LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار

jeudi 2 août 2018

20 dhû-l-qa‘dah 1439 / 2 août 2018 - Les Cahiers de l’Unité -







Recueil annuel 2016

    Les Cahiers de l’Unité, la  Revue d’études des doctrines et des méthodes traditionnelles, fit son apparition en janvier 2016. Deux ans plus tard, cette nouvelle publication en est à son dixième numéro, ce qui semble contredire ce que nous déclarions dans la « Présentation » de La Fin des temps modernes (message du 22/05/2018) au sujet de la disparition des revues traditionnelles, et nous en sommes naturellement fort satisfait. Est-ce à dire que nous nous sommes leurré dans l’évaluation de la situation qui concernait aussi d’une façon plus générale le monde de l’édition ? Sans doute pas complètement. D’abord, parce que cette revue doit son mode de fabrication et de diffusion aux services de l’internet et, de ce fait, bénéficie d’une indépendance, équivalente sous ce rapport, aux  divers sites et blogs, ce qui la distingue malgré tout des toutes les revues qui l’ont précédé. Mais, dira-t-on, il reste encore La Règle d’Abraham qui se maintient grâce à la diffusion d’un éditeur italien et Vers la Tradition. Pour La Règle, nous avouons l’avoir oublié, peut-être à cause de son obédience nettement maçonnique qui en fait un cas spécial dans le champs des revues guénoniennes ; quant à VLT, nous ne pouvons considérer cette publication comme véritablement guénonienne en raison de la mentalité de son directeur-administrateur qui, pour ce qui est des principes essentiels, semble demeurer imperméable à l’œuvre de Guénon, tant et si bien d’ailleurs que, dans sa volonté de se situer obstinément à l’extérieur de la Tradition, il a fini par en perdre le nord ; nous y reviendrons dans notre compte rendu consacré au numéro 10.
     Les Cahiers de l’Unité se présentent d’abord comme un site guénonien et vâlsanien proposant des articles de fond traitant à priori de toutes les traditions ésotériques et religieuses, accompagnés de comptes-rendus très détaillés sous la rubrique – Miroir des textes –, que l’internaute peut éventuellement retrouver sous la forme d’une revue-papier aux conditions d’un abonnement effectué en ligne ; le site offre aussi l’abonnement d’un recueil annuel de quatre numéros libérés de l’iconographie (un peu envahissante) accompagnant les textes des parutions indépendantes, en ligne et sur papier. Dans l’éditorial de ce premier recueil, le directeur, Julien Arland, présente son point de vue général dont nous citerons la conclusion : « Si l’enseignement traditionnel n’est jamais monnayable, en aucune circonstance, il nécessite néanmoins des moyens matériels pour maintenir son existence et sa diffusion. C’est la raison pour laquelle nous invitons tous ceux qui lisent notre revue et y trouvent de l’intérêt à la soutenir par des abonnements. Ce sont ceux-ci qui permettent le financement annuel de l’édition imprimée et la gratuité de l’édition en ligne. Si leur nombre était insuffisant, il va de soi que cette revue disparaîtra ; cela voudra sans doute dire qu’elle n’a pas de véritable raison d’être à l’époque où nous sommes ». Seulement, depuis, les conditions « matérielles » ont sans doute obligé J. Arland à soumettre également les textes en ligne à l’abonnement réservé initialement à la revue papier. Ce procédé pratiqué par les sites modernes d’information est une concession regrettable à l’exploitation commerciale qui gangrène de plus en plus le web, d’autant que si la revue en ligne n’est, selon J. Arland, que la « vitrine » de la revue sur papier, il peut paraitre bien curieux d’en conditionner financièrement la visibilité. Il eu été sans doute plus acceptable pour les  internautes de ne mentionner que les titres (en résumant brièvement, par exemple, le contenu des textes) plutôt que les appâter avec le début des articles qui disparaissent immédiatement dans le flou à la manière de Médiapart ou de sites équivalents. Mais, libre à J. Arland de procéder comme il l’entend pour garantir le financement et la diffusion de sa revue ; cette dernière condition impérieuse comportant toujours, quelque soit ses exigences particulières, des désagréments plus ou moins acceptables.


Les quatre premiers numéros.

