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LES POITRINES DES HOMMES LIBRES SONT LES TOMBEAUX DES SECRETS صدور الأحرار قبور الأسرار
lundi 13 septembre 2010
vendredi 19 février 2010
DE « VERS LA TRADITION » A LA TRADITION
DE « VERS LA TRADITION » A LA TRADITION
« Celui dont la sincérité
envers Dieu est totalement
pure n’aime pas que l’on
voit sa personne ni que
l’on répète ses paroles . »
Yahiâ Ibn Mu’âdh
Il y avait, dans la mosquée Sheykh Muhyid-din à Damas,
un majdhoub. On pouvait l’entendre pousser des cris pendant les salâwât mais personne ne disait rien.
Tous les muslîmûn s’accordaient à ne
lui prêter aucune attention et faire comme s’il n’existait pas ou plutôt comme
s’il agissait normalement. Un soir, peu avant la Salâtul-maghreb,
il lança des petits billets de un dirham dans toutes le directions et se
prosterna de même, hors de la qiblah,
puis soudain déchirant le calme sourd de la mosquée à moitié remplie, il poussa
plusieurs cris irrégulièrement espacés. Aucune réaction ; on se comportait
selon cette recommandation avisée : si tu n’as aucune emprise sur les choses,
fais en sorte que les choses n’en n’aient aucune sur toi.
Cette sentence peut s’appliquer aussi aux éléments
incontrôlables qui constituent la vie sociale actuelle : il n’y a pas que les
majdhoub qui poussent des cris, il y a aussi ceux qui écrivent des livres, ceux
qui se prennent pour des maîtres ou pour de grands penseurs et puis il y a ceux
d’un autre genre, victimes d’une ignorance profonde et irréversible ; nous
voulons dire parler de ceux qui œuvrent avec frénésie contre toute réalité métaphysique
et qui, aujourd’hui, s’entendent à diriger des entreprises mortifères ou ceux
qui, soumis à l’empire de l’argent et du pouvoir, n’ont pour seul but que
d’occuper des postes à haute responsabilité politique voire même « la fonction
suprême ». Dans tous ces cas plus ou moins particuliers, on retrouve la perte
du contrôle sur l’idée de soi, conséquence de la rupture avec la cosmologie et
la vie traditionnelle. Les effets qui résultant de cette attitude finissent par réduire l’individualité à la non-relation et à la désarticulation, d’où, à son égard, cette recommandation salutaire : Nescio vos .
Navigation
Vers la Tradition en est à son troisième numéro depuis que nous en
avons repris la direction. Les textes arrivent lentement et nous sommes résolus
à ne plus laisser passer aucune remarque désobligeante à l’égard des « auteurs
traditionnels » affiliés à des courants spécifiques, qu’ils soient schuoniens,
vâlsaniens, borelliens ou autres. Certains peinent à comprendre cette « censure
» qui pourtant dans le contexte actuel ne devrait avoir nul besoin de justification
: Nous pensons qu’il convient surtout de ne pas augmenter la multiplication de
ces polémiques qui sévissent depuis quelque temps et de façon encore plus
vulgaire maintenant sur de nombreux forums du web, notamment au sujet de C. A.
Gilis et M. Vâlsan, mais pas seulement. Le climat produit par ce laisser-aller
pathologique cristallise l’attention sur des aspects individuels et fausse les
règles de la réfutation. Il ressort d’ailleurs à la lecture de ces différentes
interventions une impression désagréable due en partie à l’incompétence des
contradicteurs réagissant dans la hâte avec une syntaxe médiocre, sans parler
des nombreuses fautes de français qui émaillent cette « littérature clavier »
de seconde zone. S’il arrive qu’un intervenant possède quelque qualité, on se
demande alors ce qu’il espère faire ressortir en s’introduisant dans ce lieu de
la réaction incessante et de l’hyper-texte.
Concernant les polémiques entre les différents
groupements guénoniens, nous voulons dire ceci : Il n’existe, à notre
connaissance, aucune personne qui puisse revendiquer pour elle-même une
parfaite connaissance de ce qu’implique la métaphysique intégrale contenue dans
l’œuvre de R. Guénon ; toute objection, reproche ou critique, faite à un tiers
relativement à la compréhension doctrinale de cette dernière, peut très
facilement se retourner contre soi. C’est d’ailleurs ce qui ne manque jamais de
se produire car vouloir redresser les torts dans le vaste domaine de la Connaissance
exigerait une maîtrise spirituelle et une autorité doctrinale sans faille, de
sorte qu’à supposer l’existence d’une telle personne, la sagesse la garderait
bien de se laisser aller aux faiblesses du donneur de leçon.
L’océan sans rivage
Il y a par conséquent une certaine désinvolture à se
déclarer héritier à part entière de l’œuvre de R. Guénon : ceux, parmis les mutaçawwufûn, qui revendiqueraient ce
droit à l’héritage doivent méditer les conséquences initiatiques mises en
évidence par l’extrait suivant du chapitre XX des Aperçus sur l’initiation : «
Nous devons encore préciser que l’infaillibilité doctrinale, telle que nous
venons de la définir, est nécessairement limitée comme la fonction même à
laquelle elle est attachée, et cela de plusieurs façons : tout d’abord, elle ne
peut s’appliquer qu’à l’intérieur de la forme traditionnelle dont relève cette
fonction, et elle est inexistante à l’égard de tout ce qui appartient à quelque
autre forme traditionnelle que ce soit ; en d’autres termes, nul ne peut
prétendre juger d’une tradition au nom d’une autre tradition, et une telle
prétention serait fausse et illégitime, parce qu’on ne peut parler au nom d’une
tradition qu’en ce qui concerne cette tradition elle-même ; cela est en somme
évident pour quiconque n’y apporte aucune idée préconçue. Ensuite, si une
fonction appartient à un certain ordre déterminé, elle ne peut entraîner
l’infaillibilité que pour ce qui se rapporte à cet ordre seul, qui peut,
suivant les cas, être renfermé dans des bornes plus ou moins étroites : ainsi,
par exemple, sans sortir du domaine exotérique, on peut concevoir une
infaillibilité qui, en raison du caractère particulier de la fonction à
laquelle elle est attachée, concerne seulement telle ou telle branche de la
doctrine, et non la doctrine dans son ensemble ; à plus forte raison, une
fonction d’ordre exotérique, quelle qu’elle soit, ne saurait conférer aucune
infaillibilité, ni par conséquent aucune autorité, vis-à-vis de l’ordre
ésotérique ; et ici encore, toute prétention contraire, qui impliquerait
d’ailleurs un renversement des rapports hiérarchiques normaux, ne pourrait
avoir qu’une valeur rigoureusement nulle. Il est indispensable d’observer
toujours ces deux distinctions, d’une part entre les différentes formes
traditionnelles, et d’autre part entre les différents domaines exotérique et
ésotérique,[1] pour prévenir
tout abus et toute erreur d’application en ce qui concerne l’infaillibilité
traditionnelle : au delà des limites légitimes qui conviennent à chaque cas, il
n’y a plus d’infaillibilité, parce qu’il ne s’y trouve rien à quoi elle puisse
s’appliquer valablement. Si nous avons cru devoir y insister quelque peu, c’est
que nous savons que trop de gens ont tendance à méconnaître ces vérités
essentielles, soit parce que leur horizon est borné en fait à une seule forme
traditionnelle, soit parce que, dans cette forme même, ils ne connaissent que
le seul point de vue exotérique ; tout ce qu’on peut leur demander, pour qu’il
soit possible de s’entendre avec eux, c’est qu’ils sachent et veuillent bien
reconnaître jusqu’où va réellement leur compétence, afin de ne jamais risquer
d’empiéter sur le terrain d’autrui, ce qui d’ailleurs serait surtout regrettable
pour eux-mêmes, car ils ne feraient en somme par là que donner la preuve d’une
incompréhension probablement irrémédiable ».
