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dimanche 10 juillet 2022

LE FONDATEUR DE LA NAQSHABANDÎYYAH

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LE SHAYKH

SHÂ’A BAHÂ AD-DÎN NAQSHABANDÎ

Extrait traduit de l’ouvrage :

JAILLISSEMENT DE LA SOURCE DE VIE (Rishahât al-‘ayn al-hayât)*

du Sheykh ‘Alî bin Usîn al-Wâ’idh al-Hurwy.

 

 


 

 Sa naissance eut lieu au mois de muharram de l’année 718 de l’Hégire du vivant de Khawâja Alî Ramatâni dit Hazrat Azîzân. Selon certains biographes, ce dernier disparait en 721. A propos de Bahâ ad-dîn, il est dit que la lumière de la guidance et de la proximité divine émanait de son front dés son enfance. Sa mère relate que lorsqu’il eut quatre ans, il pointa son doigt en direction de l’une des vaches de la ferme et prédit que celle-ci aurait un veau au front brillant, ce qui fut le cas. Khawâja Bahâ ad-dîn eut, dés sa naissance, le privilège d’être regardé et accepté comme son fils spirituel par Bâbâ as-Samâssî ; son éducation dans la voie, du point de vue formel, fut l’œuvre d’Amîr Kulâl (le khalif de Bâbâ as-Samâssî). Pour ce qui est de la réalité spirituelle (haqîqah), il fut un Uwaysî (1), instruit par l’esprit d’Abd al-Khâliq al-Ghujdawânî, comme cela est bien connu, de la vision dont il fut gratifié dans les débuts de sa voie et dont le livre des Mâqâmat donne les détails. Il n’échappe à personne que plusieurs Shuyûkh de la silsilah des Khawâjagan pratiquaient aussi bien le dhikr khafî (2) que le dhikr à voix haute, cela depuis l’établissement du Khawâja Mahmûd al-Angîr Faghnawî jusqu’à l’époque d’Amîr Kulâl. On les appelle dans cette noble chaîne, ceux qui pratiquent le dhikr à voix haute. Lorsque vint le temps de la manifestation du khawâjah Bahâ ad-dîn (qadas Allâh sirra hu ) lequel reçut de l’esprit (Rûhâniyah) du Khawâjah Abd al-Khâliq l’ordre d’agir selon la « décision ferme » (bi -l-’azimah) (3) dans les œuvres. Par conséquent, il choisi le dhikr al-khafî et s’écarta du dhikr à voix haute (dhikr al-‘alâniyah). Ainsi, chaque fois que les disciples (ashâb) d’Amîr Kulâl pratiquaient le dhikr jahrî (à voix haute), il se levait et sortait. Ce comportement gênait Emîr Kulâl. Mais le Khawâjah ne se préoccupait pas de ce fait et ne cherchait pas à se justifier. Par contre, il ne négligeait rien pour ce qui concernait le service à l’égard de son maître. Il travaillait et restait toujours près de lui, ne sortant jamais du taslîm (4) ni de l’acceptation du joug de la servitude envers le shaykh. Chaque jour, Amîr Kulâl se tournait davantage vers le khawâjah. Certains disciples se sont laissés aller à critiquer Bahâ ad-Dîn en exposant quelques uns de ses états pour en souligner l’imperfection. Cependant Amîr ne leur répondit rien en cette circonstance jusqu’à ce que soient rassemblés dans le village de Sûkhâr tous les disciples anciens et nouveaux, c’est à dire à peu près cinq cent personnes, remplissant de la sorte la mosquée et d’autres demeures. Une fois réunis autour d’Amîr, celui-ci s’est tourné en direction de ceux qui médisaient sur le Khawâjah et dit : « Vous avez eu de mauvaises pensées concernant mon fils Bahâ ad-Dîn et vous vous êtes égarés en assimilant ses états à l’imperfection, alors que vous ignorez tout de son cas spirituel (amr). Vous n’avez pas pris la juste mesure de sa valeur car le regard du Vrai (haqq) enveloppe constamment tout son être et le regard de l’élite des serviteurs d’Allâh se conforme au regard du Vrai. Ainsi, c’est sans effort ni choix de ma part que je maintiens mon regard sur lui ».

À ce moment là, le Khawâjah était occupé. Amîr le fait demander et s’adressant à lui, il dit : « Ô mon fils, Bahâ ad-Dîn, j’ai rempli mon devoir concernant l’ordre de Bâbâ as-Sammassi à ton sujet, lorsqu’il m’a dit “J’ai fait tout mon possible pour t’éduquer, de même toi, ne sois pas défaillant quant à l’éducation de mon fils Bahâ ad-Dîn. J’ai accompli ce qu’il m’a ordonné” ». Puis, pointant son doigt vers sa noble poitrine, il a dit : « J’ai vidé les seins de la connaissance pour toi et ainsi a été délivré l’oiseau de ta nature spirituelle (ruhânîya) de l’œuf de la nature humaine (basharîya). Mais le faucon de ta himmah (ferveur spirituelle), évolue dans les hauteurs et je t’autorise à présent à visiter les contrées. Si te parviens le goût des connaissances venant des turcs et des tadjiques, prends-le et n’hésite pas à le demander par le moyen de ta himmah ». Le khawâjah a dit : « Ces paroles, venant de la présence d’Amîr Kulâl, ont été la cause de mon épreuve, car si j’étais resté dans l’obéissance convenue à son égard, je me serais tenu éloigné de l’épreuve et rapproché de la sérénité ». Après cela, il fréquenta Mawlana Arifân durant sept années puis s’astreignit à la compagnie du Sheykh Qatham et de Khalîl Atâ (durant douze ans pour ce qui concerne ce dernier). Il se rendit à la Mecque deux fois, la deuxième fois en compagnie de Mohammad Parsâ. Arrivé au Khorasan, il envoya Mohammad Parsâ et ses disciples (âsahâbu hu) par la route de Bawrad vers Nishapur tandis que lui-même se rendit à Hérat afin de rencontrer Mawlânâ Zîn ad-Dîn Abu Bakr at-Tâ’îbâdî auprès duquel il resta trois jours. Il se dirigea ensuite vers le Hijaz et retrouva les disciples à Nîchâpûr. Il demeura un temps à Merv et rentra enfin à Boukhara pour y rester jusqu’à la fin de sa vie. Le détail de ses états est mentionné dans ses Mâqâmat.

