléchissent aux moyens d’imposer le « trans-humanisme » et autres monstruosités « infra-humaines » ? Nous ne le pensons pas car il ne s'agit pas là du complot dans sa définition première qui se restreint à un petit groupe dont l'« action explicitement coordonnée agirait en vue de fins moralement ou légalement répréhensibles à l’insu du plus grand nombre ». Il est en effet bien établi pour tout le monde que l'évolution et le progrès technique définissant la marche de l'histoire moderne représente une « normalité » pleinement acceptée pour la majorité des individus composant les Etats occidentaux. Par conséquent, il devient évident que l'utilisation médiatique de cette « théorie du complot » dissimule une volonté de brouiller les esprits pour disqualifier à sa racine toute contestation de la marche progressiste de notre monde.

 En outre, le terme « complot », en raison de sa connotation spéciale, fut jadis associé aux expressions  « complot juif » et « complot franc-maçon » ;  « Bien que pour le premier, les sabbataïstes et les frankistes, qui sont à l’origine de cette désignation, ne sont pas Juifs au sens strict puisqu'ils ont été excommuniés à plusieurs reprises par les autorités rabbiniques traditionnelles. Pour le second, en revanche, Guénon a parfaitement expliqué que la ‟contre-initiation” avait infiltré nombre de Loges comme elle l'a fait pour la quasi totalité des ‟sociétés secrètes” qui par leur influences allaient jusqu'à inverser, pour certaines d’entre elles, leur but essentiel ». Les francs-maçons déviés, dont les intentions ne sont aucunement spirituelles, tout comme les affiliés à bien d’autres courants tel que l’anthroposophisme, sont pour la plupart, des « victimes » n’ayant pas la moindre idée de la manipulation dont ils sont l’objet.

Quant à la « Théorie du complot »  diffusée actuellement, on sait qu’elle est apparue à la suite des doutes émis par T. Meyssan sur la version médiatique et officielle des attentats du 9/11. La manipulation par le langage qui s’est développé avec une certaine rage suite à cet évènement s’est spontanément basée sur l’évidence des apparences en permutant délibérément le sens des termes : selon la version officielle, il n’a pas été fait mention d’un complot de Ben Laden contre le pouvoir des Etats-Unis, mais seulement d’attentats. En revanche, les doutes émis  par certains sur la véracité de cette version, au lieu d’être considérés comme relevant d’une « théorie de la manipulation » ou des « mensonges d’État », furent faussement désignés par le mot  « complot » afin, en l’occurrence, de décrédibiliser toute remise en cause de la politique internationale de l’Occident et principalement celle des États-Unis.

« (...) et, étant donné l’état d’anarchie intellectuelle dans lequel est plongé l’Occident, tout se passe comme s’il s’agissait de tirer du désordre même, et de tout ce qui s’agite dans le chaos, tout le parti possible pour la réalisation d’un plan rigoureusement déterminé. Nous ne voulons pas insister là-dessus outre mesure, mais il nous est bien difficile de ne pas y revenir de temps à autre, car nous ne pouvons admettre qu’une race tout entière soit purement et simplement frappée d’une sorte de folie qui dure depuis plusieurs siècles, et il faut bien qu’il y ait quelque chose qui donne, malgré tout, une signification à la civilisation moderne ; nous ne croyons pas au hasard, et nous sommes persuadés que tout ce qui existe doit avoir une cause ; libre à ceux qui sont d’un autre avis de laisser de côté cet ordre de considérations » (R. Guénon, Orient et Occident ; Éd. Traditionnelles, 1924).

 

Il faut se faire à l’idée que lorsque l’on dénonce des intentions plus ou moins malveillantes à l’œuvre derrière les événements contemporains, sans même jusqu'à remonter aux causes, il est logique que, par crainte de se sentir remis en question, les acteurs médiatiques, sous l’influence permanente de la « culture démocratiste », réagissent avec force et conviction à hauteur équivalente de leur endoctrinement idéologique. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de cette puissante propagande que nous subissons quotidiennement ni de la déformation du langage qui lui sert de véhicule. C’est même, pour ceux qui ne sont pas dupes, une preuve supplémentaire de la fausseté des idéologies qui sous-tendent notre monde en cours de mondialisation.

 

* Le terme universel est un peu abusif ; parler de « conspiration générale » eut été suffisant.* Denys Roman, relève également (sans citer sa source), à propos d’un ouvrage révélant des faits ignoré sur le procès des Templiers : « On ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage de MM. Paul Lesourd et Claude Paillat. On y voit à quel point l’histoire quelles que soient les tendances de ceux qui l’enseignent, est ‟une conspiration permanente contre la vérité” » (RGDFM, ch. II).