Il est important d’avoir bien conscience de ce qui est
impliqué par ce point de vue exceptionnel. Faute d’avoir dépassé diverses
questions d’ordre formel voilant la question essentielle de l’ésotérisme
traditionnel et obturant l’accès à sa dimension universelle, on se retrouve
avec des limitations, certainement légitimes dés lors qu’elles se manifestent,
mais qui, néanmoins, retranchent la personne du cercle de l’héritage guénonien
au plein sens du terme. Si l’Islam est considéré unanimement comme une religion
comprise selon les définitions occidentales, quelle que soit la profondeur
spirituelle que l’on puisse atteindre, il peut aussi, pour quelques rares
personnes, être beaucoup plus que cela. Echappant à tout statut extérieur et
voyant au-delà de l’ensemble des fonctions particulières propres à une forme,
les initiés véritables formant l’élite appelée à jouer le rôle d’intermédiaire
entre l’Orient et l’Occident, se situent au-delà de toute considération sur les
qualités inhérentes à l’excellence supposée supérieure d’une forme
traditionnelle. La réalisation de ces personnalités exceptionnelles, sur
laquelle René Guénon s’est exprimé sans aucune équivoque, remet à sa place les
intentions de ceux qui pensent en termes de « conversion », et de bien d’autres
concepts tels que, par exemple, la question de l’abrogation des révélations
antérieures à la loi islamique[2] proclamée par
ceux qui, animés du zèle excessif des convertis, s’apparentent d’avantage au
formalisme étroit des intégristes qu'aux héritiers du Sheykh al-Akbar.
Nous ajouterons que si R.Guénon a une fonction, c’est
bien celle d’avoir explicité cela dans toute l’étendue de son œuvre[3] : « D’une
façon tout à fait générale, nous pouvons dire que quiconque a conscience de
l’unité des traditions, que ce soit par une compréhension simplement théorique
ou à plus forte raison par une réalisation effective, est nécessairement, par
là même, « inconvertissable » à quoi que ce soit ; il est d’ailleurs le seul
qui le soit véritablement, les autres pouvant toujours, à cet égard, être plus
ou moins à la merci des circonstances contingentes. On ne saurait dénoncer trop
énergiquement l’équivoque qui amène certains à parler de « conversions » là où
il n’y en a pas trace, car il importe de couper court aux trop nombreuses
inepties de ce genre qui sont répandues dans le monde profane, et sous
lesquelles, bien souvent, il n’est pas difficile de deviner des intentions
nettement hostiles à tout ce qui relève de l’ésotérisme »[4]. En effet,
l’apologie et les partis pris exclusifs à l’égard de sa propre confession se
retrouvent toujours à un degré ou à un autre dans les tendances psychologiques
du « converti ». Nous ne cumulerons pas les citations, le lecteur intéressé
peut facilement se reporter aux Aperçus sur l’Initiation, particulièrement les
chapitres « Sur l’infaillibilité traditionnelle » et « Le don des langues »
dans lesquels il est fait mention de cette science pure, cette « Science Sacrée
», relevant de l’ésotérisme et de l’initiation, qui doit occuper sereinement la
place centrale dans une revue traditionnelle se recommandant de l’œuvre de R.
Guénon.
Ex nihilo, nihil.
La Rédaction de Vers la
Tradition[5] ne se préoccupe
de l’actualité sous aucun de ses aspects. Les faits humains qui modifient
continuellement cette dernière n’ont pas la réalité qui nous autoriserait à
prendre au sérieux la série indéfinie des évènements qu’elle diffuse. Leur
caractère vain et délibérément hostile à toute expression traditionnelle les
destine sans même qu’il y ait à intervenir, à un inévitable néant et ce serait,
au fond, de cette seule finalité qu’il conviendrait de parler si nous les
évoquions. L’actualité, pour nous, est essentiellement l’actualité permanente
de la vie traditionnelle dont l’une des qualités intellectuelles est de
renvoyer à elles-mêmes les catégories idéologiques de la pensée moderne.
Les économies modernes, imposant le progrès illimité
des technologies afin d’échapper perpétuellement au non-sens de leur nature
consumériste, sont la principale cause efficiente de la crise générale,
aujourd’hui ressentie et constatée par tout le monde. Dans ces conditions, elle
ne peut que s‘amplifier et condamner les protagonistes des nations mondialisées
à subir des situations absurdes, criminelles et inextricables dans un perpétuel
affrontement jusqu’à épuisement. Nous voulons simplement rappeler que, dans le
contexte de cette bouillonnante dissolution, le maintien désintéressé d’une
revue traditionnelle relève du miracle.
La Rédaction
Décider d’une orientation éditoriale, c’est d’une
certaine façon, exclure la possibilité de toutes les autres. Cela ne peut se
faire sans déclencher des réactions auxquelles il faut s’attendre, sachant
qu’il est impossible de contenter tout le monde. Mais est-ce bien de cela qu’il
s’agit ?
Puisque l’orientation de la revue revient à
l’expression de la Tradition
telle que l’a transmise René Guénon et qu’il s’agit au fond de le représenter,
le nom de la personne qui figurera la fonction directrice dans l’ « ours » n’a
qu’une importance très secondaire. La détermination éditoriale reste inchangée
dans tous les cas, et, comme il va de soi qu’une revue traditionnelle, faute
des moyens nécessaires et de l’esprit partisan répandu dans le monde
journalistique, ne peut commander d’articles à quiconque (sauf cas
exceptionnel), les contributions n’arrivent et ne peuvent arriver que selon
l’inspiration et la qualité désintéressée de leurs auteurs et en fonction aussi
des affinités traditionnelles partagées avec l’équipe de rédaction. C’est
peut-être d’ailleurs là que réside le point le plus délicat puisque les auteurs
auront naturellement tendance à se sentir motivés par celles-ci. C’est aussi le
rôle du comité de rédaction d’effacer autant qu’il est possible les caractères
restrictifs et formellement exclusif des différentes traditions et en priorité,
comme l’écrivit F. Schuon dans l’un de ses articles, cette idée du meilleur
dans l’ordre confessionnel[6], dont nous
venons de parler, qui doit être transposée, vers les degrés supérieurs propres
à l’ésotérisme.