 Lorsqu’Amîr Kulâl, durant la maladie qui lui fut fatale, fit une allusion et indiqua aux disciples de suivre Bahâ ad-Dîn, ceux-ci dirent : « Il ne t’a pas suivi dans le dhikr à voix haute, comment pourrions-nous le suivre ? ». Amîr Kulâl leur répondit : « Tout acte venant de lui est fondé sur la Sagesse divine (5), sans aucun choix individuel de sa part ». Puis il déclara, citant un vers de poésie persane : « Ô Toi dont j’exécute toutes les actions en conformité avec ce que Tu sais ! ». Parmi les aphorismes des Khawâjagân, il y a celui-ci : « Si Il te fait paraître sur la scène publique sans ta volonté propre, ne crains rien ; mais si tu décides de te manifester selon une initiative individuelle, alors, soit dans la crainte ».

 


Évocation de la disparition de Bahâ ad-Dîn par notre maître Mawlânâ Muskîn (pauvre) qui fut l’un des grands de ce temps là.

 

« Le sheykh Nûr ad-Dîn al-Khalwatî mourut à Boukhara et, alors que Bahâ ad-Dîn Naqshaband assistait à la réunion prévue pour les « condoléances », les pleurs ont augmentés et les plus faibles se sont mis à crier d’une manière peu convenable, ce qui a provoqué en lui la réprobation. Il leur a interdit de se lamenter (6) et chacun alors a parlé selon son état en exprimant ses doléances.

Le sheykh Bahâ ad-Dîn a dit : « Lorsque ma vie arrivera à son terme, informez les derviches de ma mort ». A son tour Mawlânâ Muskîn déclara : « Ces paroles sont toujours restées dans mon cœur jusqu’à ce que la maladie du Khawâjah l’emporte. Il était alors parti pour Kârwân Sarây’nî. L’élite de ses compagnons resta auprès de lui durant sa maladie. Il leur prêtait une attention particulière en se tournant vers chacun d’eux. Lorsque l’heure arriva, il leva les mains et dans un dernier souffle, fit une longue prière (du’â), puis essuya son noble visage avec ses deux mains bénies. Il quitta ce monde dans cet état ».

 Notre sheykh rapporte (7) que Mawlânâ ‘Alâ ad-Dîn Ghujduwânî a dit : « J’étais en présence de Bahâ ad-Dîn durant sa maladie et à ses derniers moments, alors que l’âme allait sortir. Lorsqu’il m’a vu, il dit “Ô ’Alâ, mets toi à table (8) et mange !”, il m’appelait toujours ‘Alâ. Il me convia ainsi et j’ai mangé deux ou trois bouchés afin de lui obéir, mais je ne ressentais aucune faim dans cet état. J’ai alors replié la nappe, mais il a rouvert les yeux. Me voyant faire, il a réaffirmé “mets-toi à table et mange !”, j’ai avalé encore deux bouchées et lorsque je repliais de nouveau la nappe, il me dit “Prends de la nourriture ! Il faut qu’il mange beaucoup et qu’il s’occupe beaucoup (9)”, répétant ceci quatre fois ! A ce moment, les disciples en étaient à se demander à qui le khawâjah allait transmettre la guidance, à qui allait-il confier cette charge et les affaires des foqarah. Le Khawâjah perçut leurs pensées et dit “Pourquoi me perturbez-vous ? Allâh est celui qui décrète ; ces choses là ne dépendent pas de moi. S’il veut vous faire l’honneur de cette fonction, il vous sera manifesté des signes”. Le Khawâjah’Alî Dâmâd, lequel faisait parti des serviteurs du Khawâjah, a dit : « Au moment de sa dernière maladie, le Khawâjah m’ordonna de creuser la tombe à l’endroit illuminé où il reposera. Lorsque j’eus terminé, je revins auprès de lui et pensai intérieurement - qui sera le murshîd après ? vers qui se déplacera l’Irshâd ? (10) - . Il leva sa tête bénie et dit “ La parole est celle que j’ai prononcé de manière définitive durant mon voyage dans le Hijaz ; quiconque désire me voir, qu’il regarde le Khawâjah Mohammad Pârsâ” ». Deux jours après avoir prononcé ces paroles, il partit vers la miséricorde de Dieu. Le khawâjah ‘Alâ ad-Dîn al-‘Attâr a dit : « J’ai récité la sourate Yâ Sîn pendant le départ du Khawâjah, et, arrivé au milieu de la sourate, les lumières ont commencé à se manifester. J’ai invoqué la parole du Tawhîd (11), et le souffle du Khawâjah s’est ensuite arrêté ». Il avait atteint sa soixante treizième années et entamé la soixante quatorzième. Il disparut le 3 Rabi’a al-awwal, dans la nuit du dimanche au lundi en l’année 791 de l’Hégire.

Traduit et annoté par

Raouf Ghairî.

 

 

 

 

 

 

NOTES

 

 

 

 

 

*Litt. ; « Suintements perlant de la source de vie ».

(1) D’après le nom du célèbre contemporain du Prophète qui fut éduqué par ce dernier sans jamais l’avoir rencontré dans ce monde. Ce terme désigne ceux qui bénéficient d’une éducation spirituelle prodiguée par l’esprit d’un maître qui n’est plus dans le monde sensible

(2) C’est à dire caché ou silencieux. Le dhikr khafî est spécifique à la tarîqah Naqshabandiyyah.

(3) La’azimah consiste à ne pas choisir la facilité dans l’accomplissement des œuvres, mais à s’astreindre au maintient du niveau demandant le plus d’exigence.

(4) Taslîm : acceptation joyeuse et volontaire de la Volonté divine.

(5) Nous avons ici l’expression de « sagesse divine » (al-hikmah al-ilâhiyyah) que René Guénon avait signalé comme étant l’équivalent numérique du mot çûfî (valeur 186). Le Sheykh indique de cette manière indirecte la réalisation de son disciple.

(6) Il est intéressant de noter le commentaire d’A. K. Coomaraswamy à propos d’un texte hindou sur le voyage posthume de l’être vers l’immortalité : «...“ Partant d’ici avec le Soi Prescient (prajnâtmanâ), il est re-né (samabhavat) immortel ” ; en général, il est admis qu’une pleine vie ici-bas, comprise de manière sacramentelle, doit impliquer une pleine vie là-bas ; et pour cette raison la mort est traditionnellement une occasion de réjouissance plutôt que de doléance. Pour ceux qui connaissent leur Soi, il ne peut y avoir aucune peur de la mort. La manifestation d’un chagrin lors des funérailles (crémation) indienne est exceptionnelle ; lorsque a lieu une telle manifestation, même un paysan dira ; “ pauvre homme, il ne connaît pas mieux” » [notes du traducteur].

(7) Il s’agit du maître de l’auteur, à savoir Mawlânâ Naçîr ad-Dîn Khawâjâh ‘Ubaîdul-Llâh.

(8) La « table » est ici une simple nappe sur laquelle on dispose les mets.

(9) Remarquons comment par un simple passage du pronom personnel au pronom impersonnel, le sheykh assiste efficacement son disciple…exemple d’un enseignement très direct.