 




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Un texte intuitif de Jacques BAINVILLE

 

 

Au lendemain de l’établissement du Foyer national juif en Palestine, Jacques Bainville annonçait que cette aventure provoquerait un conflit désastreux entre et l’Islam et l’Occident *:

 

« L’Osservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont récemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Palestine. Le sionisme soutenu par le cabinet de Londres y apparaît comme une aventure alarmante à tous les points de vue. Déjà les incidents ont été nombreux. Ils sont d’abord, bien entendu, de nature religieuse. Le sionisme, aux Lieux Saints, n’a pas l’impartialité des Turcs. Il traite en intrus les représentants des communions chrétiennes. Le haut commissaire britannique, sir Herbert Samuel, se comporte comme un chef plus religieux que politique. Le « prince d’Israël », ainsi l’ont surnommé ses coreligionnaires, va prier, le jour du sabbat, à la grande synagogue, acclamé par la population juive de Jérusalem. Par contre, le Saint-Sépulcre est un lieu qui lui fait horreur. Au mois de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbet Samuel refuse d’entrer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut relevée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur le champ le patriarche Damianos en lui reprochant de n’avoir reçu le haut commissaire que pour essuyer cet affront. Un tel incident mérite une attention sérieuse. Il montre à quelles rivalités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus graves, le sionisme doit conduire.

On regrette déjà les Turcs, ‘‘le seul peuple tolérant’’, disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n’y seraient plus. Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre de religion : encore un de ces progrès à rebours que les traités auront valu au genre humain.

L’Osservatore romano signale, parmi les immigrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de détruire les reliques chrétiennes. Ce n’est pas tout. Avec la guerre religieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Pologne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l’expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que ‘‘les musulmans trouveront d’autres régions pour vivre’’. Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l’Islam contre l’Occident. Il semble qu’en autorisant et en protégeant des expériences aussi dangereuses le gouvernement britannique perde la tête. La proscription du français en Palestine (sir Herbert Samuel ne reçoit plus aucune réclamation dans notre langue) est-elle un avantage suffisant pour compenser l’irritation et le soulèvement du monde islamique ? Le lieutenant Jabotinsky, l’organisateur de la légion juive, emprisonné par le général Allenby et libéré par le haut commissaire, déclarait récemment au Times : ‘‘Le gouvernement juif en Palestine sera le symbole de la coopération anglo-israélite et un centre d’influence pour les sentiments favorables aux intérêts britanniques parmi tous les israélites répandus dans l’univers.’’ Assurément, il y a cette idée-là dans la politique sioniste du cabinet de Londres. Quel plat de lentilles, si l’on songe à l’immense dommage qui résultera pour l’Angleterre de l’hostilité des peuples musulmans ! Les Grecs à Smyrne, les Juifs à Jérusalem : on a rarement et avec autant d’imprudence, préparé plus vaste incendie » (Jacques Bainville, « Les effets du sionisme », L’Action française, le 20 décembre 1920 - (cité par Yousef Hindi).

 Suite aux accusations d’« antisémitisme », l’extrême droite française et les nationalistes chrétiens , reportent actuellement leur racisme sur un peuple  plus facile à stigmatiser.   

 


 

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 Fondements de la fraternité spirituelle par Mohammed Tadili*

 

 D’après une tradition, le Prophète de l’Islam a dit : « Le croyant est un ami intime à qui l’on rend souvent visite. »

L’amitié spirituelle implique que l’on s’informe des soucis de ses frères (ou sœurs) en Dieu, que l’on travaille à faciliter l’accomplissement de leurs affaires dans la mesure du possible, que l’on aille souvent les trouver chez eux pour leur rendre visite et renouveler la confiance mutuelle.

Un disciple soufi avait l’habitude de fréquenter tous les soirs la demeure d’un de ses frères en Dieu. On lui fit une remarque sur la fréquence de ses visites et il répondit : « Les cœurs s’altèrent avec le temps, de même que l’eau stagnante s’opacifie avec le temps. Ainsi, je crains que mes dispositions personnelles se dégradent si j’espace trop mes visites. »

L’amitié spirituelle comporte notamment l’aide donnée aux âmes en désarroi, cette aide impliquant les témoignages d’affection que l’on porte aux êtres.

L’amitié oblige à la sincérité que ce soit extérieurement ou intérieurement, car chacun est le miroir de son frère en Dieu.

 

L’amitié implique la modestie, l’éloignement de tout type d’emportement et la conviction profonde que l’on a moins de valeur que chacun de ses frères ou sœurs en Dieu.