    Le premier numéro des C. U. s’ouvre sur un « texte oublié de Guénon » : « POUR UN HUMANISME NOUVEAU (Réponse à une enquête) ». Après avoir brièvement évoqué l’émergence de l’humanisme, Guénon écrit : «  (…) Nous pouvons dire que l’humanisme portait en lui-même les causes de sa propre destruction et que tout ce que certains lui opposent aujourd’hui n’est pas autre chose, au fond, que l’aboutissement logique des tendances mêmes qui lui avaient donné naissance ». En une seule phrase, l’idole par excellence de toutes les « Démocraties » occidentales est démasquée et comme l’« aboutissement logique » dont l’auteur vient de rappeler en quelque sorte la fatalité, en raison de sa nature même ne peut cesser d’être actuelle, nous nous retrouvons presque quatre vingt dix ans plus tard au cœur même de ses cinglantes conséquences. C’est par ce « texte oublié » que G. M. poursuit le travail de P. Brecq commencé avec « Un professeur de Philosophie » dans un « Numéro spécial René Guénon » de la revue Sciences sacrées (revue qui s’arrêta en 2005). Rappelons que P. Brecq reprit ensuite, pour Vers la Tradition, la présentation et la publication d’un texte oublié, « Les doctrines Hindoues » ; un chapitre de Psychologie (« ouvrage attribué à R. Guénon », Arché Milano 2001), titré « Conscience, subconscience, inconscience » (n° 123) et un inédit, « La méthode mathématique » (n° 128), qui devaient être suivi d’autres textes oubliés ou inédits (cf. l’historique de VLT après la mort de R. Goffin posté ici même : « Dernier compte rendu de VLT » 27/10/2012). Le texte présenté ici, qui parut en 1930 dans la revue Cahiers de Foi et Vie, est accompagné d’une « Postface » retraçant l’histoire et le contexte de sa rédaction. Comme le précise l’auteur dans son appareil critique, ce texte ne comporte rien de plus que ce qui est dit de l’humanisme dans les ouvrages publiés ; nous ajouterons même que la puissance de son contenu, c’est-à-dire ce que l’on doit entendre par  « Humanisme », apparait plus nettement encore si l’on se reporte aux deux livres dans lesquels Guénon a intégré les acceptions et l’origine de ce terme dans l’évaluation générale des idéologies modernes : Chapitre I (et, en association avec l’ « individualisme »), ch. V de La crise du Monde moderne ;  en relation avec le « rationalisme » : ch. XV du Règne de la Quantité et les Signes des Temps et, pour dénoncer les penseurs modernes falsifiant le langage avec l’idée d’une « tradition humaniste », le ch. XXXI du même ouvrage, etc. Qu’ils soient textes « oubliés » ou  inédits, il est en effet intéressant de reprendre les ouvrages dans lesquels Guénon a traité des mêmes sujets comme c’est le cas ici ; au fond, seul l’ensemble du Cours de philosophie, dont on attend la publication critique définitive, peut avoir un intérêt particulier que l’on ne retrouve pas dans ses ouvrages traditionnels.
    Avec l’article « Génération spirituelle de René Guénon » de Marc Brion, on pourra apprécier le rappel des relations de Guénon avec plusieurs représentants de l’Hindouisme avant (et peut-être pendant) la période de son rattachement à l’ésotérisme islamique. Il reste que l’auteur, dans ses réflexions, ne fait aucune allusion à son initiation à la tradition taoïste. Mais nous n’avons, il est vrai, aucune information à l’égard de celle-ci si ce n’est, selon ses diverses biographies, la mention d’un rajout de la main de Guénon lui-même sur un document recensant ses diverses initiations. C’est pourtant en reprenant les aspects symboliques « cruciaux » de son œuvre que Guénon scellera son enseignement avec La Grande Triade. Brion rappelle que la « fonction » de l’enseignement de Guénon, consiste dans la « remanifestation de la Connaissance primordiale » ; plus directement, on pourrait dire également, que Guénon s’est donné pour finalité de rendre accessible aux personnes qualifiées tout ce qui peut être mis en œuvre pour la prise de conscience de l’« Identité suprême », puisque telle est la finalité des finalités. Cet article est une synthèse de ce qui est mentionné de manière éparse dans les différentes études abordant la période de sa « jeunesse ». Vient clore les contributions de ce premier numéro la première partie d’une approche universitaire sur le Tantrisme du Cachemire ; il s’agit de la traduction de Shaivism and the Tantric Traditions (Le Shivaïsme et les traditions tantriques) d’Alexis G. J. S. Sanderson qui se poursuit sur les parutions suivantes. Pour la section Mirroir des textes, Stanislas Ibranoff s’est penché sur la publication du mémoire de M. Ringgenberg dont il justifie la longueur par l’occasion que lui offre cet ouvrage « particulièrement décevant » d’exposer de « multiples mises au points » : Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof Schuon (mémoire d’un diplôme de l’EPHE dirigé par J. P. Brach) ; le titre de ce « travail “scolaire” » laisse présager de l’intérêt assez médiocre qu’Ibranoff ne manque pas de faire ressortir en formulant avec précision toutes les remarques qui méthodiquement corrigent les erreurs et les approximations reproduites par son auteur au service ici du redoutable couple Laurant-Brach. Nous relèverons seulement le passage de l’une des lettres de Schuon (du 26 juin 1970) qui a retenu notre attention ; le nom du destinataire n’est pas mentionné, mais il s’agit vraisemblablement de M. Vâlsan (il est regrettable que les destinataires de la correspondance de Guénon ne soient jamais indiqués) : « L'œuvre de Guénon comporte deux dimensions : j'ai défini la première dans un article des Études traditionnelles (juillet-novembre 1951. [...] Mais il y a également une autre dimension : “centre suprême” et “roi du monde”, ésotérisme occidental, donc ordre du Temple et maçonnerie, nature du mysticisme et des sacrements chrétiens, “réalisation ascendante et descendante”, etc. ; ici je dois formuler les réserves les plus expresses. Et si un “continuateur de l'œuvre de Guénon” [sic] est censé se fonder sur cet ensemble de concepts et d’opinions, je ne saurais être un tel continuateur ». Voilà qui a le mérite d’être clair. Il ressort, en effet, de cet aveu accablant qui vient s’ajouter à tout ce que l’on sait déjà, que Schuon (qui ignore toute modestie) a berné son entourage depuis le début, y compris le shaykh Abd al-Wahîd Yahyâ lui-même. Connaissant aujourd’hui la teneur de la pseudo ijâzah, publiée dans le n° spécial Frithjof Schuon de Connaissance des religions, censée légitimer sa « fonction » (il est le premier à avoir utilisé ce terme impliquant aussi Guénon – aussitôt réfuté par ce dernier pour ce qui le concernait ), connaissant également ce que rapporte à son sujet la correspondance de Luc Benoist à Guénon, et enfin pour achever sa « carrière », ce que avons appris de ses extravagantes aventures américaines dont les photos de nudisme diffusées sur le Net signent toute la dérision, il devient évident que ce « maître » vraiment particulier n’a rien pu transmettre de la tariqah shadhiliyyah ‘alawiyyah qui ne fut compromis dans ses « Instructions » par sa vanité et ses limitations intellectuelles, sans parler de son incapacité à se soumettre au jeûne du shahr al-Ramadân ; en conséquence, il nous parait problématique de considérer, avec l’« adab » que l’on doit observer à l’égard d’un Shaykh authentique, une personne qui en était autant dépourvu (si ce n’est la considération du respect dû à l’égard de tout « fils d’Adam »). La critique radicale d’Ibranoff ne fait aucune concession aux prétentions de ce Mémoire que l’on peut s’empresser ensuite d’oublier.