Plus que la « responsabilité », c’est la cohérence ou
l’esprit de conséquence qu’il nous paraît essentiel de mettre en avant et
d’expliciter lorsque certaines décisions ne seront plus comprises.
Concernant la reprise de la revue, nous pouvons dire la
chose suivante : Aucun lien nettement perceptible ne semble rattacher, du moins
en apparence, l’ensemble des facteurs concourant à la survie de VLT, et nos lecteurs seraient bien
étonnés de savoir à quoi tient finalement la possibilité de sa publication
actuelle, tant certains des éléments y contribuant sont aléatoires. Quoi qu’il
en soit, c’est véritablement ces nombreux facteurs ou éléments de toutes sortes
offerts par la situation même dans laquelle évolue l’équipe rédactionnelle qui
représente la véritable possibilité actuelle d’une « Direction » de Vers la Tradition.
Un dernier point enfin : on tend généralement à penser
qu’il est bon de tenir compte du lectorat et de son appartenance majoritaire à
telle ou telle religion ou doctrine ; certes il est question de respecter le
lecteur, car enfin, c’est bien à son service que nous nous mettons ; cependant,
si ce dernier se dispose à lire VLT dans un état d’esprit véritablement
intellectuel, son attention se portera immanquablement sur tous les aspects de la Tradition Une et
Pérenne quelque soit la doctrine particulière qui l’exprimera et c’est
d’ailleurs essentiellement cette attitude qui autorise la référence expresse à
l’œuvre de René Guénon.
[1] On pourrait, en se
servant du symbolisme géométrique, dire que, par la première de ces deux
distinctions, l’infaillibilité doctrinale est délimitée dans le sens
horizontal, puisque les formes traditionnelles comme telles se situent à un
même niveau, et que, par la seconde, elle est délimitée dans le sens vertical,
puisqu’il s’agit alors de domaines hiérarchiquement superposés [note de R. G.].
[2]Les exotéristes
chrétiens, quant à eux, considèrent leur culte comme celui de la seule et vraie
religion. Du point de vue du Dharma
bouddhiste tibétain, pour prendre un exemple parmi d’autres, cette abrogation
ainsi que l’anathème des formalistes n’ont aucune réalité. A ce sujet, voici ce
que rapporte Leila Khalifa sur le point de vue d’Ibn Arabî : « (…) On pourrait
donc dire que l'abrogation naskh des
religions par la religion musulmane est en vérité l'intégration même de ces
religions et non leur caducité (annulation), le Sheikh nous fait remarquer que
" le lever du soleil dans le ciel n'annule pas la présence des
étoiles". »
[3] Cette « fonction »
telle que nous venons véritablement de ne pas la définir est proprement une «
non fonction » (nous pouvons en effet écrire une fonction mais non la fonction,
sinon pour « statuer » au-delà de tout statut. Nous reviendrons à l’occasion
sur cette question).
[4] Voir le chapitre « A
propos des conversions », Initiation et Réalisation Spirituelle, R. Guénon,
eds. Traditionnelles.
[5] Nous entendons
n’impliquer celle-ci, dans les propos qui vont suivre, qu’à partir du n°116 (
de VLT ), qui fait suite
immédiatement à la démission de M. A. Bachelet.
[6] F. Schuon : L’idée
du « meilleur » dans l’ordre confessionnel, Etudes traditionnelles n° 471 ;
472 ; 473 (année 81). Les remarques les plus intéressantes de F. Schuon
ont souvent trait à la perspective religieuse et à ses conséquences dans le
domaine des faits humains ; elles sont donc légitimes sous ce rapport, comme le
sont sous d’autres rapports, par exemple, celles de J. Borella (philosophie et
théologie chrétien).
dimanche 31 janvier 2010
DES VÉDAS AU CHRISTIANISME (Compte-rendu)
Tara MICHAËL : DES
VÉDAS AU CHRISTIANISME*
Hommage à Philippe Lavastine avec la contribution de
Lama Denys Teundrup.
Éditions Signatura
Tara Michaël, collaboratrice régulière de Vers la Tradition et anciennement de la défunte revue
Connaissance des religions – et
auteur de nombreux livres – fut très tôt éveillée à l’esprit traditionnel, et
particulièrement à la spiritualité hindoue par la lecture des ouvrages de René
Guénon. Elle étudie à Paris et y poursuit la voie universitaire; obtient une
licence ès lettre et apprend le sanskrit avec Louis Renou à la Sorbonne; rencontre le
grand musicien de sarangî, le pandit Ram Narayan ; reçoit le certificat de
sanskrit de l’université de Paris ; étudie la civili- sation de l’Inde ancienne
à l’EPHE, puis celle de l’Inde contemporaine, à l’INALCO ; obtient une bourse
de deux ans du gouvernement indien qui lui permet de partir à Poona, en Inde,
afin de poursuivre son cursus. C’est là qu’elle prend contact directement avec
les courants spirituels et la vie traditionnelle qui lui donneront cette
autorité particulière la distinguant nettement de la plupart des universitaires
qui s’arrêtent en général à des connaissances méthodologiques de seconde main.
Cet ouvrage, présentant Philippe Lavastine (1908-1999)
dans une préface très élogieuse, contient essentiellement des retranscriptions
d’entretiens de ce dernier la différentes périodes de son existence. L’intérêt
de ce travail est de nous exposer les doctrines hindoues sous le rapport de
l’organisation rituelle de la société sans jamais perdre de vue que
l’existence, dans sa totalité, est sacralisée dans l’actualisation permanente
des Védas. La profondeur de ces entretiens doit certainement beaucoup à la
lecture de l’œuvre de René Guénon, que P Lavastine cite d’ailleurs, et ses
formulations sont telles qu’il est facile, au fond, de les transposer à toutes
les civilisation traditionnelles comme lui-même le fait très souvent avec le
Christianisme.
La première partie se compose de propos reconstitués à
partir des notes de T. Michaël rédigées alors qu’elle accompagnait P. Lavastine
en tant que secrétaire dans les années soixante, et la seconde, de
transcriptions à partir d’enregistrements d’entretiens effectués avec le Lama
Denys Teundrup ; transcriptions qui devaient faire l’objet d’un ouvrage qui
finalement n’a jamais vu le jour. L’échec de tous les projets livresques de P.
Lavastine serait dû, semble-t-il, à son incapacité à relire et remettre en
forme écrite ses propres paroles rapportées par les uns et les autres. On peut
se demander, par conséquent, s’il n’y a pas dans tous ces exposés sur le Sanâtana Dharma, le Christianisme et la
mentalité du monde moderne, qu’il critique avec une virulence parfaitement
justifiée, quelques imprécisions venant de l’ambiguïté de certaines formules
utilisées spontanément, étant donné l’absence du contexte vivant et direct de
ses déclarations.
Qui fut P. Lavastine ? On a vu apparaitre le nom de
cet ami sincère de l’Inde dans le colloque de Cerisy-la-Salle dirigé par R.