(10) i.e., la fonction de guide spirituel.

(11) Al-kalimatu-tayba, Litt. : « Il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu ».

 

 * * *


 Quelques aspects complémentaires concernant la vie du fondateur de la tariqah Naqshabandiyyah tels qu’ils furent consignés dans les textes hagiographiques.


Récits

Il est généralement admis que Bahâ ad-Dîn al-Naqshabandî naquit en Janvier 1340 à Kasri (Arifân). Trois jours après sa naissance, le mushîd Mohammed Bâbâ as-Sammâssî arriva à Kasri-Hindwân avec ses murid. Le père de Bahâ ad-Dîn lui apporte son fils qu’il prit dans ses bras. Le Khawajah l’accepta comme enfant et fit remarquer qu’un parfum spécial émanait du sol, ce qui était le signe qu’un homme était né (1) et que cet homme était bien celui qu’il tenait dans ses bras. C’est à l’âge de dix huit ans que Bahâ ad-Dîn fut envoyé par son père chez Mohammed Bâbâ as-Sammâssî où il servit son maître avec une ferveur et un dévouement tel que ce dernier dut tempérer son ardeur. Après la disparition de Bâbâ as-Sammâssî, Bahâ ad-Dîn Naqshaband est amené à Samarkand par son grand-père en vue de le marier. Il est présenté à plusieurs derviches qui lui donnèrent la bénédiction. C’est alors qu’il rentre en possession du turban de khawajaki ‘Aziz ‘Alî ar-Ramatâni, le Maître d’as-Sammâssî.

Durant cette période, il vit en songe le vénérable Hakîm Atâ, un grand sheykh turc qui le recommanda à un derviche dont il perçut clairement le visage. Il se confia à l’une de ses grand-mères très fervente qui lui affirma que beaucoup de bien lui viendrait des shuyukh turc. Il se mit en quête et rencontra effectivement le derviche au bazar de Bukhâra. Il le reconnu tout de suite, son nom était Khalîl, mais il ne réussit pas à lui parler. Perplexe, il revint le soir chez lui. A ce moment, quelqu’un le visita pour lui dire que le derviche Khalîl désirait le voir. Il se rendit immédiatement à sa demeure où il fut admis. Il voulu lui raconter le songe mais Khalîl lui dit en turc ; « Ce que tu a reçu comme signe, nous le savons, point n’est besoin de nous le raconter. » Il fut étonné et éprouva spontanément une grande sympathie pour lui. Il se mit à son service et constata des choses étonnantes. Après quelques temps, le derviche s’empara du pouvoir en Transoxiane, devint le sultan Khalîl et la royauté lui revint. Ce fait fut l’occasion pour Bahâ ad-Dîn de servir et de participer à de grandes actions et son éducation qui commençait s’accompagna immédiatement d’une grande ferveur. Le profit qu’il tira de cet apprentissage fut immense pour son cheminement dans la voie. Il exécuta publiquement les ordres durant six années avec le privilège d’être le confident intime du sultan. Ce dernier avait coutume de dire que tous ceux qui le servait afin de plaire à Dieu - le très haut - deviendraient grands parmi les hommes. Bahâ ad-Dîn Naqshaband comprenait bien qu’il était vain d’exalter et de magnifier les princes pour leur pouvoir et l’éclat de leur magnificence car ceux-ci les tiennent de l’Unique et du Noble par excellence qui leur procure la manifestation de sa propre puissance et de sa propre grandeur. Lorsque l’empire du sultan s’effondra et que son royaume, ses serviteurs et ses courtisans se dissipèrent, Bahâ ad-Dîn revint s’établir à Rewartûn, un des villages de Bukhâra.