    Le numéro deux des C. de l’U. commence avec la « Réponse à une enquête : Avons-nous une culture internationale ? » Il s’agit d’un texte de Guénon publié en 1926 dans une revue de littérature et d’art (Image de Paris) qui, au fond, n’est rien d’autre qu’un bref résumé d’Orient et Occident. La « Postface » qui suit, signée G. M., donne un aperçu du contexte culturel des années 20 et de l’histoire peu intéressante d’un certain Poulaille qui fut l’auteur du questionnaire adressé à plusieurs « personnalités » du monde littéraire dont Guénon (qui n’en fit jamais parti). Cette petite enquête témoigne de l’état assez pitoyable de la « culture française » entre les deux guerres et permet d’évaluer la chute qu’elle a subi depuis. Fait suite une intéressante contribution de Laurent Guyot : « René Guénon et la Maçonnerie opérative » dans laquelle l’auteur traite d’un article de Roger Dachez inclus dans un ouvrage collectif « offert à Jean-Pierre Laurant pour son soixante dixième anniversaire » ; ce texte ayant une suite, nous y reviendrons lorsque nous aborderons le quatrième numéro. Le Miroir des textes rend compte du livre de David Bisson : René Guénon, Une politique de l’esprit. S. Ibranoff lui a consacré pas moins de cinquante pages, ce qui pourrait paraître excessif si les questions posées par ce livre n’avaient été ici l’occasion d’approfondir la pensée et les arrières pensées des auteurs qui y sont convoqués, tels qu’Evola, Éliade et Abellio qui, en sacrifiant respectivement à la politique, la carrière universitaire et la littérature faussement métaphysique, ont provoqués des malentendus et des confusions chez leurs lecteurs et ceux de Guénon. Nous recommandons cette mise au point où les choses sont rigoureusement remises à leurs places exactement comme le ferait P. Brecq qui, pour le numéro trois, réédite l’article  « Orient et Occident » déjà repris dans le n° 120 de Vers la Tradition (dans une version aussi lacunaires que les autres republications) qui fut rédigé en 1925 et publié dans une nouvelle revue, Le radeau, qui coula aussitôt la parution de son unique numéro. Ensuite, un article intitulé « le secret des “cinq Makâras” » dans lequel M. Brion se penche sur l’attitude initiatique qui doit être observée à l’égard des rites en illustrant ses propos par des exemples appartenant à la tradition tantrique. Les questions abordées évoquent le caractère inexprimable de tous les rites et plus particulièrement celui des rites initiatiques. Si, en effet, l’initié doit les effectuer comme si sa vie en dépendait, il ne peut réellement en tirer profit qu’à la condition de ne jamais s’y attacher, ce qui à première vue, peut sembler paradoxal. Mais, précisément, dans le « Véhicule de Diamant » (Vajrayana) du Dharma tibétain, cela s’exprime très clairement dans la pratique de la résorption de tous les supports de méditation (comprenant l’ensemble des visualisations) lors de la « clôture » des sadhanas où s’effectue alors le retour de l’« esprit » à son « état naturel » (qui est celui de la « nature du Vide »). Nous supposons que cette « résorption » se pratique également dans les sadhanas du Tantrisme indien puisque c’est de celui-ci que proviennent les Tantras du Bouddhisme tibétain. En outre, les citations de Guénon que Brion a donné dans son étude sont incontournables pour bien assimiler la réalité qui se tient derrière le caractère paradoxal évoqué à l’instant. Pour terminer la partie article, on retrouve Max Giraud avec une prépublication de la traduction annotée de la Halte 178 du Kitâb al-Mawâqif de l’Émir ‘Abd al-Qâdir al-Jazâ’iri.
     Dans le « Miroir des Textes », P. Brecq constate les premiers effets, aux conséquences désastreuses, d’une sinistre affaire dont le dossier restera certainement le plus lourd de ces dernières années. J. P. Laurant, lié de près ou de loin à toutes les publications malveillantes à l’égard de Guénon (recensées dans les « Miroir des Textes » des livraisons précédentes mais pas seulement), après s’être adjoint le talent universitaire de J. P. Brach, a fait preuve, à défaut d’une intelligence traditionnelle, d’une redoutable habilité dans la manipulation des esprits en s’aliénant un personnage qui a joué un rôle décisif dans la prise de pouvoir de toutes les décisions qui allaient concerner dorénavant l’édition officielle de l’œuvre de Guénon chez Gallimard. P. B. ayant été le témoin direct de ce « “coup d’État” éditorial », mené avec une certaine violence, nous nous effacerons derrière ses commentaires avec lesquels il est bien difficile de ne pas s’accorder ; nous encourageons les lecteurs de notre blog à prendre connaissance directement de cette Étude Critique : Le Règne de la Quantité et les Signes des temps, « À propos d’une prétendue “Édition définitive” » (1er partie) »,  qui se poursuit dans les numéros suivants.
    Pour le quatrième et dernier  numéro de ce Recueil, P. B. a retrouvé « L’interview de René Guénon publiée dans COMŒDIA le 14 Février 1927 » pour une rubrique intitulée Orient contre Occident ayant pour titre sur deux colonnes : « C’est l’Orient qui détient la vérité…mais ni Tagore, ni Kayserling ne sont ses prophètes nous dit l’orientaliste René Guénon ». On comprend la raison qui incita Guénon quelques années plus tard à tant se méfier des journalistes. La présentation de cet interview est tout aussi déplacée et « ridicule » (terme utilisé par Guénon à ce propos) que celle de la présentation d’« Orient et Occident » dans la revue Le radeau. La « Postface » de l’auteur fournit quelques renseignements permettant de comprendre en partie le climat de cette époque et les turbulences idéologiques de la « montée des périls » ; cela concerne surtout les chimères d’une « défense de l’Occident » entretenue alors par Henri Massis et les acteurs plus ou moins nationalistes, mais sûrement anti-traditionnels, d’un christianisme désorienté. Il vaudrait mieux parler à ce sujet d’une désorientation nationaliste à prétention chrétienne. On sait que ce courant se porte encore très bien actuellement et qu’il est prêt pour sa survie à sacrifier à des alliances notoirement suspectes. La traduction de l’étude anglaise d’Alexis G. J. S. Sanderson, Le Shivaïsme et les traditions tantriques, présente dans les quatre livraisons composant ce recueil, bien que promise à une suite ne sera pas reprise dans les numéros suivants. Il reste que seuls les lecteurs déjà familiarisés avec les doctrines hindoues peuvent vraiment tirer profit de cette approche très complexe du Tantrisme cachemirien.
    À propos de la suite de l’étude de Laurent Guyot, l’« Origine des connaissances de René Guénon sur la Maçonneries opérative », dont la première partie fut publiée dès le numéro deux, nous avons relevé le passage suivant (p. 448) : «  (…) il est important de rappeler tout d’abord que l’opérativité n’est pas exclusivement liée au “support” de l’exercice extérieur du métier » ; et l’auteur observe, en note, que pour Gilis « le retour à l’état opératif » signifierait « l’exercice traditionnel du métier de Maçon ». Il suffit de remettre ces idées à l’endroit en se reportant simplement à ce qu’a écrit Guénon sur le sujet comme l’a fait Laurent Guyot. Si l’on comprend bien ce dernier, il est évident que Dachez a dépassé toutes les bornes en matière d’incompétence concernant notamment les écrits maçonniques de Guénon, et, on imagine sans effort, qu’au terme de cette critique qui doit se prolonger dans les numéros suivants, il ne restera rien de valide à prendre en considération dans cet hommage à Jean-Pierre Laurant. Asinus asinum fricat.