Alleau et M. Scriabine qui eut lieu en 1973 (les actes du colloque furent
publiés quelques années plus tard; René Guénon et l’actualité de la pensée
traditionnelle, Éd. Archè Milano). Il participa, en effet, à ce colloque par
une communication intitulée Tri-Varga
(les trois valeurs) et la plupart des « tables rondes », organisées à la suite
de plusieurs interventions, bénéficièrent de sa présence. Les amis « marginaux » du poète
astrologue Daniel Giraud ont eut aussi l’occasion de le découvrir dans une
interview lors de la parution du premier numéro de la revue Révolution
intérieure (septembre 1977).
Il fut autrefois, dit-on, un ami de René Daumal et un
proche de Gurdjieff. Mais il fut surtout disciple des Pandits Motimal Sharma et
Vasudeva Agrawala (1904 - 1966) qu’il rencontra lors d’un séjour de sept années
en Inde. C’est vraisemblablement par l’enseignement de ces savants,
l’apprentissage du sanskrit et la fréquentation du milieu traditionnel qu’il
dut acquérir l’autorité dont il fait preuve dans ses propos : « (…) Car le Dieu
unique était aussi bien connu de la vieille Inde que d’Israël. Les études de
Coomaraswamy sur le monothéisme védique ne laissent aucun doute à ce sujet (…)
Le principe fondamental au sujet de cet UN qui n’est pas l’un numérique, le
premier nombre d’une série, mais “l’un sans second” (ekam advaitam), c’est : “Il n’est pas donné, Il est donnant” (Plotin). La même idée se retrouve dans la Kena Upanishad. Il
y a chez les Anciens un “mono-idéisme”, mais cette idée doit rayonner partout.
Les anciens n’ont qu’une idée, l’idée du centre, mais il faut que ce centre
rayonne partout. C’est ce que l’Inde exprime par la grande formule : Veda
pûrânâbhyâm samupabrihayet ! Que le Veda soit amplifié par les purâna ! Ce
Brihayet signifie : qu’il soit étendu, agrandi, déployé, expanded en anglais.
La racine BRH qui exprime l’expansion est celle de Brahmâ, de BRHat. Or le
moment où l’âtman réalise le brahman, c’est le moment où l’âtman commence à
croître. Ce qui n’était qu’un “alpâtman”, un petit âtman angoissé, mesquin,
fermé, devient maintenant un mahâtman, un grand âtman. Il prend conscience de
l’infini : il se magnifie. C’est l’instant du magnificat. Il commence à
s’étendre : tendere : Racine sanskrite TAN qui se trouve dans TANTRA. Le
Tantra, c’est l’extension (sous-entendu : du sacrifice).
Cet UN est ce qui est à sacrifier, c’est-à-dire à
étendre. Le Shata-patha-brâ- mana
veut dire le Brâhmana des cent
chemins. ‘Étendre le sacrifice’, c’est le faire pénétrer partout. Le silence
est requis pendant le sacrifice parce qu’il s’agit qu’il imbibe, qu’il pénètre
toute la réalité ».
À l’instar de René Guénon, il voit dans le monde
moderne l’irréparable catas trophe. C’est le fond désastreux de la situation
du monde occidental qui motive les critiques visant l’inconsistance actuelle de
l’Église chrétienne acceptant que sa pratique de la foi soit réduite à une
affaire privée sans conséquence sur le cours de la vie sociale, économique et
politique. Cet abandon à la seule volonté des puissances nationales le révolte.
La vie spirituelle ainsi réduite au degré individuel, cet étouffement subi et
accepté ayant joué de concert avec l’ouverture, depuis la fin du moyen âge, de
toutes les portes qui ont introduit le système aberrant qui mène le monde
actuel est dénoncé avec une grande pertinence tant pour ce qui concerne
directement le monde chrétien – il vaudrait mieux dire le monde d’origine
chrétienne – que l’état actuel de l’Inde elle même qui, peu à peu, tend à
s’imprégner de l’influence des productions industrielles de l’Occident. Tara
Michaël nous avait dressé un tableau assez alarmant de la situation des hindous
subissant dans les campagnes l’influence dissolvante de la “parabole” ; voir aussi
l’article, « Qu’en est-il de la Tradition en Inde, aujourd’hui ? » (VLT n° 104- 105).
Voici un autre extrait, précisément sur les
conséquences de cette diffusion des productions artistiques actuelles : « Le
véritable scandale de notre temps, c’est une colère rentrée depuis cinquante
ans de ne pouvoir le hurler, c’est l’art moderne. Vous savez dans l’église
orthodoxe, on appelle encore un peintre d’icônes un écrivain d’icône ; il y a
deux sortes de paroles, la parole pour les oreilles, c’est l’écriture sainte,
et la parole pour les yeux, les images saintes (...). Le scandale aujourd’hui,
c’est tellement effrayant que le monde va en mourir, c’est la prostitution des
images ; on ne sait plus que les images possèdent une vie propre ; par exemple
si je salis votre image du père, ou votre image de la mère, ou votre image de
l’enfant, je détruis en vous cette image, c’est un assassinat, c’est un crime
». Et ce dont parle P. Lavastine n’est que l’un des effets de ces forces anti traditionnelles
qui doivent supplanter, et peut-être même détruire, tous les cultes sacrés
conformément au rôle et à la finalité que la tradition hindoue attribue au
Kali-Yuga et à la Déesse
Kali, aspect de Shiva, qui s’abreuve du sang de ses victimes
et porte un collier de crânes humains… mais nos contemporains ignorent tout de
leur misère spirituelle. Et pour ce qui est du culte, il s’avère
qu’aujourd’hui, l’Église romaine, à la différence de l’Islam, n’offre plus
aucune résistance : « L’Église à un moment donné vers le XIVe siècle a fini de
tuer l’ancien monde mythique par son obstination à vouloir transposer en mode
historique dit ‘réel’ et matérialiste l’événement éternel, celui qui a lieu in illo tempore, en ce temps là qui est
le présent éternel. Par contamination romaine et matérialiste, mythe devint
synonyme de mensonge et l’Église voulut que Jésus soit historique pour qu’il
soit réel. Elle perd le sens du mythe, qui n’est rien en effet et c’est
pourquoi on doit le vivre 1. Un mythe n’est qu’un mythe, c’est pourquoi tu dois
le vivre, l’agir, le faire. C’est le bouleversant facere veritatem de l’Évangile. Il faut “faire la vérité”. (…) Que
servira-t-il à quelqu’un, dit saint Paul, de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas
les œuvres ? (…) L’idée une fois perdue que c’est par le faire rituel, le faire
selon le mythe, que l’on puise la connaissance, l’Église va laisser le monde
faire ‘comme il veut’. Il n’y aura plus de scénario divin réglant toutes les
activités humaines sur les prototypes angéliques ou divins. Lorsqu’au XIVe
siècle, l’œuvre de destruction du sacré est achevée, les temps modernes
commencent ».