C’est durant cette période que sa détermination pour la voie initiatique prit forme et en effet, un jour, une voix en lui se fit entendre : « Le temps est arrivé de te tourner exclusivement vers Notre Majesté. » Fortement ému, il sort de sa maison, s’immerge entièrement dans une rivière qui coule à proximité et accomplit une salâh rak’ataîn. L’habitude lui était venue de se promener la nuit dans les environs de Bukhâra et de visiter les tombeaux. Durant l’une de ses visites nocturnes, à proximités de trois tombeaux (Maqâm d’un Walî), il aperçut pour chacun une lampe allumée remplie d’huile dont la mèche devait être sortie à l’aide du pouce afin qu’elle ne s’éteigne pas. Ainsi au Maqâm du Khawâjah Mohammad Wasî, il reçoit l’injonction de se rendre à celui du Khawâjah Mahmûd Anjîr Faghnawî. Une fois rendu sur les lieus, deux hommes se présentèrent, tirèrent leurs épées pour le forcer à monter sur un cheval qu’ils dirigèrent vers le mausolée de Mâzdâkhân. Arrivé peu avant l’aube au Maqâm du Khawâja, il observe qu’une lampe et sa mèche sont présentes de la même manière. Se tournant alors vers la Qiblah, Bahâ ad-Dîn quitte l’usage de ses sens ordinaires. C’est alors que s’ouvre le mur du coté de la Qiblah et qu’apparaît un grand trône sur lequel siège un homme d’une grande noblesse caché par un rideau vert. Autour du trône se répartissaient quelques hommes parmi lesquels il reconnu le Khawâjah Muhammad Bâbâ as-Sammâssî. Sachant qu’il n’était plus de ce monde, il se demanda qui était ce noble personnage ainsi que ses compagnons. L’un d’eux, s’adressant à lui, présente le grand homme sur le siège comme le vénérable Khawâjah ‘Abdul-Khâliq Ghujdawâni avec, autour de lui, ses successeurs ; Khawâjah Ahmed as-Sadiq, Khawâjah Awliyâl-Kalâm, Khawâjah ‘Arif ar-Rewagarî, Khawâjah Mahmud Angir Fahnawî et le khawâjah Mohammad Bâbâ as-Sammâssî. En arrivant à ce dernier, celui-ci lui confirma la rencontre qu’il eut avec lui durant son séjour terrestre et le don du turban qu’il lui fit à ce moment là. Bahâ ad-Dîn reconnu la rencontre et avoua ne plus rien savoir du turban étant donné tout le temps écoulé depuis. Le compagnon lui répondit que le turban était toujours chez lui et que cette faveur lui avait été accordée afin qu’un malheur puisse être réparé par l’intervention de la baraka dont il était imprégné. Les sages assemblés dirent alors que le vénérable Grand Khawâjah – que Dieu sanctifie son secret – allait l’instruire au sujet du chemin qu’il devait parcourir dans la voie de Dieu. On retira le rideau vert et Bahâ ad-Dîn salua le khawâjah qui lui enseigna les choses relatives au commencement, les choses relatives au milieu, et les choses relatives à la fin de la Voie. Parmi ses paroles, il y eut celles-ci : « Les lampes à huile que tu viens de voir se rapportent à ton état. Tu es parfaitement qualifié pour emprunter cette voie mais il convient de donner un coup de pouce à la mèche de la disposition afin qu’elle s’allume et révèle les mystères. Il est nécessaire de mettre en œuvre toutes ses capacités pour que se produise le résultat escompté ». Il dit aussi : « A toutes les stations, tu dois suivre la Shari’ah, observer les commandements et éviter les interdits. Tu dois t’en tenir fermement à la tradition, t'abstenir des licences et des erreurs et toujours suivre les Ahâdîth du Prophète (‘a s). Tu dois étudier et apprendre les récits et les œuvres du Prophète (‘a s) ». Lorsque le Khawâjah eut terminé, ses successeurs s’adressèrent à Bahâ ad-Dîn et lui demandèrent d’aller auprès de Mawlânâ Shams ad-Dîn Aibankatawî pour l’informer que c’est bien un homme turc qui est en droit au sujet d’une querelle qui l’oppose à un certain porteur d’eau et d’aller l’expliquer à ce dernier. Au cas où il ne reconnaîtrait pas ses tords, il devrait lui dire : « O porteur d’eau qui a soif ». Le porteur d’eau, ayant par ailleurs fauté avec une femme devenue enceinte, la fit avorter et enterra l’avorton dans un endroit désigné, sous une vigne. Lui expliquant tout ceci, il ajouta : « Lorsque tu auras rapporté ces propos à Mawlânâ Shams ad-Dîn, tu te rendras le lendemain à l’aube à Nasaf auprès du Maitre Sayyid Amîr Kulâl après t’être procuré trois raisins secs. Tu emprunteras le chemin qui traverse le sable mort. Une fois arrivé au désert de Farâjûn, tu croiseras un vieillard qui te donnera un pain chaud. Tu le prendras sans rien dire. Tu rejoindras ensuite une caravane et en la dépassant tu rencontreras un cavalier à qui tu parleras et qui se repentira devant toi. » Et encore : « N’oublie pas d’être en possession du turban de ‘Azizân lorsque tu paraîtras devant Amîr Kulâl ». L’assemblée congédia Bahâ ad-Dîn qui reprit l’usage ordinaire de ses sens. Dés le lever du jour, il retourna à Rewartûn et demanda aux gens de sa maison ce qu’il en était du turban. Après lui avoir indiqué l’endroit, il le prit, fut transporté, et pleura. Il se rendit sur l’heure à Aibankata et accomplit la Salat al-fajr à la mosquée de Mawlâna Shams-ad-Dîn. En se relevant, il dit ; « Je suis porteur d’un message » et il raconta tout ceci à Mawlâna. Le porteur d’eau qui était présent refusa d’admettre que le turc avait raison. Bahâ ad-Dîn lui révéla les preuves par le fait qu’il avait soif et demeurait sans situation dans le monde. Le voyant muet, Shah Naqshband ajouta que le porteur d’eau avait fauté avec une femme devenue enceinte et fait avorter cette dernière, l’avorton se trouvant à l’endroit susdit. Le porteur d’eau nia tout. Mawlâna et les gens de la mosquée se rendirent près de la vigne et trouvèrent l’avorton. Le coupable implora le pardon tandis que Mawlâna et les gens de la mosquée pleurèrent. Le lendemain a l’aube, alors que Bahâ ad-Dîn prenait trois raisins secs et se préparait à partir pour Nasaf par la route du sable mort, Mawlâna l’appela et lui déclara en lui témoignant beaucoup d’amitié : « Tu es devenu comme malade de chercher ce chemin. Nous en possédons le remède. Reste ici et nous te donnerons une éducation ». Bahâ ad-Dîn lui répondit qu’il était l’enfant d’autres que lui et qu’il ne devait pas saisir le sein de l’éducation sur son chemin. Le vénérable Maître Shams ad-Dîn se tut et lui donna la permission de partir. Plus tard, il arriva dans le désert de Farâjûn et rencontra un vieillard qui lui offrit un pain chaud. Il le prit et reprit sa route sans rien dire. Arrivant à la hauteur d’une caravane, les voyageurs lui demandèrent d’où il venait et depuis quand il était parti. Il les informa et il rencontra ensuite un cavalier qui, effrayé, le questionna sur son identité. Il répondit alors : « C’est devant moi que tu dois te repentir ». Le cavalier descendit promptement de sa monture, le supplia abondamment et fit pénitence. Il renversa dans le sable toutes les outres de vin qu’il transportait. Il arriva enfin à la frontière de Nasaf et se rendit chez le Maître Seyyid Amîr Kulâl. Bahâ ad-Dîn déposa le turban de ‘Azizan devant lui. Le Seyyid garda le silence un moment et dit ; « C’est bien le turban de ‘Azizan ». Il lui enseigna le dhikr et lui fit réciter, dans le secret du cœur, la voie cachée. Il suivit cet enseignement durant un certain temps et ne pratiqua pas le dhikr en commun (‘Alaniyah).

On rapporte que durant cette période, par une nuit d’un hiver particulièrement redoutable, revêtu uniquement d’une peau de mouton, les pieds blessés par les épines et les cailloux des chemins, Shâh Naqshband errait aux alentours et éprouva soudain le désir de parler au Seyyid Amîr Kulâl. Lorsqu’il entra dans sa maison, il aperçut le murshid assis dans un coin, entouré de ses derviches. Le regard du maître se porta sur lui et il lui demanda qui il était. On lui répondit et le Seyyid ordonna de le chasser au plus vite de la maison. Bahâ ad-Dîn sortit et son âme excédée fut sur le point de rompre la bride de la soumission et du respect, mais il comprit immédiatement que cette humiliation satisfaisait le Tout-Puissant. Il posa sa tête sur le seuil de la puissance et pensa que, quoi qu’il arrive, il demeurerait ainsi. Il neigea un peu et fit très froid. A l’aube, Seyyid Amîr Kulâl sortit de sa demeure et posa son noble pied sur la tête de Bahâ ad-Dîn. Il le releva, le prit dans ses bras, le fit rentrer chez lui, retira son propre vêtement et lui donna en disant : « Mon enfant, c’est à ta taille que l’on a cousu ce vêtement de bonheur ». Il retira de sa main bénie les épines plantées dans son pied, lava ses blessures et lui témoigna beaucoup d'amitiè (2)Un autre récit relate qu’une autre nuit d’hiver à Rewartûn ; devant accomplir le ghusl (la grande ablution) et ne voulant pas déranger, il sortit du lieu dans lequel il se trouvait et se mit à la recherche d’une réserve d’eau. Il arriva ainsi jusqu’à Kasrul ’Arifân où se trouvait un bassin recouvert de glace. Il brisa la glace, pratiqua la grande ablution puis revint à Rewartûn.