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Le numéro 10 des Cahiers de l’Unité.

    P. Brecq a choisi comme titre « La Pagaille Martiniste » pour traduire « La Baraonda Martinista » qui est une note d’information de Guénon traduite et publiée en italien dans la revue Atanòr d’Arturo Reghini durant l’année 1924. La « Posface » de l’auteur explique ce qu’il faut savoir pour suivre dans le détail ce que Guénon livrait aux intéressés Martinistes et autres spiritualistes de cette époque.
    Font suite « Les “Amis de Dieu” » de Steffen Grief, quatrième livraison d’une étude qui vit le jour (sous un autre pseudonyme) dans le numéro 122 de Vers la Tradition. Après avoir abordé Maître Eckhart et Ruysbroeck, c’est au tour de Tauler, un « maître spirituel » cher à Jean Borella. L’auteur décelant l’ésotérisme et le caractère initiatiques des  Maîtres rhénans, s’interroge sur les réticences de leurs  spécialistes à dépasser les considérations propres au point de vue mystique et expose la doctrine de ces Maîtres à propos des trois catégories d’« Amis de Dieu », établies par Tauler, dont la distinction est un indice supplémentaire en faveur d’une hiérarchie maintenue par une « élite ». Concernant « l’autre sorte de recherche » spirituelle menant à la troisième catégorie, elle « consiste en ce que l’homme rentre dans son propre fond, au plus intime de lui-même (…) » ; d’autres occurrences textuelles relevées par S. Grief, telle la « bonne sécurité, pour les hommes qui voudraient bien vivre pour la vérité, d’avoir un Ami de Dieu auquel ils se soumettent et qui les dirige d’après l’Esprit de Dieu », réfèrent sans aucun doute possible à une méthode initiatique.
    Cyrille Gayat avait jadis entrepris une étude à suites dès le numéro 1-2 de Science sacrée : « Réfutation de quelques erreurs relatives à la doctrine du Centre suprême ». Elle est reprise ici avec Marco Pallis, initié au Vajrayana du Bouddhisme tibétain, sous la signature C. G. (depuis sans doute les quatre numéros précédents que nous n’avons pu consulter). Les arguments de Pallis en défaveur (comme Schuon) du « Centre Suprême » sont réfutés un à un par Gayat qui, à cet effet, se réfère à de nombreux témoignages contredisant les propos du bouddhiste greco-anglais, et réhabilitant de surcroit, les soi-disant affabulations du récit d’Ossendowski, Bêtes Hommes et Dieux (qui fut le support initial pour la rédaction du Roi du Monde). Cette étude est appelée à se poursuivre dans les numéros suivants. Nous nous étonnons, en passant, de la récurrence du substantif « Lamaïsme » qui ne correspond à rien dans le Dharma tibétain ; sans doute faut-il voir dans la création de ce terme par des voyageurs occidentaux comme A. D. Neel, la reconnaissance de l’autorité et du prestige des Lamas (Guru) au sein du peuple tibétain ; mais, pour ce qui est de l’autorité et du prestige des maîtres, il en va au Tibet exactement comme pour les gurus des hindous ou les shuyûkh des musulmans.
    Dans le Miroir des textes, Le Judaîsme et la fonction de René Guénon – Réponse à Paul B. Fenton – par S. Ivanoff : il s’agit d’une critique bien menée de tous les propos que Fenton a tenu dans un recueil de contributions fort discutables dont tous les auteurs (sauf un, du moins nous l’espérons pour lui), sont bien connus pour être plus ou moins hostiles à l’égard de divers aspects de l’œuvre de Guénon. Pour ce qui est du terme « fonction », mentionné dans le titre, il doit s’entendre selon nous en conformité au « rôle » que s’est assigné Guénon à plusieurs reprises dans certains de ses ouvrages,  rôle qu’il entendait exercer en toute indépendance à l’égard de quelque tradition particulière que ce soit. C’est bien d’ailleurs en raison de la liberté métaphysique du point de vue guénonien que P. Brecq a pu exprimer aussi aisément ses réfutations sans laisser subsister la moindre ambiguïté. Il faut bien dire que, sur le fond, on ne sait que penser des propos de Fenton : s’agit-il d’un esprit à ce point malveillant qu’il n’hésiterait pas à utiliser la calomnie malsaine dans le but de nuire à toute expression étrangère à sa confession et le dépassant spirituellement ou bien d’un religieux universitaire affecté par de sérieux problèmes de compréhension dans ses lectures ?
     Enfin, en clôture de ce numéro, la suite et la fin de la réaction de J. F. Houberdon au « spécial VLT » dont le titre L’idée que l’islam doit dominer la planète trahit déjà toute l’ignorance et la félonie de Mr. Poupart, son administrateur-directeur. Par pudeur, Mr. Houberdon a titré sa réponse : La fonction de l’Islam et le sort de l’occident, réponse à Jean-Louis Gabin. Nous n’avons jamais eu le numéro de cette revue entre les mains, mais les nombreux commentaires qui nous sont parvenus, venant de toutes parts y compris de ses propres collaborateurs, auxquels s’ajoute maintenant cette réponse, nous a dispensé d’en subir la pénible lecture. Une remarque cependant : mettant en avant Guénon, Mr. Houberdon prétend qu’à partir des « idéologies hérétiques et totalitaristes », les seules forces capables de les contrer « sont représentées en Occident par un soufisme authentique d’inspiration guénonienne et d’application valsanienne qui s’intègre dans un Islam mohammadien à vocation universelle ». Nous avouons ressentir quelque peine à comprendre cette phrase et ne pas très bien saisir ce que pourrait être un « soufisme d’inspiration guénonienne ». Soit Houberdon en dit trop ou alors pas assez pour être suffisamment compris*. Bien que cette restriction spéciale n’enlève rien aux qualités de la mise au point doctrinale de l’auteur, elle est susceptible de nuire à sa réception. Il y a encore une chose dans cette histoire qui semble n’avoir pas été suffisamment soulignée et qui concerne directement l’influence qu’ont subie les responsables de ce numéro spécial. En effet, ce n’est pas seulement l’assimilation de l’enseignement proprement doctrinal de Guénon qui manifestement leur fait en partie défaut ici, mais également, et peut-être même surtout, l’absence totale d’une application, pour le coup, de la critique du monde moderne sur laquelle Guénon a pourtant insisté dans trois de ses ouvrages. Et quel rôle jouerait cette critique si ceux qui s’y accordent ne savaient pas en tirer toutes les conclusions ? Comment Gabin et consorts n’arrivent-ils même pas à percevoir ce que des auteurs profanes comme J. M. Vernochet ou Y. Hindi, aussi peu guénonien qu’il est possible de l’être, distinguent nettement en considérant notamment le Wahhabisme et l’intégrisme salafiste comme un « contre-Islam » et qui, à l’aide de références bien établies, démontent la manipulation des agents vecteurs des idéologies modernistes, révolutionnaires et post révolutionnaires occidentales, diffusées dans les pays qui furent soumis à l’empire colonial de l’Europe moderne ?**
    En conclusion, vient à propos ce passage de l’article de Guénon publié dans la revue Image de Paris (cf. C. de L’U. n° 2) dans lequel il prévenait qu’« un rapprochement intellectuel de l’Orient et de l’Occident (…) supposerait évidemment que les Européens [à présent, l’ensemble de l’Occident moderne] cessent de se croire supérieurs à tous les autres peuples, qu’ils renoncent à la prétention d’imposer à ceux-ci leur propre civilisation, et qu’ils veuillent bien admettre qu’il existe des hommes qui s’intéressent à autre chose qu’à construire des machines et n’éprouvent nul besoin de s’agiter incessamment sous prétexte de “progrès”. Il faudrait qu’ils se rendent compte qu’il n’existe pas une civilisation, la leur, mais qu’il y a toujours eu et qu’il y a encore des civilisations diverses, dont chacune a son développement propre, et qui, par conséquent, ne sont pas comparables entre elles ni réductibles à une commune mesure ». Nul besoin de posséder une intelligence supérieure pour constater presque un siècle plus tard que la mentalité moderne est inapte à se « rendre compte » de quoi que ce soit et ne possède aucune lucidité pour percevoir les intentions véritables et l’état de la « fausse civilisation » qu’elle ne cesse d’engendrer. Nous espérons qu’il reste encore quelques personnes qui, ayant compris la nature satanique du monde moderne, ne se trompent pas quant à la véritable identité toujours masquée et mensongère de l’Adversaire, reconnaissable immédiatement dans ses intentions toujours hostiles et destructrices à l’égard de tout ce qui appartient au monde de la Tradition.
    Considérant l’importance des sujets abordés dans cette revue, on aura certainement compris l’intérêt qu’elle peut représenter pour l’expression des réalités traditionnelles et la défense de l’Œuvre de René Guénon ; nous souhaitons qu’elle se maintienne durablement face aux impostures et à la falsification générale de la pensée.