Si l’on se reporte quelques années en arrière, en
1972, date à laquelle eut lieu le colloque de Cerisy, on constate déjà cette
même attitude parfois abrupte qu’accompagne une intelligence traditionnelle que
le temps n’a pas entamée (les entretiens avec le Lama Denys Teundroup eurent
lieu peu de temps avant sa disparition). Cependant, ceux qui ont modifié leur
parcours, après avoir médité Orient et
Occident, et qui, ayant pris les mesures qui s’imposent face à la crise du monde
moderne, ont aussi constaté avec son auteur que si les choses en sont arrivées
à ce point extrême, c’est bien qu’il y a à cela une nécessité d’ordre cyclique,
s’attendent à ce que le scandale arrive, parce qu’il faut qu’il y ait un
scandale. Les conséquences à envisager de ce point de vue supérieur ne sont
jamais évoquées par P. Lavastine. Cela s’explique sans doute par son rejet de
la métaphysique pure et du darshan
védantique post-shankarien, voire de Shankara lui-même. Bien que cette attitude
puisse être interprétée comme une limitation, cela ne déprécie en rien le
témoignage de cet homme au parcours exceptionnel pour qui l’Inde et ses
doctrines actualisent l’expression du modèle traditionnel le plus complet.
*Paru dans le n°118 de VLT.
lundi 2 novembre 2009
GANESHA
GANESHA*
Ganesha
ou Ganapati, signifie littéralement « le Seigneur des catégories » (de gana
que A. Daniélou traduit par catégorie), c’est à dire ce qui peut faire l’objet
d’une classification. Selon le Bhagavat Tattva, le mot gana représente
une collection d’objets et le Seigneur des catégories, Ganapati,
préside à « toutes classifications permettant d’établir des relations entre les
choses, entre les différents degrés de la manifestations, c’est à dire entre le
macrocosme et microcosme »[1].
Une légende puranique relate que Pârvatî brûlait du désir
d'avoir un enfant. Il en fit part à Shiva qui lui prescrivit l’austérité (tapas
ou tapasya) durant un an, ce à quoi elle se soumit. Elle reçut ensuite une
injonction divine lui demandant d'aller dans sa chambre chercher son enfant qui
venait de naître.
Elle y
courut, le vit et fut émerveillée car il était encore plus beau que tous les
dieux réunis. Son visage brillait comme le soleil levant, sa joie ne connut
plus de limite.
Tous les
dieux et déesses se rendirent alors au mont Kailash, le séjour des
divins parents, pour contempler l’enfant glorieux et lui présentèrent leurs
hommages tout en étant ravis par sa beauté.
Les neuf
planètes[2], les Navagraha, vinrent aussi pour féliciter le couple
divin et leur fils bien-aimé. L'une d'elles, Shani ne voulut pas lever
les yeux vers l'enfant et demanda que ce soit lui qui baisse la tête.
Pârvatî
fut vexée. Shani[3] expliqua que sa
femme, jalouse, avait prédit que toute personne qu'il regarderait avec
admiration serait détruite ![4]
Pârvatî
ne le crut point et exigea que Shani fasse comme tous et admire l’enfant. Il
s'exécuta et instantanément la tête de Ganesh fut séparée de son corps et
s'envola dans l'espace jusqu'au Goloka, le monde dans lequel séjourne
Krishnâ[5]. Pârvatî se lamenta
bruyamment et créa un grand tumulte. Vishnu, comprenant le drame, partit
aussitôt sur sa monture Garuda[6] en quête d’une
nouvelle tête afin de remplacer celle qui avait disparu.
Sur les
rives de la rivière Pushpabhadra, il vit un troupeau d'éléphants
endormis. Choisissant un animal couché dont la tête était tournée vers le nord,
il la trancha et la rapporta immédiatement. Cet éléphant était en réalité un Gandharva[7]
qui espérait être libéré de son existence terrestre. Vishnu, à son retour,
plaça la tête de l'éléphant sur le cou de l'enfant Ganesh en insufflant la vie
dans le corps inanimé. Il le présenta ainsi à Pârvatî qui fut ravie
d'avoir un enfant de la sagesse et de la puissance d'un éléphant.
Vishnu
vêtit l'enfant de parures raffinées convenant à sa beauté et Himavân, le
père de Pârvatî, fit de même. Vishnu rassembla alors tous les êtres célestes,
rendit un culte à l'enfant et lui donna les huit noms par lesquels on le
connaîtrait désormais : Vighneshvara, Ganesha, Heramba,
Gajânana, Lambodara, Ekadanta, Soorpakarna et Vinâyaka.
Si Ganesh a été créé par Pârvatî sans l'intervention de Shiva, ce
dernier joue cependant un rôle essentiel puisque c’est par son pouvoir
transformateur, en réalité, que Ganesh obtient la tête de l’éléphant et réalise
ainsi un être de sagesse et de spiritualité à partir d’un garçon impétueux et
irascible. Pour obtenir cette tête d'éléphant, Shiva l'envoie en effet chercher
vers le Nord. Or l'on sait que le Nord (uttaram) est une direction
polaire correspondant à l’obtention de l'illumination et de la délivrance par
le parcours initiatique de la voie des dieux (devayana) : la tête
d'éléphant rapportée ne possède qu'une seule défense, signe qu'au terme de son
voyage initiatique vers le Nord, Ganesh a réalisé l’état suprême de la
non-dualité (advaita).
Fréderic Morlet,
dont nos lecteurs pourront lire dans ce numéro la suite de l’Introduction au
Devîmahâtmyâ[8],
signale que, pour les hindous, aucun travail, aucune entreprise ne porte de
fruits bénéfiques, qui ne soit inauguré par une offrande à Ganesh, Seigneur des
dévots et gardien des portes ; tout spécialement si les portes sont celles qui
introduisent aux arcanes de la
Science spirituelle puisque ce dieu est l’Intelligence
lumineuse qui guide l’adepte vers l’accomplissement et lui procure succès et
perfection dans sa quête.
* Commentaire de la couverture VLT du n° 117.
[1] Voir Alain Daniélou ; Le
Polythéisme hindou, ed. Buchet/Chastel.
[2]
L’astrologie hindoue ajoute les nœuds lunaires appelés Rahu et Ketu aux
sept planètes traditionnelles en leur accordant autant d’importance.
[3] Shani
représente saturne, l'une des neuf planètes divinisées sous le nom des Navagraha.
Shani porte un trident, un arc et une lance; il est le fils du Soleil (Surya).
[4] Pour comprendre ce
passage, il faut lui appliquer le symbolisme astrologique de Saturne.
[5] Selon le Brahmavaivarta-Purâna, Ganesha, à l'origine, était Krishnâ lui-même sous forme humaine.
[6] Animal-véhicule ( vâhana)
deVishnu. Garuda est un oiseau fabuleux, doté d'un corps humain et d'une
tête de vautour. Il est muni d'ailes et de serres puissantes. Il symbolise les
enseignements ésotériques des Védas. Il est l'ennemi farouche des serpents Naga.
[7]
Etre céleste, représentant l'harmonie. Les Gandharva sont représentés
sous la forme de musiciens célestes, partenaires des Apasarâ.
mercredi 6 mai 2009
LA REVUE « VERS LA TRADITION », UN AN APRÈS.
Nous avons regroupé
ci-dessous les trois comptes-rendus concernant la revue Vers la Tradition, un an après la mort de son directeur Roland
Goffin, mis en ligne sur ce blog en 2009.