On raconte qu’au début de son parcours dans la Voie, Bahâ ad-Dîn passant un jour à proximité d’un groupe d’hommes trés occupé à jouer, en remarqua deux  particulièrement absorbés. L’un, malgré qu’il ait fini par perdre tout son argent ainsi que le crédit qu’on lui avait accordé, enivré par le feu de sa passion, déclara : « Mon cher, vous avez tout gagné, et même si tout est fini, je ne bougerais pas d’ici ». Depuis ce jour, impressionné par l’intensité et la détermination passionnée de ce joueur, l’ardeur de son désir et de ses efforts dans la voie ne cessa de progresser. Au cours des états et des dévoilements qu’il subit ainsi, il rencontra un « Ami dAllâh », un Walî, qui lui intima de suivre ses recommandations. Espérant connaître la bénédiction que représentait le regard d’un « Proche dAllâh », il se conforma à son enseignement qui se résumait à faire apparaître sa personne comme rigoureusement nulle au regard de l’Unique. L’Ami dAllâh lui dit : « Va dans le désert, tu marcheras durant trois jours. A l’aube du quatrième jour, lorsque tes pas t’auront amené près d’une montagne, un cavalier à l’allure royale viendra à ta rencontre sur une monture sans selle. Tu le salueras et continueras ta route. A ce moment, il te dira : « O jeune homme, j’ai du pain, prends-en. Mais tu ne l’accepteras pas ». Le Walî m’ordonna également de penser aux pauvres, aux faibles, aux démunis, à ceux dont personne ne s’occupe et de les servir ; « C’est ainsi que tu apprendras la soumission et la servitude parfaite ».

Les choses se déroulèrent comme il avait dit et Bahâ ad-Dîn s’efforça de pratiquer ses instructions jusqu’à ce qu’il lui ordonne ensuite de respecter et de servir les animaux en les considérant comme créatures dAllâh - leTrès-Haut - Il lui intima l’ordre de soigner leurs plaies et leurs blessures et de se préoccuper de leur guérison s’ils étaient malades. Ainsi, lorsqu’il lui arrivait de rencontrer un animal sur son chemin, il s’arrêtait et le laissait passer le premier. La nuit, il frottait son visage contre le sol à l’endroit où les chevaux avaient laissé l’empreinte de leurs fers. Il lui ordonna aussi de servir les chiens d’une cour et de les surveiller car, de l’un d’entre eux, lui viendrait du bonheur. Bahâ ad-Dîn s’approcha effectivement d’un chien particulier. Soumis, accablé, il était passé au-delà de son état de conscience habituel. Il aborda l’animal tandis que les pleurs le secouaient. A ce moment, il vit le chien se coucher à terre sur le dos et tendre sa gueule vers le ciel, soulever ses quatre pattes en gémissant d’un cri triste et plaintif. Bahâd ad-Dîn dit « Amîn » et l’animal se tut. Il y eut d’autres anecdotes. Le Walî lui ordonna de se mettre au service des routes en améliorant leurs passages. Certain disent qu’il construisit des voies et qu’il fut recouvert de poussière jusqu’au turban durant sept années. Il arrivait que Bahâ ad-Dîn déclare : « Moi et l’Ami d’Allâh - le Très-Haut -, nous ressentons de l’indifférence quant à jouir d’une médiocre réputation. De quoi aurions-nous peur à présent que nous sommes devenus moins que rien ? ».

Bahâ ad-dîn Naqshaband raconte comment après sa séparation d’avec Khalil 'Atâ, lors de l’invasion et du sac de Samarkand par les Ouzbeks, l’ « Ami d’Allâh » lui demande de se consacrer à l’entretient des végétaux en s’occupant des plantes et de prendre soin des animaux. Il prit ainsi à sa charge de soulager les souffrances et lorsqu’il trouvait un cheval qui avait fait l’objet d’un mauvais traitement, il le soignait jusqu’à ce qu’il retrouve la santé. Une fois, il rencontra en plein été un sanglier qui contemplait fixement le soleil. Il dit : « Cette créature d'Allâh, à sa manière, ne peut qu’adorer le créateur » et il demanda en pensée au sanglier de faire une prière pour lui. L’animal, aussitôt, se roula à terre puis se posa sur ses pattes arrière et se prosterna face au soleil. Il partit ensuite tranquillement. De retour chez son Maître, celui-ci lui dit ; « Tu as compris désormais que toutes les créatures adorent Dieu à leur manière. A présent, tu vas prendre soin des routes ». Un jour, nous raconte Bahâd ad-Dîn, alors que j’étais assis entouré de mes disciples dans un jardin près de Boukhara, je sentis le ravissement (jazb) s’emparer de moi. Plus rien ne pouvait s’y opposer et toute force m’abandonna. Je me tournai dans la direction de la Mecque, perdis mon état de conscience ordinaire et réalisai « l’extinction en Allâh » (fanâ fîl-Llâh). Après avoir franchi la limite des régions célestes, j’atteignis un lieu dans lequel mon esprit prit la forme d’une étoile avant de se fondre dans un océan de lumière. Mon corps ne manifestant plus aucune trace de vie, ceux qui m’entouraient, mes disciples, mes proches, se lamentèrent. Peu de temps après, la conscience du corps me ramena à l’existence. Cet état avait duré six heures.

 

Les Maîtres

 ‘Abidul-Llâh Akhâr, murid de Mawlânâ Sharqî, a étudié à Samarkand avant de s’établir dans sa ville natale en tant que murshîd.

Amîr Kulâl aurait enseigné Timur-Lang*.

Khalîl Atâ fut Yasawi.

Bahâ ad-Dîn Naqshabandî adopte les huit paroles du Khawâja abd al-Khâliq. Il partira deux fois en pèlerinage à la Mecque en compagnie de Mohammed Parsa.

 

* Selon John G. Bennett : « Amir Timour, quant à lui, éprouvait le plus profond respect pour son directeur spirituel, Kwaja Sayyid Baraka, lui-même disciple de Baha ad-din. De plus, Timour croyait être guidé et inspiré par Kwaja Ahmed Yasawi, le grand Maître turc du XII e siècle. Bayazid fut vaincu par Tamerlan à Ankara. Nous avons déjà dit (Sir Percy Sykes, History of Persia ; Cf. Chapitre VI, p.140 et suiv.) que, lors de la bataille, Tamerlan récita le poème que Ahmed Yasawi lui avait donné en rêve » (Les Maîtres de Sagesse, Le Courrier du Livre, 1978).

 

 

 

NOTES

 

(1) Avant la naissance de Bahâ ad-Dîn, Khawâjah Mohammed Bâbâ as-Sammâssî avait prédit que le village de Kasri-Hinduwân deviendrait rapidement Kasri ‘Arifân.