* Ensuite, Houberdon mentionne l’exclusivité de l’ « application valsanienne »,  mais il faudrait encore expliquer de quoi il s’agit car il est avéré que le shaykh Mustafa-Vâlsan a quitté ce monde au début des années soixante dix sans transmettre sa fonction, ni par conséquent son « application »... Quel sort sera réservé à ceux qui n’ont pas connu ce shaykh et pratiqué sa méthode ? Anéantis par les « idéologies hérétiques et totalitaires » et/ou séduis par la puissance de suggestion et les effets de la « contre-initiation » ?
Il ne faudrait pas perdre de vue, en l’occurrence, que l’« inspiration guénonienne »  ne peut se concevoir distinctement de celle du fondateur d’une tariqah et des murshîd de sa silsilah chargés d’en transmettre la baraka,  et c’est d’ailleurs à cela que Guénon fit allusion une fois, à propos du comportement de Schuon, disant qu’il n’avait simplement qu’à s’en tenir à sa fonction qui était de transmettre ce qu’il avait reçu. Hasbunâ-l-Llâhu wa ni‘ma-l-wakîl…



** Ces deux auteurs ont publié des ouvrages bien documentés dénonçant les manœuvres politiques des colonialistes anglais et des américains au Moyen-Orient depuis le XIXè siècle jusqu’au milieu du XXè siècle et qui se perpétuent encore actuellement sous d’autres modes. Lorsque nous évoquons les « idéologies révolutionnaires et post révolutionnaires », nous y incluons la rébellion anglaise menée par Cromwell et tous les effets pervers de la Réforme dont on retrouve l’influence plus ou moins directe chez tous ceux qui ont eu, et qui ont encore la prétention de réformer l’Islam, comme si le désastre actuel ne suffisait pas. Nous savons que l’on veut faire ignorer le rôle des nations modernes (dont celui de la France) dans l’émergence des courants réformistes en qualifiant délibérément de « complotistes » la dénonciation, entre autres, des flagrantes manipulations des services secrets occidentaux (auxquels des courants déviés du messianisme juif ont largement participé). C’est sans doute par cette propagande soigneusement préparée que s’explique l’incapacité générale à comprendre que ce ne peut-être l’Islam qui engendra le wahhabisme ou qui fut pour quoi que ce soit dans la diffusion du salafisme. Quant à l’idée d’une « domination de la planète », comment peut-on être aussi aveugle pour ne pas se rendre compte que ce sont les idéologies des États « démocratistes » qui imposent cette terrible et fatale domination. Car enfin, sans l’aide des américains (et leur invasion meurtrière en Iraq), conjointe à celle des États wahhabites, la mise en place idéologique et matérielle de Daech et autres factions extrémistes armées n’aurait jamais eut lieu. Et, sans être négligeable pour autant, il faut y ajouter (ce qui est moins connu) la promotion et la diffusion des mouvements salafistes dans les banlieues soutenues également par des agents et de l’argent américain. C’est dire notre stupéfaction d’avoir appris qu’un numéro spécial d’une revue qui se prétend traditionnelle puisse comporter un tel titre alors que les véritables musulmans et leur Islam sont les premières victimes de cette folie dominatrice dont la signature est bien celle de la « pseudo-civilisation occidentale moderne » clairement démasquée par Guénon.



















dimanche 8 juillet 2018

RENE GUÉNON : LA « SCIENCE HISTORIQUE »



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La méthode historique et les falsifications de l’Histoire.

Il n’est pas indifférent de considérer le pouvoir de suggestion que possède l’Histoire officielle sur les mentalités, et il est évident que pour renforcer leurs emprises sur les démocraties occidentales, les acteurs des idéologies modernes ne cessent de s’appuyer sur les résultats de ses méthodes.
 Avec l’extrait ci-dessous d’un texte inédit de Guénon, on peut aisément comprendre la « fabrique de l’Histoire » et son mode opératoire comme le démontre ensuite clairement le même auteur qui précise comment on en vient à la falsifier dans la partie finale de sa Conclusion de L’Erreur spirite (reproduite à la fin de cet article) :

« Il n’y a de science que du général ; or l’histoire ne cherche qu’à établir des faits et des enchaînements de faits particuliers ou singuliers ; elle ne peut donc pas être une science à proprement parler… Le but de l’historien est de connaître les faits exactement tels qu’ils se sont passés et dans l’ordre où ils ont eu lieu ; le moyen pour y parvenir, c’est de vérifier les témoignages que l’on possède sur les faits dont il s’agit ; la méthode historique est donc avant tout la critique du témoignage… On voit combien les chances d’erreur sont grandes ici… Ce n’est pas que l’histoire ne soit susceptible en soi de certitude ; mais les faits sur lesquels elle s’appuie renferment une trop grande part de contingence… [L’histoire présente] les imperfections qui sont inhérentes à toutes les sciences de faits, et les sciences qui se basent sur l’histoire sont même les moins certaines de toutes les sciences de faits. »

Les orientations et les intentions de l’historien moderne influencent sa sélection des faits et l’organisation de son travail ; les « enchaînements des faits particuliers » s’effectuant pour lui en dehors de tout principe spirituel (ou métaphysique) produisent des résultats condamnés à être perpétuellement « révisés » par de nouveaux points de vue venant remplacer les précédents, les uns comme les autres étant soumis aux fluctuations anarchiques qui traversent régulièrement le climat idéologique des sociétés occidentales.


La méthode historique traditionnelle.