LA REVUE « VERS LA
TRADITION », UN AN APRÈS.
ÉTATS DES LIEUX
La dernière livraison de
VLT (n° 114-115) nous a laissé, dans l’ensemble, une impression plutôt
désagréable. Avant d’aborder les questions qui ne manquent pas de rendre
perplexe, nous devons avouer avoir constaté que la revue subit depuis quelque
temps un certain épuisement, cela bien avant la disparition de M. Roland
Goffin. Pour notre part, nous avions décidé, en tant que simple collaborateur
occasionnel de la revue, de restreindre notre collaboration aux seuls
comptes-rendus (1), sous réserve que la direction nous sollicite pour un travail particulier,
ou que nous ayons à l’occasion une étude qui nous paraisse susceptible
d’intéresser les lecteurs.
On sait que la volonté
inébranlable de Goffin avait permis non seulement de créer et de maintenir
l’existence de VLTdans des circonstances parfois difficiles, mais
également de lui assurer sa fonction principale d’être un support pour
l’expression de la pensée traditionnelle, dans ses différentes formes, et aussi
selon différents points de vue. Si on a pu parfois regretter de la part de la direction
à l’époque, un manque de discernement dans le choix de certains textes, il
reste que d’un autre côté, cette attitude était compensée par une grande
disponibilité et une ouverture d’esprit qui sont indispensables à la vie
intellectuelle. Il importe ici de rappeler que l’orthodoxie doctrinale est
étrangère à toute forme de dogmatisme, de préjugés et d’ “esprit de chapelle”
dont on ne voit que trop les défauts aujourd’hui comme hier, et surtout que, si
les principes sont immuables, la pensée traditionnelle est par nature
continuellement actuelle et doit continuellement s’adapter, pour reprendre une
expression de R. Guénon aux « conditions changeantes de temps et de lieu ». Une
revue est un support privilégié pour recevoir l’expression d’une telle actualisation.
On verra mieux plus loin pourquoi nous apportons ici ces précisions.
La reprise en main de la
direction par André Bachelet a suscité quelques espoirs et réveillé notre
intérêt, satisfait en partie par de nouvelles contributions de qualité. La continuité
de l’orientation fondamentale de la revue, qui reste établie sur l’autorité de
l’œuvre de R. Guénon paraissait assurée. A défaut d’un vrai redressement,
l’espoir du maintien ferme de cette orientation était permis. En effet,
l’autorité incontestable de Bachelet dans le domaine maçonnique, et les
contributions régulières qu’il avait donné à la revue dans ce domaine
témoignent d’une intelligence et d’un grand discernement, laissant espérer une
attitude équivalente dans la direction de la revue ainsi qu’une plus grande
unité, mais surtout une meilleure qualité dans le contenu des études proposées.
Or, curieusement, on
assiste en quelque sorte à un renversement de situation qui ne fait que
déplacer les problèmes. Si Goffin dirigeait seul sa revue, soumis par
conséquent à ses bonnes inspirations comme à ses moins bonnes, on voit bien que
Bachelet entend également diriger et composer seul sa revue, ce qui bien sûr
est légitime, mais, qu’à la différence de Goffin, il ne le fasse plus en totale
indépendance. C’est en tout cas ce que fait apparaître, contre toute attente,
le sommaire de ce dernier numéro dont le changement de ton nous fait craindre
la menace d’une influence extérieure animée d’intentions intéressées et
partisanes qui pourrait bien annoncer un entrisme délibéré comme cela s’est
déjà produit à plusieurs reprises par le passé et dont R. Goffin a toujours su
repousser énergiquement toutes les tentatives (2). En tant que
collaborateur, nous tenons à ce que VLT, dans son essence, ne
puisse jamais devenir l’organe d’expression d’une organisation ou d’un parti
quel qu’il soit, même paré de tous les critères de régularité traditionnelle.
Dès la disparition de Goffin, dont la forte personnalité protégeait la revue
d’un tel accident, la crainte que des représentants quelconques d’un groupe ou
que des individus particuliers cherchent à s’emparer de la revue était réelle*.
* ici se termine le message de cette
première partie mise en ligne le 02/01/09.
Ce
numéro double est divisé en trois parties distinctes. A propos de la section
consacrée aux articles de fond, on pourra faire le reproche, pour la plupart,
d’avoir été déjà publiés d’une façon ou d’une autre. Si des rééditions de
textes anciens sont toujours possibles, et même souhaitables dans certains cas,
elles doivent de préférence être réservées à des textes devenus introuvables ou
difficiles d’accès, ce qui n’est pas le cas ici. On pourrait également faire
d’autres remarques sur la seconde partie contenant les comptes-rendus et les notes
de lecture dans laquelle Bachelet nous informe longuement et dans le détail du
changement d’horizon intellectuel de J. M. Vivenza, ce qui représente un
intérêt très secondaire. Mais, nous parlions d’épuisement : concernant cette
seconde partie, Patrick Marcelot revient pour rendre compte d’un livre conçu et
édité, il y a une douzaine d’années par Monsieur Abdallah. Penot (sous le
pseudonyme de A.Khurshîd),présentant dans une traduction de bonne qualité
quelques mawâqif de l’émir ‘Abd al-Qâdir l’algérien. Cette réédition
n’offre l’avantage que d’avoir été augmentée de nombreuses pages de glossaire
et de notices et d’une préface de B. Etienne, ce qui de la part de M. A. Penot,
n’a pas manqué de nous surprendre. Jean Annestay, extrêmement présent dans la
dernière partie de ce numéro, semble d’ailleurs lui aussi émettre quelques
réserves -insuffisantes selon nous- à l’égard de ce Maçon très sentimental et
passablement confus. Vient enfin le sujet de nos inquiétudes, à savoir, le
regroupement des quatre textes du troisième volet consacrés à l’émir ‘Abd
al-Qâdir organisé donc par Annestay qui, dans la livraison précédente, signait
déjà deux articles qui lui donnèrent l’occasion de fustiger les « guénoniens »
qui ne seraient au fond rien de moins que des «ânes» ; « (…) ceux qui ont la
conscience étriquée, (…) qui sont incultes, superficiels, boursouflés etc.… ».
Nous relevons à l’attention des personnes qui ne connaîtraient pas ces textes
que la chose était exprimée de manière à ce qu’il soit impossible de distinguer
lesquels parmi les guénoniens tombaient sous le coup de ce jugement
rédhibitoire. Nous tenons à souligner que cette invective relève du manque de Adâb
(l’excellence du comportement ou Mu’âmalah, comme on dit chez les gens du taçawwuf), ne serait-ce déjà qu’à
l’égard du Sheykh ‘Abdelwahîd
Yahya Guénon lui-même, et prend ici dans ce contexte
particulier, une tonalité manifestement sournoise que l’on peut même qualifier
sans exagération de suspecte.