(2) Plus tard, lorsque le vénérable Khawâjah parlait de ses exercices ascétiques et de ses épreuves il mentionnait la paresse des postulants et disait : « Tous les matins quand je sors de la maison, je me dis que peut-être un murîd a posé sa tête sur le seuil. Mais maintenant, tout le monde est murshîd, il n’y a plus de murîd.

  

Silsilah al-tariqah al-Naqshabandiyyah

 ALLÂH – ta‘alâ

 MOHAMMAD – ‘alayhi al-salâm

al-Siddîq

Salmân

Qâsim

 Ja‘far

Tayfûr

Abû-l-Hassan

Abû ‘Alî

Abû-l-‘Abbas

‘Abdu-l-Khâliq

 Ârif

Mahmûd

’Alî

Mohammad Bâbâ al-Samâsî

Sayyid Amîr kulâl

Kwawâjakî Mohammad Bahâ’al-Dîn Naqshaband.

 

 

Les neufs règles élémentaires de l’adâb, lorsqu’on assiste au khatm khawajagan, selon Shah Baha al-dîn Naqshaband * 

1) Le murîd se doit d'etre dans le même état de crainte que s’il se rendait chez un sultan tyrannique dont l’injustice est telle que tuer devient licite.

 2) Ne doit parler à personne depuis le moment où il se prépare à partir vers le lieu de réunion du khatm khawajagan.

 3) Pratiquer la grande ablution rituelle, s’habiller de la manière adéquate et éviter expressément toute pensée négative envers autrui même si cela lui pèse terriblement.

4) Ne laisser venir à l’esprit aucune pensée qui irait à l’encontre des devoirs de la shari‘ah, et si ce genre de pensée lui vient à l’esprit, il doit veiller à ne pas la laisser s’installer dans son cœur.

5) Se mettre dans la condition de ne pas savoir qui est à sa droite et à sa gauche (pendant la séance).

6) Être persuadé qu’il est en compagnie des plus grandes personnalités spirituelles pendant le khatm.

7) Rendre présent en son cœur les significations de ce qu’il récite.

8) Être convaincu, et le reconnaître ouvertement, qu’il n’est pas capable de réaliser un tel adâb.

9) Être convaincu qu’il ne pourra jamais atteindre les réalités profondes (de l’adâb), si ce n’est par ce khatm, et ce même si son adoration et son service équivalaient à ceux des hommes et des jinn réunis.

* Extrait d’un écrit du Shaykh sayyid Sharaf al-dîn al-Dâghastânî (le shaykh de Mawlâna  shaykh Nâzim Adil al-Haqqânî al-Qubrusî al-Naqshabandî).

 


Shaykh sayyid Sharaf al-dîn al-Dâghastânî






mardi 31 mai 2022

30 shawwâl 1443 / 31 mai 2022 – Hamza Benaïssa –








« Le point de vue religieux est merveilleusement adapté à la mentalité de ce qu’on peut appeler ‟l’homme déchu”, c’est-à-dire de celui qui, par incapacité de s’attacher à la vérité pour elle-même et d’une façon purement intellectuelle, éprouve le besoin de ‟consolations” sentimentales, à travers lesquelles il pourra du moins entrevoir cette vérité, indirectement et comme symboliquement, dans la mesure où il en sera susceptible. – À un autre degré plus bas de cette déchéance correspond le point de vue proprement moral, tel qu’il est envisagé surtout par les modernes : c’est là une dégénérescence du point de vue religieux, caractérisée par l’abandon des éléments intellectuels (constitutifs du dogme) au profit exclusif des éléments sentimentaux ; ce caractère du ‟moralisme” est particulièrement net dans le protestantisme, et aussi dans le modernisme, dont les tendances fondamentales sont d’ailleurs les mêmes que celles du protestantisme » (René Guénon, Notes inédites).

 Hamza Benaïssa, Introduction à l’étude de l’influence politique du pouvoir financier, Éditions Fiat Lux, 2016.