Maintenant on peut facilement opposer à la méthodologie incertaine de ces historiens la stabilité des pratiques traditionnelles basée sur la « critique du témoignage » telle qu’elle fut utilisée par exemple au début de l’Islam. Ainsi, l’imam Malik, al-Shâfi‘î, Ibn Hanbal, al-Bukhârî, Muslîm, al-Tirmidhî ont eu recours à cette méthode pour organiser les recueils des paroles et consigner les faits du Prophète Mohammad rapportés par ses Compagnons puis transmis oralement de générations en génération. On procéda ainsi à un regroupement et un recoupement de toutes ces données sous l’égide de ‘Uléma comme Ibn Kathîr, Ibn Hajar, Ibn Salâh, al-Dhahabî, al-Suyûti. Ce travail critique qui perdura sans discontinuer jusqu’au 9è siècle de l’Hégire ne se basait pas exclusivement sur des témoignages obtenus à partir de simples faits empiriques dans une période quelconque comme c’est le cas pour les constructions de l’histoire ordinaire, mais selon la rigueur des moyens dont les principes ont toujours été appliqués dans toutes les traditions ; en l’occurrence, pour ce qui concerne l’Islam, les hadîth furent classés en deux catégories : l’acceptable (maqbûl) et l’inacceptable (mardûd). Dans la classe des hadîth acceptables, les juristes ont retenu en premier lieu le hadîth sain ou authentique (sahîh) puis le hadîth satisfaisant (hasan) et enfin, accompagné d’une certaine réserve, le hadîth faible ou “peu fiable” (da‘îf). La grande différence entre cette méthode traditionnelle et celles utilisées par l’histoire moderne repose sur la « reconnaissance » d’un hadith validé selon deux critères essentiels : sa conformité spirituelle à l’égard du texte sacré coranique et la fiabilité intellectuelle de son transmetteur. Cette méthode critique repose en outre sur la recherche de la science (traditionnelle) qui est une « obligation » pour tous les musulmans*.
La discipline scientifique concernant l’Histoire n’est évidemment pas la seule à devoir être remise en cause. D’un point de vue traditionnel, Il en va de même de toutes les « sciences humaines » qui ne sont, métaphysiquement, que des « savoirs ignorants »** n’apportant que complications et multiplications de problèmes insolubles.


Al-Ghazâlî, (450-505 H.), a clairement situé la raison et défini par là-même les limites de son usage :
« Les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules ; il y en a d’autres auxquelles notre entendement est absolument incapable de parvenir ; force nous est de les accepter, quoique nous puissions les déduire, à l’aide de la logique, de principes connus. Il n’y a rien de déraisonnable dans une supposition qu’au dessus de la sphère de la raison il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine ; si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité *** ».

De la sorte, le ‘aql (mental, raison, ou intellect au sens restreint) mis à la place qu’il doit occuper normalement devient légitime et adéquate à son objet,  pour établir les lois et les méthodes traditionnelles de la science. Il importe de retenir la part de certitude relative, mais fiable, acquise pour l’homme au moyen du ‘aql et de l’application de la logique dans la mesure où ces activités restent soumises à « la sphère de la manifestation divine ».

* Dans une du’a, le Prophète Mohammad (‘a s) prie Allâh : « Je cherche refuge auprès de Toi contre une science qui ne soit pas utile ».
** « Maintenant, dissociant les deux tendances principales de la mentalité moderne pour mieux les examiner (…), nous pouvons nous demander ceci : qu’est exactement cette “science” dont l’Occident est si infatué ? Un Hindou, résumant avec une extrême concision ce qu’en pensent tous les Orientaux qui ont eu l’occasion de la connaître, l’a caractérisée très justement par ces mots : “La science occidentale est un savoir ignorant”. » (Orient et Occident, ch. II ; Éd.Traditionnelles. 1924)
*** Cité par Gustave le Bon, La Civilisation des Arabes (Livre V et VI, p. 43).











Extrait de la Conclusion de L’ERREUR SPIRITE :


« (...) l’histoire du spiritisme, à nos yeux, ne constitue qu’un épisode de la formidable déviation mentale qui caractérise l’Occident moderne ; il conviendrait donc, pour la comprendre entièrement, de la replacer dans cet ensemble dont elle fait partie ; mais il est évident qu’il faudrait pour cela remonter beaucoup plus loin, afin de saisir les origines et les causes de cette déviation, puis d’en suivre le cours avec ses péripéties multiples. C’est là un travail immense, qui n’a jamais été fait en aucune de ses parties ; l’histoire, telle qu’elle est enseignée officiellement, s’en tient aux événements extérieurs, qui ne sont que des effets de quelque chose de plus profond, et qu’elle expose d’ailleurs d’une façon tendancieuse, où se retrouve nettement l’influence de tous les préjugés modernes. Il y a même plus que cela : il y a un véritable accaparement des études historiques au profit de certains intérêts de parti, à la fois politiques et religieux ; nous voudrions que quelqu’un de particulièrement compétent ait le courage de dénoncer notamment, avec preuves à l’appui, les manœuvres par lesquelles les historiens protestants ont réussi à s’assurer un monopole de fait [*], et sont parvenus à imposer, comme une sorte de suggestion, leur manière de voir et leurs conclusions jusque dans les milieux catholiques eux-mêmes ; ce serait une besogne fort instructive, et qui rendrait des services considérables. Cette falsification de l’histoire semble bien avoir été accomplie suivant un plan déterminé ; mais, s’il en est ainsi, comme elle a essentiellement pour but de faire passer pour un “progrès”, devant l’opinion publique, la déviation dont nous avons parlé, tout paraît indiquer que celle-ci doit être elle-même comme l’œuvre d’une volonté directrice. Nous ne voulons pas, pour le moment du moins, être plus affirmatif là-dessus ; il ne pourrait s’agir, en tout cas, que d’une volonté collective, car il y a là quelque chose qui dépasse manifestement le champ d’action des individus considérés chacun à part ; et encore cette façon de parler d’une volonté collective n’est peut-être qu’une représentation plus ou moins défectueuse. Quoi qu’il en soit, si l’on ne croit pas au hasard, on est bien forcé d’admettre l’existence de quelque chose qui soit l’équivalent d’un plan établi d’une manière quelconque, mais qui n’a d’ailleurs pas besoin, évidemment, d’avoir jamais été formulé dans aucun document : la crainte de certaines découvertes de cet ordre ne serait-elle pas une des raisons qui ont fait de la superstition du document écrit la base exclusive de la “méthode historique” ? Partant de là, tout l’essentiel échappe nécessairement aux investigations, et, à ceux qui veulent aller plus loin, on a vite fait d’objecter que ce n’est plus “scientifique”, ce qui dispense de toute autre discussion ; il n’y a rien de tel que l’abus de l’érudition pour borner étroitement l’“horizon intellectuel” d’un homme et l’empêcher de voir clair en certaines choses ; cela ne permet-il pas de comprendre pourquoi les méthodes qui font de l’érudition une fin en elle-même sont rigoureusement imposées par les autorités universitaires ? Mais revenons à la question que nous envisagions : un plan étant admis, sous n’importe quelle forme, il faudrait voir comment chaque élément peut concourir à sa réalisation, et comment telles ou telles individualités ont pu, à cet effet, servir d’instruments conscients ou inconscients ; qu’on se souvienne ici que nous avons déclaré, à propos des origines du spiritisme, qu’il nous est impossible de croire à la production spontanée de mouvements de quelque importance. En réalité, les choses sont encore plus complexes que nous ne venons de l’indiquer : au lieu d’une volonté unique, il faudrait envisager plusieurs volontés diverses, ainsi que leurs résultantes ; il y aurait même là toute une “dynamique” spéciale dont les lois seraient bien curieuses à établir. Ce que nous en disons n’est que pour montrer combien la vérité est loin d’être généralement connue ou même simplement soupçonnée, en ce domaine comme en beaucoup d’autres ; en somme, presque toute l’histoire serait à refaire sur des bases entièrement différentes, mais, malheureusement, trop d’intérêts sont en jeu pour que ceux qui voudront le tenter n’aient pas à vaincre de redoutables résistances. Cela ne saurait être notre tâche, car ce domaine n’est pas proprement le nôtre ; nous ne pouvons, en ce qui nous concerne, donner à cet égard que des indications et des aperçus, et d’ailleurs une telle œuvre ne pourrait guère être que collective. En tout cas, il y a là tout un ordre de recherches qui, à notre avis, est autrement intéressant et profitable que l’expérimentation psychique ; cela demande évidemment des aptitudes que tout le monde n’a pas, mais pourtant nous voulons croire qu’il en est au moins quelques-uns qui les possèdent, et qui pourraient avantageusement tourner leur activité de ce côté. Le jour où un résultat appréciable serait obtenu en ce sens, bien des suggestions seraient par là même rendues désormais impossibles ; peut-être est-ce là un des moyens qui pourront contribuer à ramener, dans un temps plus ou moins éloigné, la mentalité occidentale aux voies normales dont elle s’est si fort écartée depuis plusieurs siècles. »
 (Éd. Traditionnelles, 1984, p. 403 – première édition : 1923 –) 