Cependant,
à dénoncer de façon systématique les vaines spéculations « intellectualistes »
de certains « guénoniens », car c’est de cela dont il était question,
on risque de ne plus savoir distinguer la connaissance théorique de la doctrine
comme préparation indispensable à toute réalisation effective (sans d’ailleurs
qu’il faille concevoir ici une simple relation de succession causale ou
temporelle dans le parcours initiatique) de la spéculation mentale en tant
qu’illusion. Et dans ce domaine, c’est précisément le discernement intellectuel
lui-même, qui doit permettre de distinguer la vérité de l’erreur, la lumière de
l’obscurité, la rectitude de la déviation. Et comme première application de ce
discernement, on peut remarquer que là où certains perçoivent vain « intellectualisme »,
il est possible qu’il n’y ait plutôt là que leur propre incapacité à comprendre
de quoi il s’agit vraiment en matière de vérités opératives. Invoquer, comme M.
A. Penot, les « fondamentaux » ou brandir vulgairement, comme
Annestay, l’épouvantail d’obscurs « guénoniens » n’est pas de nature
à affecter en quoi que ce soit la lumière divine qui s’exprime dans la doctrine
pour ceux qui sont capables de la comprendre effectivement, sous réserve des
manifestations des différentes formes de déviation intellectualiste qu’il faut
en effet dénoncer, comme l’ont toujours fait les maîtres de la tradition.
Mais
il faut mettre chaque chose à sa place car c’est en cela que réside la sagesse.
Or ce genre de discours est souvent de nature à accroître la confusion plutôt
qu’à la dissiper. On comprend qu’il s’agit là d’un vaste sujet, que l’on ne
fait ici qu’aborder en passant, relativement à ces considérations autour de la
revue VLT, un sujet disons-nous aussi vaste que la connaissance elle-même à laquelle
il se rapporte, et que R. Guénon, et non pas les « guénoniens » d’
Annestay, a abondamment traité dans ses écrits, au point que l’on puisse dire
que dans le fond il n’a jamais traité de rien d’autre, comme d’ailleurs
Shankarasharya, le célèbre maître du Védântâ,
avec lequel il avait une affinité particulière…wa allâhu a‘lam.
Et
il faut tout de même rappeler à nos compagnons lancés dans de telles
invectives, que certains des « intellectualistes » qu’ils se plaisent
complaisamment à dénoncer, ne les ont pas attendus pour méditer sur la
signification des rites, la guidée du maître, et d’autres aspects de la
discipline, et en tirer, avec R. Guénon, les conséquences qui s’imposent dans
le domaine des applications, de même que de notre côté, nous n’oublions pas
qu’ils sont suffisamment édifiés sur les enseignements du taçawwuf au
sujet de la véritable connaissance. Maintenant, que R. Guénon ait précisé qu’il
ne s’agit en tout ce qui concerne les supports rituels et la présence du maître
humain que d’adjuvants à un processus de réalisation qui reste purement
intellectuel est une vérité qu’ils devront garder à l’esprit avant de partir en
guerre contre les « intellectualistes » déviés et ignorants, «
guénoniens » ou non, et mesurer leurs propos, à moins qu’ils cherchent à
susciter une mise au point, qui sera de toute façon salutaire pour l’ensemble
de la communauté. Pour bien comprendre ce que nous voulons dire à propos des
critiques de Annestay, il faut préciser que le terme guénonien est susceptible
de qualifier, jusqu’à preuve du contraire, toute personne reconnaissant à un
degré ou un autre l’enseignement doctrinal du « Grand Soufi ». Dans
ce sens, le qualificatif « guénonien », s’il est assurément imparfait, a en
général, comme tous les qualificatifs du même genre, un sens premier positif,
commodément utilisé pour désigner l’adhésion à un courant de pensée ; ainsi
parlera-t-on des thomistes, des platoniciens, des akbariens, etc. Par
conséquent, il doit être précisément qualifié si l’on veut lui donner un autre
sens, comme veut manifestement le faire Annestay dont on veut supposer que ce
n’est pas à l’autorité de l’œuvre de R. Guénon qu’il s’en prend aussi
violemment, mais à certains représentants réels ou proclamés de ce courant « guénonien »,
ou les « guénoniens » ainsi qu’il l’ écrit. Cependant, c’est
précisément parce qu’il s’en prend aux « guénoniens » en général et
sans autre précision, que ses propos sont inacceptables. Nous les rejetons dans
leur acception insultante avec d’autant plus de vigueur que l’insulte proférée
ici est lancée dans une revue dédiée à l’œuvre de René Guénon. Enfin, le trait
psychologique consistant à se montrer comme pensant largement au-dessus de la
mêlée et à vouloir rehausser sa propre autorité sur « certains autres »,
comme dirait A. H. Guiderdoni, trahit dans la plupart des cas quelques travers
qu’il conviendrait certainement de diriger d’abord contre soi-même, ainsi qu’il
est dit dans le Coran que nous faisons suivre d’un commentaire traduit par
Abdallah Penot lui-même :
« Ô, vous qui avez la foi,
que pas un groupe d’entre vous ne se moque d’un autre. Il se pourrait que ceux
qui sont tournés en dérision vaillent mieux que leurs agresseurs. (…) Ne vous
calomniez pas et ne vous affublez pas de sobriquets injurieux. Quel nom
déplaisant que [de ‘s’entendre’ appeler] pervers alors qu’on a la foi. Quant à
ceux qui ne se repentent pas, ceux là sont les injustes. »
(Coran :
49, 11).
Commentaire
:
« A
propos de cette partie du verset – quel nom déplaisant que [de s’entendre’
appeler] pervers alors qu’on a la foi –, les commentateurs ont estimé qu’elle
pouvait s’appliquer aussi bien au moqueur qui méritait désormais le nom de
pervers pour s’être moqué de son frère qu’à celui qui était tourné en dérision
et qui était en butte à l’insulte malgré sa qualité de croyant… »*.
* Fin du second volet mis en
ligne le 04/01/09.
Annastay
introduit la troisième partie consacrée à l’émir algérien en constatant la
discrétion de la commémoration dans notre climat contemporain où la moindre
occasion est systématiquement exploitée pour célébrer à peu prés tout et
n’importe quoi et souligne à juste titre que cette discrétion peut être in fine tout à fait bienvenue étant donné
l’incompréhension générale et les préjugés persistants dans les mentalités. La
présentation s’annonçait bien, mais, est-ce à l’organisateur de l’hommage que
l’on doit la reproduction d’un mawqif extrait du livre de M. A Penot ?
Si les limites fonctionnelles d’une revue peuvent certes aller jusqu’à une
sorte de prépublication d’un ouvrage en cours de réalisation, elles sont
transgressées, si l’on peut dire, par une post-publication qui ne se
justifierait que dans des cas spéciaux d’éditions oubliées, perdues ou encore
épuisées pour un temps indéterminé. En l’occurrence, cette décision éditoriale
évoque plus la promotion « bonnes feuilles » que l’hommage sincère,
et vient s’ajouter à l’excès de textes republiés de la première section.