 Dans ce petit ouvrage, l’auteur analyse les conditions générales du pouvoir financier actuel avec l’intention d’en marquer nettement la distance prise à l’égard de l’organisation traditionnelle de la période médiévale dans laquelle la caste des marchands trouvait sa fonction légitime et nécessaire à la régulation des échanges. L’intérêt de cette étude doit beaucoup à l’excellente connaissance que H. Benaïssa possède de l’œuvre de René Guénon, ce qui lui permet de dintégrer le long processus de déchéance des institutions traditionnelles durant cette dernière période de notre cycle humain en se référant principalement à la tradition islamique dont il maitrise aussi bien la doctrine que la langue. La désorganisation des classes sociales y est aussi illustrée par de brefs aperçus historiques expliquant par exemple que « l’ascension politique de la caste marchande, à l’ombre de l’absolutisme  royal, a nécessairement pour contrepartie, d’un côté la déchéance de la caste guerrière de ses prérogatives politiques pour être reléguée à la vie lascive et dispendieuse des cours ; de l’autre, la déchéance des classes populaires supportant le poids des impôts institués par la caste marchande (…) ». L’auteur présente clairement la victoire politique de la caste marchande sur la noblesse, stigmatisée comme bouc émissaire, et démontre la contribution du Protestantisme qui, en cristallisant l’individualisme, précipita l'ensemble de la société vers des préoccupations exclusivement matérielles. Les moyens de production concourant à cette évolution ne pouvaient se réaliser efficacement que sur la spéculation financière des richesses acquises au détriment de l’exigence spirituelle garantie jusqu’alors en Occident par les institutions du christianisme ; il fallait donc compléter et  prendre en compte le statut supra-national de la diaspora juive dont le rôle fut capital pour la domination progressive de la finance sur les peuples européens. Personne ne pourra reprocher à l'auteur de citer abondement Jacques Atali, expert tout désigné  des « fondements anti-traditionnels du pouvoir financier » et promoteur du capitalisme mondial. Ainsi, selon ce dernier, la banque juive fut décisive dans la révolution industrielle, et se constitua en un petit groupe « à partir de fournisseurs de cours (…), en Allemagne, en France et en Angleterre, pour financer les infrastructures publiques et les entreprises privées. Les banquiers juifs, depuis deux-milles ans, experts en prêts, en constituent l’avant-garde ». On veut ignorer que l’efficacité perverse de la tendance à l’accumulation spéculative et financière se situe dans le rapport déviant du juif modernisé qui justifiera ses actes par une lecture formelle et tendancieuse des textes de la Thorah, du Talmud et ceux de la Jurisprudence. Benaïssa a le mérite de bien  mettre en avant ce que toutes les idéologies progressistes recouvrent d’un voile épais, à savoir que la déviation religieuse anti-traditionnelle qui se manifeste ouvertement dans le monde juif est accueillie avec d’autant plus d’enthousiasme par les acteurs du monde moderne que ceux-ci, pour exister pleinement et sans entrave, se sont déjà coupés de la spiritualité chrétienne en diffusant l’humanisme et les courants de pensée contre les institutions religieuses. Cette involution est bien décrite, notamment la raison profonde de l’abrogation de l’interdiction de spéculer qui perdura durant toute la période médiévale. À partir de la Renaissance, la diffusion de l’esprit de la Réforme, à l’insu même de ceux qui s'y opposèrent, acheva la rupture avec ce qui restait de la Chrétienté médiévale ; rupture définitivement consommée par la Révolution de 89. L’homme moderne, acculé et sans solution, doit en conséquence subir son sort et devenir la nourriture de ses désirs, du moins, tant qu’il rejettera l’intelligence et la compréhension des causes de sa situation absurde. Aujourd'hui, les représentants de la religion chrétienne, dans le monde occidental, s’accommodent suffisamment des idéologies modernes pour être considérés comme étant du côté de la contre-tradition, ce qui explique par ailleurs leur haine manifeste à l’égard de  l'Islâm (et de la shari’ah) ou de tout autre application sociale ou politique de la tradition. Il faut bien reconnaitre, qu'au sein de l’Église, l’adoption plus ou moins consciente des « lois démocratiques » influe directement sur l’amoindrissement de ce qui reste de ses dogmes. La culture de la consommation garantie par tous les régimes politiques de l'occident moderne contribue substantiellement et sans retenue à la surpuissance tentaculaire du capitalisme. On sait que les « États démocratiques » ont pour fonction d’imposer cette hégémonie ploutocratique en rendant impossible tout arrêt de la progression de l’hydre financière ; à ce titre, l’auteur constate qu’à la fin du XXe siècle « le pouvoir financier international renoue par le biais des néoconservateurs aux USA et des conservateurs en Angleterre avec le libéralisme sauvage, en prétendant que ce serait là, la seule façon possible de résoudre la crise économique et financière ouverte, depuis 1973, par le choc pétrolier provoqué par la quatrième guerre arabo-israélienne ». Aujourd’hui, les tentatives exercées en vue de contrecarrer la domination de la finance consumériste basée sur la « dérégulation des marchés » l’ont finalement renforcé d’avantage encore. Et, de ce point de vue, force est de constater que toute politique sociale d’opposition, tout extrémisme révolutionnaire et in fine toute critique, dans le cadre des « démocraties » du bloc occidental, concourent bon gré mal gré au maintien de cette main mise du pouvoir de la finance. En conclusion, Hamza Bénaïssa souligne l’aveuglement et la soumission des acteurs du FMI et de la Banque mondiale, hypnotisés par leur « statut spéculatif et usuraire ». Ainsi, suspendus à l’oppression de ce pouvoir satanique, notre monde et sa destinée se dirigent fatalement vers son écroulement qui signera l’épuisement de ses possibilités.





 

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Dans un article publié dans « La France anti-maçonnique : Réflexions à propos  du pouvoir occulte », Guénon a écrit :

« Un autre point qui est à retenir, c’est que les Supérieurs Inconnus, de quelque ordre qu’ils soient, et quel que soit le domaine dans lequel ils veulent agir, ne cherchent jamais à créer des ‟mouvements”, suivant une expression qui est fort à la mode aujourd’hui ; ils créent seulement des ‟états d’esprit”, ce qui est beaucoup plus efficace, mais peut-être un peu moins à la portée de tout le monde. Il est incontestable, encore que certains se déclarent incapables de le comprendre, que la mentalité des individus et des collectivités peut être modifiée par un ensemble systématisé de suggestions appropriées ; au fond, l’éducation elle-même n’est guère autre chose que cela, et il n’y a là-dedans aucun ‟occultisme”. Du reste, on ne saurait douter que cette faculté de suggestion puisse être exercée, à tous les degrés et dans tous les domaines, par des hommes ‟en chair et en os”, lorsqu’on voit, par exemple, une foule entière illusionnée par un simple fakir, qui n’est cependant qu’un initié de l’ordre le plus inférieur (…). Ce pouvoir de suggestion n’est dû, somme toute, qu’au développement de certaines facultés spéciales ; quand il s’applique seulement au domaine social et s’exerce sur l’‟opinion”, il est surtout affaire de psychologie : un ‟état d’esprit” déterminé requiert des conditions favorables pour s’établir, et il faut savoir, ou profiter de ces conditions si elles existent déjà, ou en provoquer soi-même la réalisation. Le socialisme répond à certaines conditions actuelles, et c’est là ce qui fait toutes ses chances de succès ; que les conditions viennent à changer pour une raison ou pour une autre, et le socialisme, qui ne pourra jamais être qu’un simple moyen d’action pour des Supérieurs Inconnus, aura vite fait de se transformer en autre chose dont nous ne pouvons même pas prévoir le caractère. C’est peut-être là qu’est le danger le plus grave, surtout si les Supérieurs Inconnus savent, comme il y a tout lieu de l’admettre, modifier cette mentalité collective qu’on appelle l’‟opinion” ; c’est un travail de ce genre qui s’effectua au cours du XVIIIe siècle et qui aboutit à la Révolution, et, quand celle-ci éclata, les Supérieurs Inconnus n’avaient plus besoin d’intervenir, l’action de leurs agents subalternes était pleinement suffisante ».

Cette réflexion demeure d’actualité. Les diverses influences qui se sont exercées sur les mentalités depuis le début des années soixante ont réussi à éradiquer en une cinquantaine d’années toutes les références culturelles transmises tant bien que mal par les générations de la première moitié du XXe siècle. Si l'on retient encore aujourd’hui certains faits marquants, l'esprit qui les anima s'est définitivement perdu, ce qui en restait de valable étant abandonné aux vicissitudes de la culture et de la propagande contemporaine. La logique du progressisme interdisant toute transmission, le mouvement carcéral des nouvelles techniques du Web et de l’informatique l’emporte depuis le début du XXIe siècle, d'une part, en assujettissant les pouvoirs politiques sous influence de la finance internationale (cf. compte-rendu ci-dessus) et, d'autre part, en exerçant directement un conditionnement psychique sur les « masses médiatisées ». Le résultat est probant puisque les « suggestions appropriées » émises sur les populations désorientées réussissent à imposer la fatalité de la mondialisation avec toutes les conditions possibles et imaginables, notamment la redéfinition de la condition humaine par les idéologies infra-humaines des anglo-saxons : Reset, Transhumanisme, Gafa, etc.