[* Depuis la dernière guerre mondiale on peut ajouter les historiens imprégnés de l’idéologie anti-traditionnelle et anti-orientale du nationalisme sioniste.]





Rien n’a changé aujourd’hui à l’égard de ce jugement critique, si ce n’est que, pour ceux qui ont gardé le sens des proportions et la faculté intellectuelle de se soustraire à l’extraordinaire propagande « démocratiste », la situation du monde occidental en est arrivée à un point de non retour « aux voies normales dont elle s’est si fort écartée depuis plusieurs siècles ».















NB : Des remarques sourcilleuses se sont manifestées suite à la première mise en ligne, en janvier 2015 (remplacée par celle-ci), de l’extrait inédit de Guénon sur la « Science historique » au prétexte d’une absence de référence sérieuse. Cet extrait figure -tel que- à la page 98 du Recueil annuel 2016 des Cahiers de l’Unité (Mirroir des textes – Études critiques – à propos de l’ouvrage Diversité et unité des religions chez René Guénon et Frithjof schuon de Patrick Ringgenberg), mais sans plus de précisions. Les esprits chagrins devront se contenter de la probité intellectuelle de P. Brecq qui nous avait aimablement communiqué cet inédit.










mercredi 6 juin 2018

LA MÉDITATION DU SHAYKH AL-AKBAR


















IBN ‘ARABÎ

LA STATION DE LA MÉDITATION



Le chapitre cent vingt six de la Connaissance du maqâm al-murâqabah* (extrait).




Sois vigilant sur Lui en toutes choses
Car Lui – subhânahu – est attentif à ton égard

Dans tes veilles (hudûr) et tes « sommeils profonds » (ghaîbah).
C’est pourquoi, pour ce qui me concerne, en tout état
(hal), me revient une part (de mon attitude)

Et, lorsque surviennent des moments vacants,
Aucune inquiétude ne m’atteint et ceci est merveille.


     L’observation (murâqaba) est une attribution divine et, pour nous, un abreuvoir ; le Suprême – ta‘âlâ – a dit : « Et Allâh est Vigilant sur toutes choses » (1) et : « La préservation (des Cieux et de la Terre) ne Lui demande rien » (2) ; les Cieux constituent le monde le plus élevé (al-a‘lâ), et la Terre, le monde le plus bas (al-asfal), et [finalement] il n’y a que le plus élevé et le plus bas. Ensuite, le plus élevé et le plus bas se divisent en deux : un Monde qui se manifeste de lui-même et un Monde qui ne se manifeste pas par lui-même ; celui qui se manifeste de lui-même est constitué des substances (jawâhir) et des corps (ajsâm), et celui qui ne se manifeste pas par lui-même est constitué des êtres crées (akwân) et des couleurs (alwân) ; celles-ci sont les qualités (al-çifât) et les accidents (al-a‘râd). Or, le Monde des corps et des substances doit sa durée à l’existence des accidents en ces derniers, de telle sorte que, si les accidents ne se manifestent pas, ce qui doit être existencié par l’effet de sa durée et de son existence, devient non manifesté, et, il n’y aucun doute que les accidents ne se manifestent plus dans le temps suivant (dans « un temps second » –al-zamân al-thânî–). Mais la Réalité métaphysique (al-haqq) observe [simultanément] de façon permanente (marâqabân) le Monde des corps et des substances les plus élevées et les plus abaissées ; lorsqu’un accident, par lequel (les corps et les substances) ont leur existence, devient non-manifesté, Il crée, dans ce temps même, un accident semblable ou différent par lequel Il le maintient hors du non-être (al-‘adam) pour tout temps, car Il (Allâh) est Créateur permanent, et ainsi le Monde est dépendant perpétuellement de Lui – ta‘âlâ – selon une dépendance essentielle (dâtyân) du Monde des accidents et des substances. Ceci est la contemplation de la Réalité métaphysique (al-haqq) sur Ses créatures pour en sauvegarder l’existenciation. Il s’agit là des « états conditionnels » (shu’ûn) dont nous informe Son Livre en ces termes : « Chaque jour, Il a (pour objet) un état conditionné » (3).
      Une autre contemplation métaphysique (murâqabah akhirâ li-l-haqq) concerne Ses adorateurs (‘ibâdihi) et consiste dans Son Regard porté sur eux, et sur leurs responsabilités (kalifuhum) à l’égard de Ses commandements, Ses interdits, et ce qu’Il a défini comme limite ; ceci est la Conscience (murâqabah) de la Grandeur (d’une part) et (d’autre part) de la Promesse et de l’Avertissement (wa‘îd) (4) : et, parmi eux (Ses adorateurs), qui ont reçu la fonction d’observer tout ce qu’ils font, par Lui, conformément au verset : « On ne prononce aucune parole sans qu’il y ait auprès de Lui un observateur averti » (5) et comme celui-ci : « [Allâh a des] Nobles scribes qui savent ce que vous faites » (6) et : « Nous écrivons ce qu’ils disent » (7) et cet autre : « Toute chose, Nous l'avons consignée dans un “Guide” évident (imâm mubîn) » (8) et encore : « Et Allâh n'est pas inattentif à ce que vous faites » (9). Tels sont (les exemples de) la contemplation métaphysique (murâqabah-l-haqq).
      Quant à la méditation de l’adorateur (murâqibah-l-‘abd), elle est de trois sortes : la première n’est pas réalisable (lâ yaçihh) tandis que les deux autres lui sont rendues possibles et il peut les trouver à partir (de son statut) d’adorateur (min al-‘abd ). Pour celle qui n’est pas réalisable, c’est-à-dire la méditation de l’adorateur sur son Seigneur (qui concernerait) la connaissance de Son Essence (dhâtihi), elle est impossible de même que (la connaissance) du lien (nisbah) qu’Il entretient avec le monde ; on ne peut imaginer (lâ yataçûr) cette méditation du fait qu’elle ne peut s’établir sur la science constituée par l’essence de ce qui est observé (bi-dhâti-l-murâqab).
     Cependant, d’autres disent que cette méditation est possible car la shari‘ah a défini les choses conformément à Sa Majesté : « (Allâh est) où que nous soyons » ; « Il est établi sur le Trône (al-arsh) » (10) ; « Il est sur la Terre » ; « (Il) connait notre Secret et notre apparence » ; « (Il est) dans le Ciel » et « Il descend sur lui (le Ciel) » et « Il est l’Apparent (al-zâhir) » dans le Principe de la manifestation de tous les Possibles. Sachant ces déterminations Le concernant, nous méditons sur Lui selon ces limites (hadd) et notre observation des choses est identique à l’Essence même de notre méditation (c’est-à-dire la Réalité divine) apparaissant ponctuellement en tout objet. Ainsi, il y a des gens qui ont dit « je n’ai pas vu de chose, si ce n’est Allâh, avant d’avoir observé (la chose) » ; d’autres ont dit : « (si ce n’est), après (la chose observée) » et d’autres : « (si ce n’est), avec (la chose observée) ; d’autres enfin : « (si ce n’est), dans (la chose observée) » (11). De telles personnes valident par là même leur contemplation.
      La deuxième méditation est celle de la Pudeur (al-hayâ’), conformément à Sa Parole : « Ne sait-il pas qu’Allâh voit (ruyâhu) ? » (12) ; celui qui la pratique est attentif à la Vision d’Allâh et Celle-ci l’observe ; ainsi, il médite sur la pure Contemplation (murâqabah-l-haqq). Cette (méditation a pour but) la contemplation de la Contemplation et elle s’intègre à la shari‘ah.
        La troisième méditation consiste à observer son cœur ainsi que son moi externe et interne afin de voir (directement) les « traces (âthâr) de son Seigneur » (13) et de se comporter en conséquence (14)  ; de même, dans les manifestations extérieures provenant de Lui, (la méditation consiste à) percevoir les « traces de son Seigneur » conformément à Sa parole : « Nous leur ferons voir Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes ». Cette observation est liée à la Réalité métaphysique (bi-l-haqq) car il n’y a d’agent (méditant) que cette Réalité.