Viennent ensuite, la traduction effectuée par Annastay d’une communication de
Itzchak Weissman d’un intérêt très moyen, et l’article, toujours d’Annestay, «
‘Abd el-kader, le Soufisme et la Maçonnerie », qui promet de se poursuivre dans
un prochain numéro. Dans cette première livraison, où l’auteur reprend à peu
prés tout ce que l’on sait déjà de l’émir et de son contexte historique (par
les écrits de M. Chodkiewicz, C. A. Gilis et bien d’autres études précieuses),
est sous-tendue l’idée principale qui jadis avait été énoncée de façon concise
par C. A. Gilis dans son introduction des Poèmes
métaphysiques (éd. de
l’œuvre) : « …nous ne pouvons manquer d’évoquer, ne serait-ce qu’en quelques
mots, la fonction qui fut celle de l’émir par rapport à l’Occident, et de
rappeler comment sa défaite même et son exil en France furent pour lui
l’occasion providentielle de rendre présente et sensible une certaine « Baraka
» ou Bénédiction islamique dans un pays qui, depuis des siècles, avait perdu
jusqu’à la mémoire de ce qu’une telle « influence spirituelle » pouvait
représenter ». L’honnêteté imposait au moins cette référence (ou une autre)…
On
doit enfin signaler une anomalie dans ce numéro, qui pour être au premier abord
anodine, reste révélatrice des mauvaises influences qui viennent s’exercer ici,
en raison certainement de la situation problématique que nous avons exposée. On
trouve en effet (p. 159) un encart publicitaire, présenté comme émanant de la
direction et intitulé « A nos lecteurs », pour informer ceux-ci d’une émission
programmée sur la radio nationale France-Culture,
consacrée à l’émir Abd el-Qader, à l’animation de laquelle participera Annestay
lui-même. En effet, il est gênant, pour une revue traditionnelle, de servir de
support publicitaire à un organe d’expression aux tendances idéologiques aussi
nettement anti-traditionnelles et subversives que celles de cette station
radiophonique bien connue. Ici encore, il est permis de s’interroger sur la
responsabilité de la Direction dans cette annonce. Toute personne un peu
sensible à l’esprit traditionnel peut constater qu’il y a toujours sur les
ondes deFrance-culture un
universitaire de service, à la manière du très spécial A. W. Madded, pour
rappeler la façon dont il convient de concevoir les choses (3). A ce sujet, M.
A. Penot, récemment, en a fait les frais dans l’émission « Culture
d’islam » où son temps
de parole fut littéralement passé à la trappe au profit des considérations
lénifiantes et passablement tendancieuses du présentateur.
Nous
collaborons à la revue VLT depuis 1992 suite à l’invitation amicale de
Goffin. Nous n’avons jamais fait parti du bureau de l’Association, ni
même de l’Association. Notre relation à l’égard de VLT fut
toujours désintéressée et indépendante. Goffin nous a accepté durant ces seize
années en permettant de nous exprimer avec une totale liberté et sans jamais
intervenir pour influer dans un sens ou dans un autre. Nous avons toujours reconnu
la générosité et la bienveillance qu’il nous témoigna et qu’il exprimait
spontanément à l’égard de quiconque se présentait à lui en tant que « guénonien
».
Lors
de la préparation de numéros spéciaux comportant des thèmes ou annonçant des
colloques, il prévenait tous ses collaborateurs suffisamment à temps afin
qu’ils rédigent leurs textes dans les meilleures conditions. Il n’est jamais
arrivé une seule fois que nous ayons eu la mauvaise surprise de découvrir, à la
réception de la revue, un numéro comportant un thème nous concernant
particulièrement qui soit conçu « dans notre dos » comme c’est le cas
avec la parution de ce numéro double. Cette manière peu élégante de procéder,
tout à fait étrangère à l’esprit de la revue et à celui de son Directeur
fondateur, est inacceptable et rompt par là même tout lien que nous avions
jusqu’ici avec Vers la
Tradition que nous
considérons désormais comme ayant cessé d’exister pour ce qui nous concerne*.
* Fin du dernier volet mis en
ligne le 07/01/09.
NOTES
(1) Il ne s’agissait pourtant pas à cette
époque des mêmes collaborateurs. Il semble incontestable que l’emprise
grandissante du phénomène Internet, par son interférence avec le support
papier, corresponde à une modification en profondeur des relations humaines, et
en l’occurrence de l’information et des connaissances véhiculées par
l’écriture. De là à penser que cette modification ait partie liée avec
l’épuisement général de la pensée dont nous voyons partout les effets
aujourd’hui, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir.
(2) Nous avons déjà fait allusion à cette
question dans notre Hommage à Roland Goffin (cf. VLT,
n° 111).
(3) Le discours dominant
consiste, lors des émissions dont le thème aborde les questions philosophiques
(et spirituelles), à tout réduire à des concepts psychanalytiques, omniprésents
d’ailleurs dans la plupart des programmes de cette chaine.
***
Pour conclure, nous
ajoutons à ces textes, rédigés en collaboration avec D. Tournepiche, l’annonce
soudaine de notre prise en charge rédactionnelle mise en ligne le 6 mai 2009*.
* On pourra prendre connaissance plus loin
de l’évolution des choses durant les trois années qui suivirent ainsi que la
sinistre manipulation subie par la revue, dans le dernier message concernant ce
dossier spécial, intitulé : Dernier compte rendu « Vers La Tradition »(I
et II), en date du samedi 27 octobre 2012.
La Revue
"Vers La Tradition", un an et quelques mois après...
Fluctuat nec mergitur
Lorsque nous avons mis
en ligne sur ce site notre réaction, suite à la parution du n° 114-115 de Vers
La Tradition, nous ne nous doutions pas qu’André Bachelet, son Directeur,
remettrait sa démission un mois plus tard et nous n’aurions jamais imaginé
devenir responsable de cette revue peu de temps après. Pour le coup, ce
dénouement, si l’on peut dire, donne un accent assez ironique à la décision
annoncée dans la conclusion de notre critique, La revue Vers La Tradition,
un an après. C’était pourtant bien là notre volonté, étant entendu que
Bachelet faisait de VLT quelque chose qui ne nous convenait plus en
introduisant une « équipe » aux conceptions singulières au détriment des
anciens collaborateurs et fidèles rédacteurs ayant entouré R. Goffin, à savoir,
en premier lieu Nikos Vardhikas, évincé ; D. Tournepiche et nous-mêmes,
jamais consultés ni invités à la participation du Numéro spécial sur l’Émir
‘Abdel Qadîr dont nous avons découvert le contenu à sa parution.
Nous précisons bien que
c’était le droit le plus strict de Bachelet, en tant que Directeur désigné, de
faire ce que bon lui semblait. Notre liberté de jugement s’est exprimée à
l’égard de la nouvelle Direction éditoriale, en référence à notre propre
conception des choses (au terme d’une collaboration régulière de seize années
avec Goffin), expression légitime s’il en fut.
Enfin, il ne nous
appartient pas de porter un jugement quelconque sur les raisons qui ont poussé
Bachelet à démissionner*, toute cette histoire appartenant désormais au passée.
La revue VLT prend
donc un nouveau départ avec les moyens du bord, à savoir, peu de texte en
réserve et l’adversité du climat moderne dont la corruption générale gagne sans
cesse du terrain.
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