Le règne de la quantité passe ainsi au stade supérieur de la dictature psychique imposée à la majorité des humains contrainte d’accepter l’hypothèse et la mise en œuvre d’un « homme nouveau » pour résoudre le cercle vicieux des conséquences mortifères de l'industrie et de ses techniques. En poursuivant jusqu’à l’extrême limite les conséquences de ce mouvement hypnotique, l’humanité risque fort de répondre au souhait de quelques sinistres projets et d’être « formatée » comme il convient pour franchir le seuil de la « contre-initiation »*.

 

 


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« Ce que vous dites au sujet de la présence d’êtres ayant en quelque sorte pour fonction de “restaurer l’équilibre” est certainement juste, et j’ajouterai même que, s’il n’y en avait pas constamment, le monde finirait aussitôt. Suivant la tradition islamique, il y a un tel être qui, chaque année, prend sur lui-même les trois quarts des maux qui doivent survenir en ce monde… » (1).

 

 

LE REGARD D’ABD AL-QÂDIR SUR LES HOMMES (extrait) :

« L’explication du devenir du monde par l’effet des théophanies ne se limite pas chez Abd el-Kader à une simple doctrine. Quelques passages des Mawâqif nous montrent qu’il observait le monde avec les yeux d’un homme qui contemple Dieu en toute chose. Interrogé sur la raison pour laquelle les musulmans à son époque s’empressaient d’imiter les occidentaux en toutes choses, il répond que la plupart de ses contemporains, sauf l’élite des serviteurs de Dieu, agissent ainsi parce qu’ils pensent que Dieu a apporté son secours aux incroyants contre les musulmans. Or il n’en est rien. La défaite du musulman vient de ce que s’étant détourné de la Loi de son prophète, il se trouve soumis au nom divin al-Khâdhil « Celui qui abandonne », qui projette dans son cœur la peur de l’incroyant et provoque le triomphe de ce dernier. Les rois et les grands du monde musulman s’imaginent que les infidèles l’ont emporté sur eux par tout ce qui les caractérise et les distingue des musulmans et se mettent à imiter l’Occident, en particulier dans le domaine de l’État. Comme chacun cherche à gagner les faveurs de celui qui est au-dessus de lui, « ce poison se répand parmi les sujets à tous les niveaux chez ceux dont la foi est faible et d’autant plus que la foi s’affaiblit, comme on dit : “les hommes suivent la religion de leurs rois” ». On commence par imiter l’autre dans ses coutumes vestimentaires, dans sa manière de boire et de manger, de se déplacer « jusqu’à ce que ce mimétisme et cette imitation du plus fort gagnent la croyance et la religion, si toutefois le plus fort a une religion ». Abd el-Kader vise par ces propos les milieux dirigeants, ottomans en particulier, dont l’occidentalisation des mœurs s’accompagnait d’une perte des valeurs essentielles de l’islam. Mais, nous dit Abd el-Kader, celui qui lui pose cette question, sans doute un proche compagnon, ne se satisfait pas de cette réponse qui se situe sur un plan légal et psychologique, même si elle fait déjà intervenir l’action d’un nom divin, et lui demande une explication sur un plan supérieur. Il explique alors ce fait par « la cause de la variation des états du monde et celle des théophanies des noms divins car la divinité exige en elle-même la variation des états que ce soit vers le bien ou le mal, le bénéfique ou le plus bénéfique, le nuisible ou le plus nuisible. Les Noms divins exercent leur action et leur effet sur les créatures, sans interruption, selon ce qu’exige ce qui a été déterminé dans la “Mère du Livre” (Umm al-kitâb) pour tout être créé ». Les créatures, non seulement soumises aux statuts des Noms divins, sont aussi l’indication des noms qui exerce leur effet sur elles et sur leurs lieux de manifestation. Il n’y a pas d’autre explication à chercher pour tout ce qui survient dans le monde. Au-delà, on ne peut que citer ce verset, comme le fait également Ibn ‘Arabî, en renvoyant à Dieu la raison des choses : « Il a donné à chaque chose sa création » (Coran 20 : 50) ».

 « Cette explication métaphysique des événements terrestres et plus précisément de l’actualité confère à Abd el-Kader une grande liberté de pensée et lui fait porter un jugement sans complaisance sur ses contemporains. Elle permet également de comprendre l’étonnante mansuétude qu’il a toujours montrée durant les différentes étapes de sa vie à l’égard de ses ennemis et de tous ceux qui n’ont cessé de le trahir ou de l’espionner, comme s’il éprouvait une profonde compassion pour tous les êtres que le voile de l’individualité, de la cupidité et de l’ignorance empêchait de voir ce qu’il contemplait lui-même et qui, dans une large mesure, explique, sans pour autant les justifier, la mesquinerie et les crimes des hommes. » (2)

Denis Gril

 

 

 

              NOTES

 

 

(1) René Guénon, Lettre à Goffredo Pistoni du 26 mars 1950.

(2) Denis Gril,  La théophanie des noms divins, d’Ibn ‘Arabî à Abd el-Kader (le regard d’Abd el-Kader sur les hommes, cf. le mawqif 364, vol. II, p. 492-493).

 

 

***

 

Traduction de la sourate « l’Accumulation » (al-takâthur) :

 « 1 / Vous vous préoccupez d’accumuler ; 2 /jusqu’à ce que vous visitiez les tombes. 3 / Mais non ! Quelques jours vous saurez ; 4 / une fois encore : quelques jours vous saurez ; 5 / Ah, si vous pouviez savoir de science certaine : 6 / vous verriez la fournaise  7 / Puis vous la verriez avec l’œil de la certitude ; 8 / puis on vous interrogera, ce jour-là, sur les plaisirs éphémères. »

 

                                                            ***


* « La ‟contre-initiation”, elle, n’est certes pas une simple contrefaçon tout illusoire, mais au contraire quelque chose de très réel dans son ordre, comme l’action qu’elle exerce effectivement ne le montre que trop ; du moins, elle n’est une contrefaçon qu’en ce sens qu’elle imite nécessairement l’initiation à la façon d’une ombre inversée, bien que sa véritable intention ne soit pas de l’imiter, mais de s’y opposer. Cette prétention, d’ailleurs, est forcément vaine, car le domaine métaphysique et spirituel lui est absolument interdit, étant précisément au delà de toutes les oppositions ; tout ce qu’elle peut faire est de l’ignorer ou de le nier, et elle ne peut en aucun cas aller au delà du ‟monde intermédiaire”, c’est-à-dire du  domaine psychique, qui est du reste, sous tous les rapports, le champ d’influence privilégié de ‟Satan” dans l’ordre humain et même dans l’ordre cosmique ; mais l’intention n’en existe pas moins, avec le parti pris qu’elle implique d’aller proprement au rebours de l’initiation » (R. G., RQST, ch. XXXVI).

 

 

  

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