 

L’une des conséquences de l’amitié est de ne pas porter attention aux faux pas de ses frères, de cacher autant que possible leurs fautes, de prier pour leur pardon et de rechercher toutes les excuses possibles pour expliquer ces fautes.

 

L’amitié veut que le disciple soufi soit animé des meilleures pensées envers ses frères. Elle suppose le renoncement à commander au sein de l’assemblée des disciples, le renoncement à l’amour de l’ostentation et le renoncement à l’amour des honneurs.

 

Les qualités de caractère du soufi accompli font qu’il pardonne à celui qui lui a fait du tort, qu’il s’efforce de renouer les relations d’amitié avec celui qui les a rompues et qu’il agrée les demandes de celui qui a repoussé les siennes.

 

Le disciple soufi ne se vantera pas de dépasser ses frères en Dieu par sa science extérieure, par sa connaissance intérieure ou par ses états spirituels. Il pensera en premier lieu à sa propre difficulté à se soustraire des passions de son âme et il veillera à sa promptitude dans la recherche de tout ce qui peut satisfaire ses frères (ou ses sœurs). S’il commet une faute ou s’il manque à ses devoirs, il n’aura de reproches à faire qu’à lui-même et se hâtera de revenir par la prière vers Celui qui pardonne.

 

La parfaite fraternité entre les disciples soufis correspond aux attributs de la chevalerie spirituelle (futuwwah) qui préconise de toujours s’occuper d’autrui et de préférer les autres à soi-même.

 

Il s’agit de ne jamais chercher à diviser les disciples entre eux car la division est un égarement qui disperse les cœurs et qui détruit les fruits de l’amour. « En vérité, les croyants sont frères entre eux. Etablissez la concorde parmi vos frères ! » (Coran XLIX, 10). Cette incitation à la concorde s’appuie sur les nobles vertus du caractère : longanimité, générosité, modestie, sollicitude, patience et affection.

 

En un mot, la voie soufie est voie d’Union car l’Union est le principe de l’existence qui régit tous les mondes. Les soufis disent en maxime que les relations entre deux frères (ou sœurs) en Dieu ne seront pas parfaites tant que l’un ne pourra pas dire à l’autre : « Ô moi-même ! ».

 

Ton véritable frère est celui qui reste à tes côtés.

 

Celui qui accepte de se nuire afin de t’être utile.

 

Celui qui, lorsque t’éprouvent les vicissitudes du temps,

 

Se multiplie afin que tu restes dans l’Unité.

 

Qu’y a-t-il au monde de plus doux qu’un ami qui égaie le cœur ?

 

Si j’ai glissé, je ne crains pas son blâme ;

 

Et si j’ai trébuché, il s’efforce de me relever.

 

Les joies ne sont ni dans les mets raffinés, ni dans le luxe,

 

Ni dans les richesses, même si leur éclat nous subjugue.

 

Seul un ami inspire le respect et la bienveillance qui naît de la générosité.

 

Pour un ami, on présente un visage plaisant et souriant.

 

L’ami permet d’accéder à un pur bonheur, le cœur dilaté d’abondance.

 

Il élève sans cesse le caractère des meilleurs.

 

Et même si je reste fidèle au Tout-Puissant,

 

Je ne saurais pour autant dédaigner les qualités de l’ami.

 

L’homme ennobli est irremplaçable !

 

L’homme ennobli marche vers la victoire !

 

 

* Mohammed ibn ‘Alī al-Tādilī. Né aux environs de 1880 à Rabat, d’une famille descendant du Prophète et originaire de Sijilmāsa, aux confins du Sahara marocain. Ce maître spirituel étudia le Coran dans sa ville natale jusque vers l’age de quinze ans puis partit à Fès poursuivre ses études de sciences religieuses à la madrasah Qarawīyiyya où il se rattacha au taçawwuf dans la  tariqah  Darqawî auprès du shaykh ‘Alī al-Sūsī  al-Ja‘farī al-Ilghī. Il mènera ensuite une vie d’ascète errant, allant de zāwiyah en zāwiyah. D’une très grande rigueur, il brûla un jour tous ses textes car la pensée de les publier l’avait distrait lors d’une retraite spirituelle qu’il effectuait à Marrakech. La majorité de ses manuscrits est aujourd’hui dispersée parmi ses disciples. Il est surtout connu pour son rôle de murshîd. Vers la fin de sa vie, alors qu’il s’était établi dans la petite ville d’al-Jadida, il fut frappé de paralysie et devint aveugle jusqu’à sa mort, une quinzaine d’années plus tard. Un de ses traités, al-dīn al-naṣīha, a été traduit en français par A. Broudier sous le titre de La vie traditionnelle, c’est la sincérité, aux éditions Traditionnelles.

 

 

  

 


 


  

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