        La méditation  est une activité spirituelle qui exige du serviteur (‘abd) qu’il n’en soit distrait à aucun moment (waqt). Sache cela et réalise-le ! Tu connaîtras la dignité de ton Seigneur en toi-même et tu comprendras ce qui t’est adressé dans les choses qui se manifestent par ta pensée et ton intellect et par ce dont tu seras témoin (mushâhadatika) et qui émergera de ce qui est caché dans ton état humain (kawnika) et partout où tu seras (dans la capacité) de connaître directement les mouvements de ta pensée.



  







NOTES



* « De la Connaissance de la Station de la Contemplation » (Futûhât al-mekkiyyah) : cette traduction représente environ un cinquième du chapitre 126. Murâqabah est un terme que l’on traduit généralement par observation, surveillance (dans la crainte d’Allâh) mais il peut définir également l’activité purement spirituelle et l’abandon de tout ce qui est autre qu’Allâh ; il s’agit alors de la méditation par excellence, ou de la contemplation, c’est-à-dire la plus haute « activité intellectuelle ».

(1) Cor. : Al-Nisâ’, 1. Nous avons utilisé la version warsh pour toutes les références coraniques (al-Azhar, Dar al-Ma‘rifah 2003).
(2) Cor.  : Al-Baqarah, 254 (extrait de l’ayyât al-Kursî).
(3) Cor. : Al-Rahmân, 29 ; « Chaque jour, Il est à un état conditionné » (kulla yaûmin huwa fî shâni).
(4) Le terme wa‘îd comporte le double sens de promesse et de menace (ou d’avertissement qui est plus approprié ici).
(5) Cor.  : Qâf, 18 : « On n’exprime aucune Parole sans qu’il y ait auprès de Lui un observateur averti. »
(6) Cor.  : Al-Infitâr, 11 : « [Allâh a des] Nobles scribes qui savent ce que vous faites » (kiramân kâtibîna ya‘lamûna mâ taf‘alûn). 
(7) Cor. : « Nous écrivons ce qu’ils disent » ; sanaktubu mâ qâlû semble ne pas figurer tel que dans le Coran.
(8) Cor. : Yâ-Sîn, 11 : « Toute chose, Nous l'avons consignée dans un “guide” évident (imâmin mubîn-in) » ; le terme « prototype » utilisé pour Imâm par la plupart des traducteurs n’est guère heureux ; en outre, l’activité d'observation directe sous-entendue dans imâmin mubîn s'accorde avec l'idée d'« Imâm permanent » universel résidant au-delà du monde manifesté.
(9) Cor. : Al-Baqarah, 73 : « Et Allâh  n'est pas négligent à propos de tout ce que vous faites » ; wa mâ Allâhu bi ghâfilin ‘ammâ ta’malûn. L’ensemble de ces neuf citations coraniques éclaire sans ambiguïté le sens profond du commentaire du Shaykh al-Akbar sur al-murâqabah.
(10) Cor. : Al-Hadîd, 4. Les citations suivantes sont de très courts extraits coraniques. Ce passage concerne les personnes dont l’individualité a disparu dans la méditation ; ainsi, le « sujet » observant un « objet » se transforme dans l’Observation, c’est-à-dire dans « l’Essence de la murâqabah qui se manifeste en toute chose ». En d’autres termes, il s’agit de la transformation de l’être dans la « non-dualité ».
(11) Ce passage se réfère aux paroles des Califes « biens guidés » relatées généralement en ces termes : « Selon Abu-Bakr : “Je n’ai pas vu de chose sans avoir vu Allâh avant la chose” ; selon Omar : “Je n’ai pas vu de chose sans avoir vu Allâh après la chose” ; selon Othmân : “Je n’ai pas vu de chose sans avoir vu Allâh avec la chose” et selon ‘Alî : “Je n’ai pas vu de chose sans avoir vu Allâh dans la chose” ». Selon ce dernier point de vue, Seyyîdnâ ‘Alî possède effectivement la Réalisation complète de la murâqabah à laquelle doit s’intégrer les trois autres « visions » pour correspondre à la plénitude de la Station mohammadienne.
(12) Cor. : Al-‘Alaq, 14 (alam ya‘lam bi-anna Allâh yarâ).
(13) Cor. : Fuçilat, 42. 
(14) Littéralement : selon le compte des « traces » visibles qu’Il y a déposé. 








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